IRESEN : de la recherche à l’industrialisation, le défi de la souveraineté énergétique
Quinze ans après sa création, l'IRESEN veut capitaliser sur les compétences acquises pour en faire profiter l’économie nationale. Dans une discussion avec son directeur général, Samir Rachidi, nous passons en revue les réalisations majeures de l’Institut et les grands enjeux à venir des énergies renouvelables au Maroc.
L’Institut de recherche sur l’énergie solaire et les énergies nouvelles (IRESEN) veut mettre à profit ses quinze ans d’expérience pour mieux servir la transition énergétique et l’économie nationale, déclare son directeur général Samir Rachidi dans un entretien exclusif avec Médias24. Aujourd’hui, l’Institut offre des formations, des services de conseil, d’études, de test et de prototypage destinés à l’ensemble des acteurs privés et publics.
L'IRESEN naît en février 2011, à l’occasion des Assises de l’énergie, avec la mission d’accompagner cette transition sur les niveaux scientifiques et technologiques. Trois ans auparavant, en juillet 2008, le baril de pétrole franchissait le seuil de 147 dollars, un record qui avait eu un effet de choc sur les esprits et sur les comptes publics marocains. C'est dans ce contexte que le Maroc avait accéléré l'adoption de sa stratégie énergétique nationale, avec l’objectif central de porter la part des énergies renouvelables à 52% du mix électrique à l'horizon 2030.
"L'idée derrière la création de l'IRESEN était d'éviter de substituer la dépendance énergétique par une dépendance technologique", résume Samir Rachidi. Quinze ans plus tard, il estime que cet objectif fondateur a été atteint, du moins sur le plan de la compréhension et de la maîtrise de la technologie.
Mais, pour lui, ce n’est qu’une étape. La prochaine est celle de la valorisation, c’est-à-dire transformer des résultats de recherche en produits industriels, des brevets en entreprises, des compétences en emplois. "On ambitionne d'être le bras armé de l'État pour la souveraineté technologique verte", déclare-t-il.
Un palier dont il est le premier à reconnaître qu'il ne peut être franchi qu’en s’appuyant sur l’écosystème. Il n’est pas question pour l'IRESEN de dépasser sa mission centrée sur la recherche et l’innovation, mais plutôt de renforcer la collaboration avec les partenaires pour que les fruits de cette accumulation de compétences puissent servir la montée en gamme industrielle poursuivie par le Royaume.
Le Green Energy Park, une expérience réussie qui fait école
Au cours de notre discussion, Samir Rachidi a énuméré les réalisations de son institut. Une série de vidéos mettant en lumière quelques-uns des projets de recherche menés ou soutenus par ce dernier (ici, ici, ici et ici) a d’ailleurs été publiée.
Mais d’après lui, le principal succès de l'IRESEN réside dans le lancement de plateformes de recherche mutualisées et spécialisées, accessibles à la fois aux chercheurs académiques et aux industriels. Le Green Energy Park (GEP) de Benguérir, développé en partenariat avec l’Université Mohammed VI polytechnique (UM6P), en est l’exemple le plus emblématique. Inauguré en janvier 2017, ce campus de recherche a été fondé sur le concept d'un laboratoire ouvert. Par exemple, une entreprise souhaitant tester la performance de ses panneaux photovoltaïques dans les conditions climatiques marocaines (rayonnement solaire, qualité de l'eau, pluviométrie, vitesse du vent, etc.) peut y mener ses essais, bénéficiant des équipements et des compétences nécessaires.
L'IRESEN a ainsi pu tester une centaine de modèles de panneaux, constituant une base de données dont la richesse est inédite au niveau national. À terme, cette accumulation a permis de développer une expertise réelle dans la modélisation des systèmes photovoltaïques, capable de prédire la productivité commerciale selon les conditions climatiques locales.
"L'accumulation des compétences dans les technologies de l'énergie solaire s'est faite tout au long de ces années et a permis d'arriver à un niveau de maîtrise important que nous mettons au service de l'économie marocaine", résume Samir Rachidi. Cette expertise est désormais commercialisée à travers GEP Services, une offre d'étude, de consulting et de formation destinée aux opérateurs économiques et institutionnels, nationaux et internationaux. Une source de revenus qui contribue au financement de la mission de recherche et qui représente la mise en valeur d'un investissement cumulé de quelque 500 millions de dirhams.
Samir Rachidi insiste sur un facteur clé du succès du GEP, à savoir son intégration dans l'écosystème du groupe OCP et de l'UM6P. La combinaison d'une université d'excellence, d'un industriel en pleine décarbonation, d'un fonds d'investissement, de centres de recherche, d’incubateurs et de start-up crée, selon lui, une dynamique d'innovation dont le GEP est à la fois contributeur et bénéficiaire.
Une infrastructure de recherche aux ambitions internationales et régionales
Ce modèle a d'ailleurs convaincu au-delà des frontières. Le 15 février 2026, un GEP Maroc-Côte d'Ivoire a été inauguré à Yamoussoukro, fruit d'une collaboration entre l'IRESEN, l'UM6P et l'Institut national polytechnique Houphouët-Boigny. La plateforme ivoirienne reprend les mêmes ingrédients, à savoir des capacités de recherche, de développement, de conseil et de formation, déployées dans les conditions climatiques locales, au plus près des acteurs de l'écosystème.
