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Du libre-échange et de l'immigration

Il ne fait aucun doute que l'immigration apporte de nombreux avantages, tant aux immigrants eux-mêmes qu'à la population née dans le pays. Mais si l’on veut maintenir une immigration largement bénéfique, les pays de destination doivent reconnaître les risques réels qu’elle soulève et y remédier. Une chronique d'Amar Bhiudé, enseignant à Boston et essayiste.

Le 16 janvier 2019 à 15h59

MEDFORD, MASSACHUSETTS – Malgré la réaction actuelle d'opposition au libre-échange qui se manifeste notamment par la politique protectionniste "L'Amérique d'abord" de Donald Trump, les arguments en faveur de la libre circulation des marchandises et des services sont de poids. Il en est de même de ceux relatifs à l'immigration, la libre circulation de la main d'œuvre, mais ils sont bien plus complexes.

Pour un libertaire comme moi, les avantages du libre-échange sont évidents: les transactions volontaires entre vendeurs et acheteurs, que ce soit au niveau national ou international, bénéficient presque toujours aux deux côtés. Une réglementation peut être utile pour veiller par exemple à l'absence de dangerosité des produits entrant sur un marché, mais les barrières douanières doivent être minimes.

Par contre, il n'est pas souhaitable de limiter les échanges avec un pays pour le punir parce qu'il subventionne ses exportations ou parce que les travailleurs y sont exploités. Dans ce dernier cas, cela peut sembler justifié, mais en réalité cela prive les travailleurs du peu qu'ils gagnent et constitue pour les consommateurs un impôt injustifié et souvent régressif.

A première vue, la question de l'immigration semble très différente de celle du libre-échange : plutôt que d'importer des biens fabriqués ailleurs, on importe la main d'œuvre. D'une certaine manière, le bénéfice apporté par l'immigration peut s'avérer supérieur à celui du libre-échange.

Les immigrés eux-mêmes bénéficient de salaires plus élevés que dans leur pays d'origine, ainsi que d'une plus grande sécurité et de plus de liberté individuelle. La population autochtone est aussi gagnante, car la nouvelle force de travail accomplit des tâches subalternes ou déplaisantes, elle élargit l'assiette fiscale et étend le marché national. Et surtout, les immigrés peuvent apporter l'énergie d'entreprendre et enrichir leur pays d'accueil par leur culture, leur nourriture et leurs traditions.

Les avantages de l'immigration 

Etre favorable à l'immigration est moralement séduisant. Les partisans du libre-échange peuvent trouver difficile de persuader les sceptiques préoccupés par le sort des travailleurs qu'il est préférable d'autoriser des patrons esclavagistes à exploiter la main d'œuvre dans des pays lointains, plutôt que d'éliminer les emplois peu rémunérés qu'ils occupent. Offrir l'asile aux étrangers qui risquent d'être torturés ou de mourir de faim dans leur pays d'origine s'accorde bien mieux avec nos idées humanitaires.

Les USA constituent le meilleur exemple des avantages de l'immigration. Des générations successives d'immigrants ont fait d'un jeune pays agricole, retardé sur le plan industriel, la première puissance technologique et militaire de la planète. Les immigrés ont fait de New-York une Mecque culturelle, et de Los Angeles l'un des plus grands centres de l'industrie cinématographique mondiale. L'accueil d'une masse de gens aspirant à la liberté a longtemps été source d'inspiration pour les USA.

Néanmoins, même un immigré comme moi ne peut ignorer les risques liés à l'immigration. Contrairement au libre-échange, l'immigration est souvent un choix unilatéral et ne résulte pas d'une décision bilatérale volontaire. L'immigration peut apporter des avantages à la population autochtone, mais ce n'est pas garanti.

