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Fin de la Françafrique ou crépuscule d’un empire ?

Présenté comme une rupture avec la Françafrique, le sommet Africa Forward ambitionne de redéfinir les relations avec le continent autour des investissements et d’un partenariat renouvelé, dans un contexte de fortes rivalités internationales et d’un héritage historique encore sensible.

Le 15 mai 2026 à 15h02

À un an de la fin de son dernier mandat, le président français Emmanuel Macron donne un coup d’accélérateur à la refonte de la politique africaine de la France en organisant cette semaine le sommet Africa Forward au Kenya. Très critiquée pour ses dérives, cette politique a longtemps été dénoncée comme néocoloniale. Accusée, à tort ou à raison, d’avoir maintenu l’Afrique francophone dans une dépendance absolue, elle est associée à des pratiques allant du soutien à certains dirigeants contestés à la mainmise d’entreprises françaises sur des pans entiers des économies africaines, en passant par le maintien de bases militaires. Cette politique a hérité d’un qualificatif à forte connotation péjorative : la Françafrique.

En choisissant Nairobi pour accueillir ce sommet réunissant une quarantaine de chefs d’État et de responsables africains, Emmanuel Macron tente de donner une nouvelle orientation à la politique africaine de Paris. Il pose le principe que l’Afrique est un tout et n’est plus une chasse gardée pour telle ou telle puissance. Le choix d’un pays anglophone comme le Kenya n’est pas anodin : il n’y existe ni base militaire française ni ressentiment marqué à l’égard de la France. Ce sommet est ainsi présenté comme une rupture avec la Françafrique et une nouvelle étape dans des relations franco-africaines qui se sont fortement détériorées ces dernières années. Mais la France est-elle prête à mener cette mue et à en assumer toutes les conséquences ? Ne risque-t-elle pas de perdre sa zone d’influence historique sans pour autant réussir à conquérir de nouveaux espaces en Afrique ?

La Françafrique, longtemps décrite comme un système d’influence hérité de la colonisation, reposait sur trois piliers : des dirigeants africains proches de l’Élysée, des bases militaires pour maintenir une forme de dépendance, et des intérêts économiques importants pour les entreprises françaises, souvent négociés en dehors de cadres transparents. Cette situation a conduit certains États africains, notamment au Sahel, à mettre fin à des coopérations jugées déséquilibrées avec Paris. D’autres ont choisi de diversifier leurs partenariats internationaux, parfois en s’éloignant de la francophonie. Avec le sommet Africa Forward, la France entend répondre à ce recul de son influence en proposant un nouveau cadre de coopération. L’heure serait désormais aux entrepreneurs, chercheurs et investisseurs français appelés à travailler dans un cadre plus transparent avec le continent africain.

Dans cette perspective, le sommet a réaffirmé la nécessité de privilégier des solutions africaines aux crises du continent. Il a été insisté sur la souveraineté des États africains, sur la nécessité de réduire les ingérences étrangères, ainsi que sur la promotion d’un développement économique endogène et d’une autonomie stratégique du continent. Dans le même temps, le renforcement des partenariats avec la France, et plus largement avec l’Europe, a été présenté comme un levier essentiel pour soutenir la croissance en Afrique.

C’est un véritable programme économique qui a été dévoilé, avec des montants d’investissements précis annoncés dans la déclaration finale. Le document issu des négociations comprend une vingtaine de pages, complétées par trois annexes consacrées à la paix et à la sécurité, aux déséquilibres macroéconomiques mondiaux et au partenariat renouvelé que Paris entend initier avec l’ensemble du continent africain. Cette coopération s’appuiera sur un nouvel outil : l’Africa-France Impact Coalition (AFIC), une plateforme permanente chargée de gérer un fonds d’environ cent milliards d’euros. Les dirigeants africains et français sont appelés à se réunir régulièrement pour en assurer la mise en œuvre.