Samir Rachidi ne ferme pas la porte à d'autres réplications sur le continent africain. Ces plateformes, dit-il, peuvent contribuer à former un capital humain local, mais aussi à dérisquer les grands projets d'énergie renouvelable en permettant des tests et des projets pilotes préalables au financement.
Mais avant la Côte d’Ivoire, d’autres plateformes sur le même modèle du GEP ont suivi, comme le Green & Smart Building Park (GSBP) inauguré en février 2023 et spécialisé dans les bâtiments verts, l’efficacité énergétique, les réseaux intelligents et la mobilité durable, ou encore le GreenH2A, spécialisé dans l’hydrogène vert et ses applications.
L'un des chantiers qui tient le plus à cœur à Samir Rachidi est celui de l'élargissement territorial de l'IRESEN. L'ambition est de ne plus concentrer l'excellence de recherche dans deux ou trois grands pôles, mais de la disséminer à travers les régions du Royaume, en s'associant aux universités nationales et aux cités de l'innovation qui leur sont liées.
L'IRESEN est déjà associé à plusieurs laboratoires de recherche universitaires répartis sur le territoire, mais Samir Rachidi veut aller plus loin. Des infrastructures de taille plus modeste que les grands parcs développés avec le groupe OCP, mais déployées à plus grande échelle, pourraient rapprocher les capacités de recherche de l'Institut du tissu des PME locales et permettre une spécialisation sectorielle selon les réalités économiques et climatiques de chaque région.
Cette décentralisation permettrait aussi de monter en échelle sur le niveau de maturité technologique, en allant davantage vers le déploiement industriel. Et de développer des synergies avec les incubateurs et accélérateurs qui accompagnent les start-up : des jeunes pousses qui ont besoin de tester et perfectionner leurs produits dans un environnement instrumenté, et des chercheurs qui veulent créer leur entreprise et bénéficier d'un accompagnement entrepreneurial structuré. L'IRESEN collabore déjà étroitement avec le Stargate de l'UM6P, mais l'ambition est de développer ces connexions à l'échelle nationale.
Un pari audacieux sur l’hydrogène vert
L'Institut se distingue également par sa capacité à détecter les ruptures technologiques avant qu'elles ne s'imposent comme des évidences. L'hydrogène vert en est l'illustration la plus frappante. L'IRESEN a commencé à travailler sur cette piste dès 2017, alors que le sujet en était encore à ses balbutiements à l'échelle mondiale.
L'intuition repose sur un raisonnement de tendance : le coût du photovoltaïque et de l'éolien s'inscrit dans une trajectoire baissière soutenue, portée par des investissements massifs, notamment en Chine. Le coût de l'hydrogène vert (produit par électrolyse de l'eau à partir d'énergies renouvelables) devient compétitif, ouvrant des perspectives considérables dans l'effort mondial de décarbonation. Le Maroc, avec ses ressources solaires et éoliennes exceptionnelles, se trouverait en position favorable.
C'est de ce raisonnement qu'est né le GreenH2A, une plateforme de recherche et d'expérimentation dédiée à l'hydrogène vert, fondée sous le statut de cluster et regroupant un panel d'acteurs marocains intéressés par cette industrie naissante. L'IRESEN a également contribué activement à la feuille de route nationale lancée en janvier 2021, qui a débouché trois ans plus tard sur l'Offre Maroc pour l'hydrogène vert. "Le contribuable nous paie pour penser l'avenir. On fait notre travail", dit Samir Rachidi.
Aujourd'hui, des projets pilotes prennent forme. Le premier porte sur l'ammoniac vert, qui présente le potentiel de valorisation le plus immédiat, notamment pour le groupe OCP. Ce projet pilote, dont la mise en service est attendue fin 2026, devra être implanté sur le site de Jorf Lasfar dans le cadre du partenariat avec le groupe OCP. Sa conception reflète la même philosophie que le GEP : tester simultanément différentes technologies. La capacité d'électrolyse de 4 MW se répartira à égalité entre la technologie PEM et la technologie alcaline, les deux procédés dominants de l'électrolyse de l'eau, avec une production visée de 1 à 3 tonnes d'ammoniac vert par jour.
Un deuxième projet pilote est en phase d'étude pour produire du Power-to-Liquid, et plus précisément du méthanol vert, un carburant prometteur pour décarboner le transport maritime. Si tout se passe comme prévu, il pourra être livré en 2028. Samir Rachidi laisse entendre que la feuille de route s'allongera encore : capture de CO2, autres carburants verts, élargissement progressif de la chaîne de valeur.
La valorisation, principal défi de l'innovation marocaine
Le directeur général de l'IRESEN ne cache pas que la maîtrise technologique, aussi impressionnante soit-elle, se heurte à un plafond structurel dès qu'il s'agit de passer à l'industrialisation.
