Sous pression du système d’entrée et de sortie en Europe, les transporteurs routiers internationaux préparent une grève nationale
Le transport routier international de marchandises au Maroc est de nouveau sous pression. L’entrée en vigueur du système européen "EES" complique davantage l’activité des professionnels. Ces derniers préparent une grève nationale. Si aucune action n'est entreprise d'ici le 27 avril 2026 par les autorités compétentes, sa date et sa durée seront annoncées.
Le secteur du transport routier international de marchandises marocain est de nouveau sous tension. Le mardi 14 avril 2026, un transporteur de marchandises a été placé en garde à vue pour avoir dépassé de deux jours la durée de validité de son visa. De retour au Maroc depuis l’Autriche, via l’Allemagne, il a été contrôlé en cours de route. Après deux jours de rétention, les autorités allemandes l’ont reconduit à la frontière autrichienne afin qu’il regagne le Maroc, sans possibilité de transiter à nouveau par l’Allemagne.
Cet incident a provoqué un tollé au sein de la profession. Les opérateurs y voient une conséquence directe de l’application du nouveau système européen d’entrée/sortie (EES).
Cette évolution réglementaire vient ainsi bouleverser davantage un secteur déjà fragilisé par de multiples contraintes, au premier rang desquelles la flambée des prix du gasoil qui a donné lieu à des subventions jugées insuffisantes. Les transporteurs internationaux de marchandises souffrent également de retards et de blocages logistiques, notamment au port de Tanger Med, ainsi que de difficultés persistantes dans l'obtention de visas. Cumulés, ces facteurs affectent significativement l’équilibre du secteur.
Qu’est-ce que l’ESS ?
L’EES ("Entry/Exit System" ou système d’entrée/de sortie) est un système informatique automatisé permettant d’enregistrer les ressortissants de pays tiers voyageant pour un court séjour (90 jours max sur une période de 180), chaque fois qu’ils franchissent les frontières extérieures de plusieurs pays européens, notamment la France, l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse et l’Italie…
Un "ressortissant de pays tiers" désigne un voyageur n’ayant la nationalité d’aucun pays de l’Union européenne (UE), ni la nationalité de l’Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse.
En d’autres termes, ce système, pleinement opérationnel depuis le 10 avril 2026, digitalise et automatise le contrôle des entrées et sorties sur le territoire de l’UE. S’il a pour objectif de renforcer la sécurité dans l’espace Schengen et de prévenir l’immigration irrégulière, entre autres, l’ESS bouleverse l’équilibre du secteur du transport routier international de marchandises au Maroc.
Il a des conséquences opérationnelles majeures sur les transporteurs, dans la mesure où le décompte des jours de séjour des chauffeurs est strictement appliqué et instantané, rendant impossible toute flexibilité. En conséquence, ces derniers se retrouvent rapidement en situation de dépassement de visa, avec à la clé des sanctions immédiates, voire des reconduites à la frontière.
Des visas limités qui freinent l'activité dans le secteur
"Les visas obtenus par nos chauffeurs sont des visas touristiques, avec un nombre de jours réduit d’entrée sur les frontières européennes", nous explique Amer Zeghinou, président de l’Association marocaine des transports routiers intercontinentaux du Maroc (AMTRI Maroc), joint par Médias24. "Ce sont des visas de 90 jours au plus, mais pas d’affilée. Ils sont cumulables sur 6 mois", souligne-t-il.
Un exemple concret cité par notre interlocuteur : "un voyage en Allemagne ou en Angleterre se fait en 18 jours. Lorsque nos chauffeurs rentrent au Maroc, ils y restent durant un ou deux jours, avant de repartir. Les 90 jours sont donc atteints au bout de trois mois et demi environ".
"À l’issue de cette période, le chauffeur concerné est contraint de suspendre son activité. Il ne peut plus effectuer de trajets vers l’Europe tant qu’un nouveau visa ne lui est pas délivré, une procédure souvent longue et marquée par des délais importants, ce qui pénalise fortement la continuité de son activité".
"Cela signifie qu’une société de transport international de marchandises doit employer, en moyenne, trois chauffeurs pour chaque camion, afin de rester opérationnelle".
Et notre interlocuteur d'expliquer : "ce statut de l’UE a toujours existé, mais comme il était manuel, que nos chauffeurs font beaucoup de voyages et qu’il y a plusieurs cachets sur leurs passeports, les agents de contrôle n’avaient pas le temps de se mettre à calculer le nombre de jours consommés".
"Ce système a été automatisé. Aujourd'hui, il suffit de scanner les passeports des transporteurs pour savoir s’ils sont en dépassement ou pas".
Un risque pour la souveraineté logistique marocaine
"Cette situation représente un grand danger pour la souveraineté marocaine du transport routier", estime le président de l’AMTRI Maroc. "Le risque est majeur, notamment pour les produits agricoles. Notre principal concurrent reste l’Espagne. Deux scénarios se dessinent. Soit les acteurs marocains vont basculer vers de la sous-traitance au niveau national, soit ils vont disparaître".
"Aujourd’hui, le transporteur marocain maintient un certain équilibre face à son homologue espagnol. Mais cet équilibre est fragile, d’autant plus que nous sommes en concurrence directe avec l’Espagne sur les marchés agricoles. Demain, en cas de perte de souveraineté logistique, les opérateurs espagnols pourraient se retrouver en position de quasi-monopole. Soit ils cesseront de charger au Maroc, soit ils imposeront leurs prix".
"Il s’agit d’une véritable guerre commerciale. Si les investisseurs étrangers viennent s’implanter au Maroc, c’est notamment grâce à la qualité de notre logistique et de notre transport. Mais à terme, si rien n’est fait, des équipementiers pourraient être contraints de ralentir, voire d’arrêter leurs chaînes de production, comme cela a déjà été observé chez certains industriels lors des épisodes de perturbations météorologiques enregistrés en décembre dernier. Or, un arrêt de chaîne, même de quelques heures, engendre des pertes considérables, estimées à 60.000 - 70.000 euros, voire des millions sur une journée".
"Un exemple concret l’illustre clairement. Lorsque la compagnie Comarit opérait encore, elle était principalement en concurrence avec un opérateur espagnol, notamment sur la ligne Nador–Almería. Les prix de la traversée étaient alors contenus autour de 4.500 DH sur cette ligne. Après sa disparition, cet acteur espagnol a augmenté ses prix, qui ont atteint 10.000 DH, faute de concurrence suffisante".
"La problématique dépasse donc le simple cadre sectoriel. C’est une question de souveraineté économique et, à terme, de survie pour tout un écosystème", déplore notre source.
Le secteur en préparation d’une grève
"Nous avons saisi le ministère des Affaires étrangères à plusieurs reprises, mais nous n’avons jamais eu de réponses", nous assure Amer Zeghinou.
"Une réunion a été tenue le lundi 20 avril 2026 avec la Chambre de commerce à Tanger. Cette rencontre a connu une forte présence des acteurs du secteur. Nous avons décidé d’attendre cette semaine. Une autre réunion est prévue le lundi prochain [27 avril 2026, NDLR]. Si d’ici là aucune action n’est entreprise par les autorités concernées, nous allons annoncer les détails d’une grève nationale prévue, notamment sa date, sa durée et son périmètre".
"Pour l’instant, nous ne sommes pas encore en grève, mais en préparation active d’une grève nationale", conclut-il.
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