La décision est tombée comme un couperet. Le vendredi 10 avril 2026, le Mali a annoncé son retrait de la reconnaissance de la pseudo "république arabe sahraouie démocratique" (rasd), autoproclamée par le mouvement séparatiste du polisario.
Un revirement assorti d'un soutien assumé et formel à l'initiative pour la négociation d'un statut d'autonomie dans les provinces sahariennes du Royaume. Dans une déclaration lue par le ministre des Affaires étrangères malien, Abdoulaye Diop, à l'issue d'un entretien avec son homologue Nasser Bourita à Bamako, le plan marocain est qualifié de "seule base sérieuse et crédible pour la résolution de ce différend".
Reprenant aussi les éléments de langage de la résolution 2797, le pays ouest-africain indique qu'il "considère qu’une véritable autonomie sous souveraineté marocaine est la solution la plus réaliste".
Pour le Maroc, il s’agit bien évidemment d’une grande victoire diplomatique. Situé au Sahel, à la frontière sud de l’Algérie, le Mali a dès juillet 1980 reconnu la "rasd". Pas foncièrement inamical envers le Maroc, le président malien de l’époque, le lieutenant Moussa Traoré, tient compte de la menace directe que constitue un voisin fortement militarisé avec lequel son pays partage pas moins de 1.329 kilomètres de frontière. Et qui surtout, on l’a vu au Sahara marocain, n’y va pas par quatre chemins quand il s'agit de faire avancer son agenda régional hégémonique.
Le poids ancien du facteur algérien
C'est d'ailleurs un secret de Polichinelle : au Mali même, Alger a, tout au long des décennies passées, joué un rôle manœuvrier de premier plan pour attiser les braises du séparatisme touareg dans le Nord-Mali. Quand, en avril 2012, le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA) proclame l'indépendance de la région, la capitale algérienne n'y est pas vraiment étrangère. À cela s'ajoute aussi parallèlement, comme on y viendra, l'instrumentalisation des organisations jihadistes.
En mai 1983, le couteau pratiquement sous la gorge, Moussa Traoré est contraint de signer avec son homologue algérien, Chadli Bendjedid, une convention relative au bornage de la frontière d’État. À ce titre, Bamako renonce définitivement à des dizaines de milliers de km2 au niveau du secteur de Tin Zaouatine notamment. Ces territoires, ils avaient pourtant bien initialement appartenu au Soudan français, ancêtre de l'actuel Mali. Ce n'est que dans le cadre de la convention de Niamey de juin 1909 qu'ils sont en effet rattachés à ce qui constitue désormais le Sahara algérien.
C'est donc en tenant compte de ces données que les successeurs de Moussa Traoré ne s'étaient jamais aventurés à procéder à un retrait de la reconnaissance de la "rasd". Même les plus pro-marocains d'entre eux n'y échappent pas. On peut surtout penser, à cet égard, au président Ibrahim Boubacar Keïta.
Pour rappel, le Roi Mohammed VI avait tenu à assister personnellement en septembre 2013 à l'investiture de l'ancien opposant socialiste. À cette occasion, il prononce un discours d'unité et de fraternité africaines resté dans les annales. Puis, en février 2014, le Souverain effectue, sur invitation d'Ibrahim Boubacar Keïta, une visite officielle de cinq jours au Mali. Un déplacement au cours duquel dix-sept accords et conventions de coopération sont signés.
Et pourtant donc, rien de cela ne permet de déclencher l'infléchissement de la position malienne concernant l'intégrité territoriale du Maroc. Il faut tout de même dire que la reconnaissance par Bamako de la "rasd" n'a jamais été à proprement parler active, pour ne pas dire strictement nominale. À titre d'exemple, aucune ambassade de l'entité séparatiste n'a, de toute l'histoire du différend autour du Sahara marocain, été mise en place à Bamako.
La raison du statu quo malien, on le comprend, c'est le fait que l'Algérie continuait à chaque fois d'agiter l'épouvantail de la guerre périphérique. Pour justement s'en prémunir, Ibrahim Boubacar Keïta accepte, en juin 2015, d'entrer dans les accords d'Alger, confectionnés dans les bureaux du désormais défunt DRS (Département du renseignement et de la sécurité) algérien et de son patron omnipotent d'alors, le général Toufik. Pour Bamako, le motif de ces stipulations avait été d'entériner une paix des braves avec les mouvements touaregs alliés au sein de la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA).
Le tournant Assimi Goïta
En août 2020, le colonel Assimi Goïta renverse Ibrahim Boubacar Keïta et prend les commandes du pays en tant que président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP). L'Algérie, dont les services de renseignement sont aux abois depuis la dissolution du DRS en janvier 2016 — dans le cadre d'une révolution de palais d'une partie de l'état-major de l'armée contre le général Toufik —, ne voit pas venir le coup. Par la voix de son ministère des Affaires étrangères, elle s'empresse de condamner le putsch.