L'histoire de l'iSmart en est la parfaite illustration. En décembre 2020, les équipes du GEP développent une borne de recharge électrique 100% marocaine. Une usine est inaugurée à Benguérir en juillet 2021, avec une capacité de production mensuelle de 300 bornes. Mais le projet n’a finalement pas dépassé l’étape de la production en pré-série. Aujourd'hui, la start-up porteuse du projet est en recherche d'un partenaire industriel pour relancer la production.
Même si le produit est bon techniquement, le passage à l'industrialisation et la réussite commerciale nécessitent un effort écosystémique, explique Samir Rachidi. La recherche produit des prototypes, mais leur commercialisation à grande échelle nécessite un écosystème et des chaînes de valeur qui ne sont pas l’apanage d’un seul acteur.
D’autre part, les doctorants, chevilles ouvrières de la recherche, n'ont pas nécessairement le profil ni l'appétit entrepreneurial pour aller jusqu'à la commercialisation. Et quand ils l'ont, l'aventure reste risquée face à des choix de carrière plus sûrs. De leur côté, les entreprises membres des consortiums portant les projets de recherche ne poursuivent que rarement leurs efforts sur le chemin de la valorisation des résultats de la recherche. Soit parce que le résultat ne correspond pas exactement à leurs attentes, soit parce qu'elles préfèrent la sécurité d'un système de production éprouvé, soit encore parce qu'elles manquent des ressources nécessaires pour lancer de nouvelles lignes de production.
Pour tenter de combler ce fossé, l'IRESEN veut s'orienter vers des projets de plus courte durée, davantage axés sur la maturation technologique et l'accélération du passage au marché. L'Institut s'associe aussi à des mécanismes publics créés à cet effet, notamment le fonds de soutien à l'innovation du ministère de l'Industrie. Ce dernier a d'ailleurs été invité à rejoindre le conseil d'administration de l'IRESEN dans une optique de cohérence avec les politiques industrielles.
Le financement de la R&D, pierre angulaire d’une économie innovante
Mais Samir Rachidi reste lucide sur les obstacles à surmonter. Les contraintes financières et bureaucratiques pesant sur les entreprises et chercheurs qui souhaitent poursuivre dans la voie de la valorisation sont "encore nombreuses". Et dans le domaine de la deep tech, les financements disponibles semblent parfois dérisoires. Des financements de quelques dizaines de milliers de dirhams deviennent insignifiants quand il s'agit de développer un hardware ou des équipements de pointe. La complexité technique de l'innovation dans les énergies renouvelables n'est pas celle d'une application numérique, elle exige des investissements, du temps, et une accumulation patiente. "Il faut que ça mijote", dit-il.
L'IRESEN a su, pour sa part, diversifier ses propres sources de financement au fil des années. L'État ne représente plus aujourd'hui qu'un tiers de ses ressources. Les deux autres tiers proviennent du secteur privé, notamment du partenariat avec le groupe OCP et l'UM6P, et d'organismes de coopération internationaux tels que l'Union européenne ou la République de Corée. Un rééquilibrage qui renforce l'autonomie de l'Institut, mais aussi sa crédibilité internationale.
"J'estime qu'il serait légitime d'investir ne serait-ce que 1% du montant du CAPEX dans le domaine des énergies renouvelables dans la R&D", recommande-t-il pour développer le financement de la R&D. Ce ratio, modeste en apparence, représenterait un saut considérable pour les capacités de recherche nationales. La crise du Covid, rappelle-t-il, a montré que la résilience des nations passe par leurs capacités d'innovation.
Un modèle de recherche pensé contre les rigidités de l'université publique
L'IRESEN a choisi dès le départ de fonctionner comme une agence de moyens plutôt que comme un laboratoire classique. Concrètement, l'Institut finance des projets de recherche dans le domaine des énergies renouvelables via des appels à projets thématiques, en imposant une condition structurante. Chaque projet doit être porté par un consortium réunissant des entreprises et des chercheurs. L'objectif est d'ancrer la recherche dans les besoins réels du marché et d'encourager des innovations directement valorisables.
Cette architecture répond aussi à un dysfonctionnement bien connu du système universitaire marocain. En effet, l'université publique peine à débourser les fonds mobilisés pour la recherche, alourdis par des réglementations inadaptées et des blocages bureaucratiques persistants. En apportant un financement plus facilement mobilisable par le chercheur, l'IRESEN s'est imposé comme une solution de contournement efficace à cette problématique.
La pierre angulaire de ce modèle reste le doctorant. C'est lui qui conduit la recherche sur le terrain, à temps plein, pendant toute la durée du projet. Conscient de ce rôle central, l'IRESEN a été précurseur dans l'octroi de bourses généreuses, d'abord fixées à 5.000 dirhams par mois, puis portées à 7.000 dirhams, à une époque où les bourses de doctorants-moniteurs n'existaient pas encore. Des primes liées à la réalisation de livrables sont également prévues. Les entreprises membres du consortium, quant à elles, participent avec un soutien en nature, notamment un accès à leurs équipements, et surtout une présence active tout au long de la recherche, censée garantir la pertinence pratique des travaux.
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