La colonisation en constitue un exemple extrême. Le "Nouveau monde" découvert par les explorateurs européens n'était en rien "nouveau" pour ceux qui y habitaient déjà. Les immigrés européens qui souvent fuyaient les persécutions ou la faim ont accaparé les terres des peuples indigènes et leurs lieux de chasse. Ils les ont obligés à signer des traités qu'ils n'ont pas respectés, les ont parqués dans des réserves et massacré ceux qui résistaient. De la même manière, les colons européens en Australie ont déclaré le continent terra nullius, autrement dit disponible, ils ont massacré la population aborigène et placé leurs enfants dans des institutions pour les assimiler culturellement.

Certes, les immigrés d'aujourd'hui ne vont pas piller ou saccager les pays dans lesquels ils s'installent, que ce soit aux USA ou en Europe. Néanmoins leur accueil a un coût. Beaucoup trouvent un travail et payent des impôts, mais ce n'est pas le cas de tous, ce qui pousse à ses limites la protection sociale dans une période d'endettement public important et de vieillissement rapide de la population. Ces risques sont aggravés lorsqu'un grand nombre de migrants ou de réfugiés arrivent de manière inattendue, ce qui impose un fardeau supplémentaire au système éducatif et aux services de santé et peut dépasser les capacités d'accueil.

Attention aux nativistes et populistes

Il faut aussi prendre en compte la sécurité. Sans aucun doute, les nativistes et les populistes exagèrent grossièrement les liens entre immigration et criminalité, notamment le terrorisme, mais cela ne signifie pas que ces liens n'existent pas.

Des milliers de migrants d'Amérique centrale fuyant la violence de gangs criminels ont formé une caravane de marcheurs vers la frontière entre le Mexique et les USA pour y demander l'asile. Il est parfaitement concevable que des membres de ces gangs aient tenté de se glisser dans la caravane. De même, un membre de Da'ech peut très bien essayer de s'introduire dans la foule des demandeurs d'asile désespérés en provenance de Syrie.

Les immigrés sans papier peuvent rester en relation même être contrôlés par les organisations criminelles qui les ont fait entrer et les ont installés dans un pays d'accueil. Et si on se tourne vers le passé, entrés légalement aux USA, des immigrés ont formé des enclaves ethniques dans lesquelles se sont développées les mafias de leur pays d'origine.

Les risques ne se limitent pas aux nouveaux arrivants. Depuis quelques années, nombre d'actes de terrorisme ont été commis par des enfants d'immigrés qui ne veulent pas des emplois subalternes de leurs parents, mais qui en raison du manque d'éducation et parfois du racisme ne parviennent pas à gravir l'échelle sociale. Exemple-type: Salman Abedi, un Britannique fils d'immigrés libyens s'est fait exploser à Manchester en mai 2017 à la fin d'un concert de la chanteuse américaine Ariana Grande.

Ces cas sont extrêmement rares. Cependant l'augmentation de leur nombre depuis quelques années souligne l'importance d'une bonne gestion de l'immigration, ce qui passe par les investissements voulus à court et à long terme.

Pour certains, il serait possible de limiter les risques liés à l'immigration en établissant une sélection basée sur des paramètres tels que l'éducation, avec l'idée que plus une personne est éduquée, moins elle risque de commettre des crimes. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir un diplôme universitaire pour apporter une précieuse contribution entreprenariale, technologique ou artistique à une société. Et il serait injuste de rejeter un demandeur d'asile parce qu'il n'a pas de doctorat. Quant à une sélection basée sur la race, ce serait scandaleux.

Une meilleure stratégie pourrait commencer par une évaluation de l'ensemble des paramètres qui interviennent, des infrastructures publiques (combien d'immigrés peuvent-elles raisonnablement accepter?) à l'efficacité des contrôles, tout en se penchant sur le sort des demandeurs d'asile dont le récit est sujet à caution. Le nativisme ne doit pas avoir de place dans cette démarche, mais il en est de même de l'idéalisme angélique. Un pragmatisme réaliste est la clé d'une immigration gagnant-gagnant. Le meilleur moyen de combattre la peur est de gérer les risques.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019

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Le 16 janvier 2019 à 15h59

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