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Ce que la distance rend visible

Treize ans de distance peuvent être une absence. Ils peuvent aussi être un instrument. Chercheur en systèmes complexes à l’université Drexel de Philadelphie, Yassine Sellami revient à Médias24 avec une conviction : ce que le Maroc ne voit pas de lui-même, c’est précisément ce qui déterminera l’issue des transitions en cours.

Le 8 mai 2026 à 8h07

Il y a une image que je n’oublierai pas.

C’est un couloir d’hôpital à Philadelphie, en 2013. Une urgence familiale, quelques mois après mon arrivée aux États-Unis. Devant moi, un système que je ne savais pas encore lire : des formulaires d’assurance dont je ne comprenais pas la logique, des responsabilités fragmentées entre des acteurs qui semblaient s’ignorer mutuellement, un vocabulaire technique (deductible, co-pay, out-of-network) qui désignait des réalités que personne n’avait jugé utile de m’expliquer. Je n’avais pas besoin d’une traduction. J’avais besoin d’un décodage.

Ce moment n’a rien d’exceptionnel en soi. Des millions d’immigrés le traversent sous des formes variées, dans des contextes différents. Mais pour moi, il a marqué le début d’une compréhension que treize années n’ont pas épuisée : un système ne se lit pas à sa surface. Il se lit à travers les frictions qu’il génère quand on le traverse de l’extérieur, sans les codes que les natifs acquièrent par simple exposition.

C’est cette lecture-là que je veux appliquer à cette analyse aujourd’hui.

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Je reviens après une longue absence avec une conviction renforcée : la distance, bien utilisée, est un instrument analytique. Non pas la distance du désintérêt. Celle du recul.

Tout chercheur en systèmes complexes le sait : certains comportements d’un système ne sont lisibles qu’à partir d’un certain seuil d’éloignement. Quand on est à l’intérieur, les détails saturent l’observation. Quand on est trop loin, on perd la texture. La position utile est celle du praticien qui a traversé le système de l’intérieur, mais qui peut s’en extraire pour en voir le fonctionnement global. Je suis marocain, formé dans les valeurs d’une famille liée à l’histoire de l’indépendance du pays, passé par le service militaire avant de traverser l’Atlantique. Le Maroc n’est pas pour moi un objet d’étude. C’est le centre de mon regard.

Ce que je veux montrer ici, c’est ce que cette position rend visible.

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Le Maroc traverse une période de visibilité sans précédent dans son histoire contemporaine.

Notre pays coorganise la Coupe du monde 2030. On négocie des partenariats stratégiques dans le domaine de l’intelligence artificielle. Notre diplomatie opère une réorientation active, simultanément vers le Sud global et vers les capitales occidentales. Nos grandes infrastructures se transforment à un rythme qui n’a pas d’équivalent dans son histoire récente. Cette visibilité est réelle. Elle n’est pas rhétorique. Elle traduit une ambition cohérente et une capacité d’exécution sur des projets de grande échelle qui méritent d’être reconnus sans réserve.

Mais la leçon que j’ai tirée de mes années à traverser des systèmes complexes est précisément celle-ci : la forme visible ne dit rien de la profondeur structurelle. Deux systèmes peuvent présenter la même surface et ne pas avoir les mêmes fondations. C’est lorsque survient le stress (une crise économique, un choc technologique, une recomposition géopolitique) que la différence devient lisible. Pas avant.

La question que la proximité rend difficile à poser, et que la distance autorise, est donc la suivante : les fondations invisibles du Maroc se construisent-elles au même rythme que ses outputs visibles ?

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Trois domaines rendent ce diagnostic urgent.

Le premier est celui de la capacité institutionnelle réelle. Le Maroc a multiplié les institutions ces dernières années : autorités de régulation, agences spécialisées, organes de coordination sectorielle. Mais une institution n’existe pas parce qu’elle a un nom, un budget et un siège. Elle existe parce qu’elle produit des décisions qui changent les comportements des acteurs qu’elle est censée réguler. La robustesse institutionnelle ne se mesure pas dans les périodes d’exécution fluide : elle se mesure dans la capacité à arbitrer sous contrainte, lorsque les intérêts divergent, que les ressources se raréfient et que les marges de manœuvre se réduisent. C’est dans ces moments-là, et seulement dans ces moments-là, que l’on sait si l’on est face à une institution ou à une forme sans mécanisme.

Le deuxième est celui de la souveraineté technologique. Le Maroc a annoncé des partenariats stratégiques dans le domaine de l’intelligence artificielle, dont certains ont suscité un débat public que j’ai contribué à alimenter dans ces colonnes. Ce qui m’intéresse ici n’est pas le choix de tel ou tel partenaire. C’est la question structurelle que ces accords soulèvent systématiquement : la question n’est pas celle du partenariat, mais de la capacité résiduelle de décision lorsque le partenariat cesse d’être aligné. La souveraineté n’est pas un discours. C’est ce qu’un État peut faire seul, quand les intérêts divergent et que l’option du retrait n’est plus disponible. Mesurer la souveraineté marocaine à l’aune de ses années de croissance, c’est mesurer un arbre par beau temps. Le test est toujours dans la tempête.

Le troisième est celui du capital humain diasporique. Il existe des dizaines de milliers de Marocains qui ont, comme moi, traversé des systèmes complexes dans des contextes exigeants : universités américaines, institutions européennes, entreprises technologiques mondiales. Ce parcours produit une forme de compétence que les diplômes ne transcrivent qu’imparfaitement : une capacité d’adaptation systémique, une lecture des organisations à travers leurs frictions réelles, une familiarité avec des environnements à haute incertitude. Le Maroc reconnaît volontiers les diplômes de ses ressortissants à l’étranger. Il reconnaît beaucoup plus difficilement la profondeur structurelle accumulée derrière ces diplômes. Un système qui ne sait pas lire cette forme de compétence ne la perd pas immédiatement. Il en diffère simplement les effets, souvent jusqu’au moment où il en aurait le plus besoin.

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Je ne formule pas ces observations depuis une posture critique. Je les formule depuis une posture analytique, informée par des années passées à apprendre ce que les systèmes font réellement sous leurs surfaces.

Le Maroc a une fenêtre. Elle n’est pas indéfinie. Les grandes transitions en cours (technologique, géopolitique, énergétique) ne mesurent pas les ambitions affichées. Elles mesurent les capacités réelles.

Dans les systèmes complexes, ce qui détermine l’issue n’est jamais ce qui est visible au moment où tout fonctionne. C’est ce qui reste invisible jusqu’au moment où le système est mis à l’épreuve. Ce couloir d’hôpital à Philadelphie me l’a enseigné mieux que n’importe quel manuel : on ne comprend jamais un système aussi bien que lorsqu’on est contraint de le traverser sans en posséder les codes. C’est une position inconfortable. C’est aussi, pour qui accepte de la tenir, la plus claire qui soit.

J’écrirai depuis Philadelphie, comme je l’ai toujours fait, avec le Maroc au centre du regard et la distance comme outil. Non pas pour commenter de loin, mais pour rendre visible ce que la proximité rend difficile à voir.

C’est ce que je sais faire. C’est ce que je continuerai de faire.

Par
Le 8 mai 2026 à 8h07

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