Financement des startups : “Le gap au Maroc, ce n'est pas le manque d'argent, c'est le premier ticket” (A. Djamai)
Présent à Marrakech pour la quatrième édition du Gitex Africa Morocco, Ahmed Djamai, Programme Director chez Flat6Labs, était l'invité du 12/13 de Médias24. Financement early stage, marchés publics inadaptés, culture entrepreneuriale à construire : il dresse un diagnostic précis des freins et des leviers de l'écosystème startup marocain, à l'aune de l'échéance 2030.
Ahmed Djamai l'admet sans détour : la route est challengeante. "Le Maroc est en train de se donner les moyens", dit-il, mais la date de 2030 n'est pas anodine.
"Ce n'est pas une petite date, ce n'est pas une date butoir. C'est une date où on est amené à vérifier jusqu'à quel point les stratégies étaient mises en exécution, jusqu'à quel point elles ont porté leurs fruits et jusqu'à quel point le citoyen, quelles que soient ses attentes, se rend d'une manière ou d'une autre satisfait."
La recette, selon lui, reste "la question de l'intelligence collective" : "Entre secteurs publics, privés, citoyens et acteurs internationaux, on est tous amenés à faire davantage de l'action écosystémique et partenariale pour faire avancer les choses."
Le vrai problème n'est pas le manque de capital
Fort de 15 ans d'existence, d'une présence dans 18 pays, et d'un portefeuille de plus de 500 startups accompagnées pour une création de 85 000 emplois, Flat6Labs s'est spécialisé sur le segment le plus risqué : le early stage. Et c'est précisément là, selon Djamai, que se situe le vrai goulot d'étranglement. "Le gap, ce n'était pas le manque d'argent au Maroc. C'est le early stage, c'est le premier ticket, c'est ce petit montant d'amorçage qui permet à la startup de développer son MVP et d'accéder à un marché."
Au-delà du financement, il identifie deux autres facteurs déterminants. La régulation des marchés d'abord : "Une startup, c'est un besoin en financement. Le financement, c'est un accès à un marché. Et l'accès à un marché doit être régulé." L'accompagnement ensuite : "Un startuppeur, quand il commence son expérience, a besoin de synchroniser son mindset. Une startup dont les horizons sont déjà limités à un marché national ne peut pas partir loin." C'est sur cette question de scalabilité que Flat6Labs dit construire son cœur de métier.
Sur la qualité des projets financés, Djamai ne tourne pas autour du pot. "Malheureusement, le hic était qu'on finançait auparavant beaucoup plus le pitch que la traction — la preuve que le produit ou le service arrive à faire ses preuves au niveau du marché." Mais le curseur évolue : "Les investisseurs sont davantage plus exigeants, davantage plus regardants." Il note par ailleurs une maturité croissante des startups marocaines, certaines parvenant désormais à décrocher des tickets de Série A auprès d'investisseurs internationaux.
L'État : facilitateur, investisseur et client
Interrogé sur le rôle précis que devrait jouer l'État, Ahmed Djamai refuse de choisir entre les trois. Il constate d'abord ce qui existe : le Fonds Mohammed VI, lancé avec Tamwilcom et le ministère, avec des mécanismes qu'il qualifie de "formidables", et des programmes comme "l'offre Startup VB". Mais deux chantiers restent prioritaires.
Le premier concerne les marchés publics. "Il est limitant de dire qu'une startup qui a à peine six mois d'expérience, quand elle postule à un marché public, doit ramener des preuves d'existence de trois ans. Au bout de trois ans, la startup est déjà passée à autre chose." Il plaide pour que les marchés publics soient "adaptés à cette question, avec une quote-part de 10 à 20 % des marchés imposée" en faveur des startups.
Le second levier est celui du corporate venturing. "Certains groupes, champions nationaux, ont imposé à leurs directions achats des ratios de contractualisation avec les startups. La corporate développe des mécanismes d'idéation, d'accélération, d'innovation en construction avec les startups. Et in fine, qu'est-ce qu'elle reçoit ? C'est le bon de commande. Qu'est-ce qui fait la différence pour une startup ? C'est le bon de commande."
Le passage à l'échelle : une question de culture avant tout
Pourquoi le Maroc compte-t-il encore si peu de scale-ups ? Pour Djamai, la réponse commence par la culture. "On ne doit pas programmer nos jeunes, nos enfants à être des salariés. On doit programmer nos jeunes à avoir l'esprit entrepreneurial avant d'entreprendre." Cette acculturation doit passer, selon lui, par les écoles, les universités et les centres de formation professionnelle.
Sur le financement, il se veut rassurant : "Je le dis et je pèse mes mots : il y a maintenant des mécanismes qui permettent d'accélérer le financement." Reste la question du marché, qu'il résume d'une formule : "Il doit inciter beaucoup plus que fermer ses frontières."
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