Le Maroc, de son côté, a une approche autrement stratégique. Il est certes, on l'a dit, l'ami d'Ibrahim Boubacar Keïta. Mais grâce au travail d'analyse méticuleux fait par ses appareils diplomatiques, il comprend aussi qu'Assimi Goïta est soutenu par la population. En d'autres termes, il est promis pour durer.
Cinq jours après son putsch, l'ambassadeur Hassan Naciri, depuis lors nommé en décembre 2021 à Dakar, est dépêché sur instructions royales à Kati. Dans cette localité de la banlieue de Bamako, le jeune dirigeant militaire, alors 36 ans seulement, tient son camp de base. Dans la foulée de son échange avec l'émissaire marocain, il exprime "sa profonde gratitude" publique au Roi Mohammed VI, qui est de ce fait le tout premier dirigeant au monde à prendre son attache.
Lorsqu'il arrive quatre jours plus tard, en catastrophe, à Bamako, le ministre des Affaires étrangères algérien, Sabri Boukadoum, ne peut que constater les dégâts. "Des parties qui n’ont même pas de frontières avec le Mali manœuvrent et conspirent", dénoncera quelques mois plus tard, en octobre 2020, le président algérien Abdelmadjid Tebboune, lors d'une prise de parole au ministère de la Défense nationale à Alger. Bien évidemment, c'est au Maroc qu'il fait allusion.
La rupture progressive avec Alger
Dans les années qui suivent, le rapport de force algéro-malien change radicalement de configuration. S'appuyant sur la société militaire privée russe Wagner, rebaptisée en novembre 2023 Africa Corps, Bamako parvient finalement à faire une remontée spectaculaire dans le Nord-Mali. Et de proche en proche, elle neutralise le séparatisme touareg. Mais dans sa ligne de mire se trouve aussi un autre péril dont l'Algérie s'était mise à jouer à partir des années 1990 à l'encontre non seulement du Mali mais aussi du reste des pays qui lui sont frontaliers : le jihadisme.
En effet, dans le sillage de la guerre civile algérienne, de nombreux groupes qui font la guerre à la junte militaire, tels le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), commencent à partir du tournant des années 2000 à se replier vers le Sud de l'Algérie. Dans le cadre de transactions complexes, certaines de ces mouvances se muent en bras opératoires du DRS. En novembre 2010, des câbles diplomatiques américains dévoilés par le site de lancement d'alerte Wikileaks avaient révélé qu'à un moment, Alger avait au moins poussé le célèbre terroriste Mokhtar Belmokhtar, lui-même un vétéran du GSPC et cofondateur en janvier 2007 d'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), à s'attaquer aux intérêts du Maroc au Sahara.
Naturellement, le Mali n'échappe pas non plus à ce cynisme. Mais sous Assimi Goïta, les opérations conjointes de l'armée malienne, épaulée par Africa Corps, finissent par repousser les hommes liges des services algériens dans leurs derniers retranchements. Littéralement. Fin mars 2025, c'est à la frontière algéro-malienne que Bamako ratisse à l'encontre des séparatistes du Front de libération de l'Azawad (FLA) opérant depuis le territoire algérien.
Dans ce cadre, un drone Bayraktar Akinci de fabrication turque est déployé par le Mali. Mais ce dernier est, au cours d'une opération, abattu par l'armée de l'air algérienne. Le prétexte avancé par Alger, c'est que son espace aérien aurait été violé par le drone. S'ensuivent des protestations officielles de la part du Mali et une décision, en date de septembre 2025, d'ester auprès de la Cour internationale de justice (CIJ). Valeur aujourd'hui, la rupture est entièrement consommée.
Un repositionnement diplomatique marocain
Sans s'ingérer dans ce conflit, le Maroc a, depuis l'arrivée aux commandes d'Assimi Goïta, continué de se rapprocher de la partie malienne, notamment à la lumière de l'initiative pour le désenclavement des pays sahéliens officiellement lancée par le Roi Mohammed VI à l'occasion du discours de la Marche verte du 6 novembre 2023.
Dès le départ, le Mali y a pris part, en se joignant à la réunion ministérielle organisée en décembre 2023 à Marrakech par le Maroc. Dans le même sens, on peut gager que la prochaine commission mixte bilatérale, prévue "avant la fin de l'année 2026" selon ce qui est ressorti de la rencontre de Nasser Bourita et Abdoulaye Diop, devrait y donner la part belle.
En attendant de voir ce que le pouvoir algérien pourra bien mijoter pour contrecarrer ce qui, c’est clair, constitue un coup dur venant d’un pays qu’il aurait voulu voir dans son pré carré.