Opinion : Maroc-Sénégal, une relation plus forte que la CAN
En accordant sa grâce aux derniers supporters sénégalais encore incarcérés après les incidents de la finale de la CAN à Rabat, le Roi Mohammed VI pose un geste d’apaisement à forte portée humaine et politique. Au-delà du seul dossier judiciaire, cette décision permet de refermer une séquence de tensions qui avait fissuré l’imaginaire fraternel entre Marocains et Sénégalais, tout en rappelant la profondeur d’une relation historique, africaine et diplomatique que le football ne saurait durablement abîmer.
14 mai 2004, Zurich. Au World Trade Center, ce jour-là, une délégation marocaine est venue défendre la candidature du Royaume à la Coupe du monde de football de 2010. Elle est emmenée par le Prince Moulay Rachid, mais le frère cadet du Roi Mohammed VI n’est pas la seule personnalité de prestige à en faire partie.
Est également présent avec lui, face aux vingt-quatre membres du Comité exécutif de la FIFA appelés à trancher, un homme sec et droit qui fêtera bientôt ses 78 ans, costume à la coupe impeccable et port de vieux notable wolof : Abdoulaye Wade.
Lui-même arrivé depuis Dakar accompagné d’une suite de plus de quarante personnes, le président sénégalais est présent en Suisse pour souligner “l’authenticité africaine de la candidature marocaine”. À ce titre, il prononcera un discours de soutien à forte tonalité panafricaine. Au point de bousculer le récit tissé de longs mois durant par l’Afrique du Sud, le grand rival du Maroc à cette occasion.
Au final, c’est le pays de Nelson Mandela, venu d’ailleurs en personne à la rescousse, qui rafle l’organisation. Mais la caution continentale apportée par Abdoulaye Wade n’en aura pas moins pesé dans une bataille des symboles qui s’est jouée jusque dans les ultimes moments de la campagne.
Surtout, personne, tout au long de cette séquence, ne se formalise de ce qu’il ait plaidé la cause du Maroc comme si c’était le Sénégal lui-même qui était engagé dans la course.
“Pays africains frères, le Maroc et le Sénégal ont toujours travaillé ensemble au profit de toute l’Afrique. La présence du président Wade au sein de notre délégation est une autre illustration de cette relation distinguée”, commentera notamment le président du comité Maroc 2010, Saâd Kettani.
Vingt-deux ans plus tard, cette relation d’exception entre le Maroc et le Sénégal aura néanmoins été fortement ébranlée par les incidents enregistrés lors de la dernière finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) entre les deux pays à Rabat.
Au niveau des États, les dirigeants ont, certes, fait en sorte de contenir les tensions. Huit jours après le match, la 15e session de la Haute Commission mixte de partenariat a été tenue, comme cela était prévu depuis de longs mois, et comme pour signifier que la relation bilatérale devait rester au-dessus des emballements du moment.
Mais sur le fond, quelque chose s’était bien fissuré dans l’imaginaire réciproque des deux peuples.
La grâce royale, ou le retour au politique
L’initiative bienveillante du Roi Mohammed VI de grâcier les quinze derniers supporters sénégalais encore incarcérés arrive donc à point nommé.
Elle ne pouvait advenir plus tôt : il fallait d’abord que la justice suive son cours normal, et elle l’a suivi.
En raison de leur implication dans les violences, dix-huit supporters ont, au total, été condamnés le 19 février 2026, décision confirmée en appel le 13 avril. Ils ont écopé de peines allant de trois mois à un an de prison ferme, et trois d’entre eux ont déjà quitté leur cellule et sont retournés au Sénégal après avoir purgé la leur.
“Il faut respecter la justice des autres”, rappellera le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye le 2 mai 2026, dans une interview accordée à la Radio télévision sénégalaise (RTS).
La libération des supporters coïncide aussi avec la “Tabaski”, c’est-à-dire Aïd al-Adha, qui est certainement le plus grand temps fort religieux et familial au Sénégal.
C’est sans doute parce qu’il a en tête que les supporters passent les célébrations parmi les leurs que le chef de l’État n’a pas attendu la veille de la fête pour annoncer sa grâce, comme c’est de coutume.
Dans le communiqué du Cabinet royal, les “considérations humaines” sont en tout cas bien mises en avant.
“Cette grâce illustre en outre la permanence des valeurs cardinales qui fondent l’identité marocaine, au premier rang desquelles la clémence, la bienveillance, la générosité et l’esprit de tolérance”, insiste la même source.
Les réactions sénégalaises, notamment celle de Bassirou Diomaye Faye, laissent augurer d’une normalisation complète.
En filigrane, une pomme de discorde va, certes, demeurer pendant quelque temps encore, relative au titulaire effectif du titre de champion d’Afrique des nations 2025.
Sur le terrain, les Lions de la Téranga sénégalais ont défait leurs homologues marocains sur la plus petite des marges. Mais à très juste titre, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) a contesté un résultat obtenu à la suite d’un retrait de l’équipe du Sénégal non conforme aux règlements de la Confédération africaine de football (CAF). Laquelle, par le truchement de son Jury d’appel, a donné raison au Maroc, après un premier jugement inique du Jury disciplinaire.
En tout état de cause, le dossier est désormais entre les mains du Tribunal arbitral du sport (TAS). Et quelle qu’en soit l’issue, il faudra toujours garder en tête que le contentieux est, et doit demeurer, strictement sportif.
“Le football est une passion immense, parfois traversée par l’émotion. Mais il doit toujours rester un espace de respect, de fraternité et de rapprochement entre les peuples africains”, a notamment écrit le capitaine sénégalais Idrissa Gana Guèye, en formulant de “sincères remerciements aux autorités marocaines, ainsi qu’à Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour ce geste empreint d’humanité, de sagesse et d’apaisement”.
Ce son de cloche, on le retrouve avant tout chez le Souverain lui-même.
Quelques jours après la finale de la CAN, il s’était dit “persuadé”, via un communiqué, “que le peuple marocain sait faire la part des choses et qu’il ne se laissera pas entraîner dans la rancœur et la discorde”. De même, avait-il assuré, “rien ne saurait altérer la proximité cultivée au fil des siècles entre nos peuples africains, ni la coopération fructueuse construite avec les différents pays du continent et renforcée par des partenariats toujours plus ambitieux”.
Le communiqué ayant rendu publique la grâce des supporters a d’ailleurs mis en avant “la profondeur des liens profonds d’amitié, de fraternité et de coopération unissant le Royaume du Maroc et la République du Sénégal”. Au-delà du foot.
Au-delà du foot, le socle africain
C’est surtout à partir d’éléments tangibles que le Roi tient le discours qui est le sien.
Depuis son accession au trône voilà bientôt vingt-sept ans, il a donné une impulsion décisive pour que le Maroc se redéploie dans son continent. Dans cette foulée, le Royaume adhère en janvier 2017 à l’Union africaine (UA) et revient ainsi, trente-trois ans après, dans les instances décisionnelles continentales.
Pendant ce laps de temps, le Souverain lui-même visite 29 États africains. À plusieurs reprises, le Sénégal fait d’ailleurs partie de son agenda.
Plus, depuis Dakar, le 6 novembre 2016, il prononce un discours de la Marche verte historique. Un choix qu’il justifie longuement en exorde, par des mots qu’il est toujours pertinent de relire entièrement près de dix ans après, notamment eu égard aux “relations de fraternité, de solidarité et de communauté de destin, qui unissent, à travers l’histoire, les peuples sénégalais et marocain, comme un seul peuple, l’un représentant le prolongement naturel de l’autre, dans une symbiose singulière entre deux pays indépendants respectueux de leurs spécificités mutuelles.”
Au point qu’il n’apparaisse aucunement incongru qu’un président sénégalais prenne sur lui les intérêts du Maroc. Comme le fit Abdoulaye Wade au printemps 2004 à Zurich.
Tout ce socle historique et anthropologique, les Marocains en ont conscience et l’ont intériorisé depuis belle lurette. Ne se sont-ils pas d’eux-mêmes empressés d’aller supporter les coéquipiers de Sadio Mané à la dernière CAN, sans que personne ne les force ? Une “Sénégal-mania” qui avait interpellé jusqu’au président de la CAF, Patrice Motsepe, surpris d’une telle ferveur à l’égard d’une sélection étrangère comme il l’a plus tard confié.
On peut bien sûr comprendre la déception. Elle est légitime. Un moment de possible communion nationale a été tué dans l'œuf, indépendamment du rendu à venir du TAS.
Mais il ne faudra pas que le feu dure outre mesure. Ce n’est ni dans l’intérêt du Maroc ni celui du Sénégal. À moins que cela ne serve à cuire un bon thiéboudienne, plat sénégalais emblématique souvent servi aussi pendant la “Tabaski”. Les supporters désormais libérés ne diront sans doute pas le contraire.
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