Cependant, c’est dans les annexes du document final que figure un appel à l’action (call to action), qui reflète les préoccupations françaises face à la concurrence internationale. Ces chapitres dénoncent les surcapacités industrielles mondiales ainsi que les subventions accordées par certaines grandes puissances, comme les États-Unis et la Chine, à leurs industries. Cette concurrence jugée déloyale est fortement critiquée, car elle nuirait, selon les rédacteurs, à la compétitivité et aux intérêts de la France et de l’Europe. De même, dans le chapitre consacré à la paix et à la sécurité, les ingérences étrangères en Afrique sont rejetées, en référence implicite aux actions russes via l’ancien groupe Wagner, devenu Africa Corps.

Par ailleurs, peu de place est accordée à la concurrence que se livrent entre eux les pays européens sur le continent africain. Certains États cherchent à tirer parti des difficultés françaises en Afrique pour renforcer la présence de leurs entreprises. On se souvient notamment de la participation de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, en février dernier, au sommet de l’Union africaine en Éthiopie, où elle a rencontré une cinquantaine de délégations africaines pour présenter son plan Mattei pour l’Afrique. Cette initiative vise, selon Rome, à s’inscrire dans une logique de convergence avec les intérêts africains, tout en s’articulant avec l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Giorgia Meloni s’était également adressée à l’Assemblée de l’UA pour défendre une vision d’avenir fondée sur une interdépendance renforcée entre l’Afrique, l’Italie et, plus largement, l’Europe.

À l’issue du sommet de Nairobi, qui a réuni la quasi-totalité du continent, à l’exception des pays du Sahel et de l’Algérie, et auquel Paris était représenté par un ministre pour tenter d’apaiser certaines tensions, le président kényan William Ruto s’est présenté comme un porte-voix de cette nouvelle orientation politique française. Selon lui, les relations entre l’Afrique et la France doivent désormais être pensées non plus en termes d’aide, mais d’investissements et de valeur ajoutée mutuelle. « Nous disposons d’atouts considérables, une jeunesse dynamique et d’importantes ressources naturelles et énergétiques, pour bâtir un partenariat solide », a-t-il souligné.

Mais en dépit des discours protocolaires d’apaisement prononcés lors de ce sommet, rien ne peut effacer le passé douloureux vécu par les populations africaines durant des siècles de domination des puissances européennes, dont la France. L’esclavage, qui a duré du XVe au XIXe siècle, le partage brutal de l’Afrique entre puissances européennes à la suite de la conférence de Berlin de 1885, le colonialisme direct, puis le néocolonialisme parfois camouflé en coopération, ont laissé des traces profondes dans la mémoire collective africaine.

Emmanuel Macron a déclaré, lors de sa conférence de presse avec son homologue kényan, que la France ne souhaite plus considérer l’Afrique francophone comme son pré carré, où les entreprises françaises auraient des droits exclusifs. Cette époque, a-t-il insisté, est désormais révolue. Ces dernières années, Paris a été amené à retirer ses troupes de plusieurs pays et à réduire sa présence dans d’autres, dans un contexte marqué par l’arrivée de nouvelles générations au pouvoir en Afrique. Le vide laissé par le retrait français a rapidement été comblé par d’autres puissances concurrentes, obligeant la France à explorer de nouveaux horizons et à adopter des approches plus adaptées aux évolutions du continent.

Désormais, la France doit faire face à une concurrence accrue, notamment celle de la Chine ou de la Turquie. La première construit en moyenne un port en Afrique en deux ans, tandis que la seconde peut livrer des drones en quelques semaines, quand les procédures françaises nécessitent parfois plusieurs mois pour aboutir à la mise en place d’un comité de pilotage. Dans ce contexte, ce ne sont plus les Africains qui doivent s’adapter, mais bien les acteurs économiques et institutionnels français qui doivent prendre la mesure des nouveaux défis.

Réformer la Françafrique ne peut se limiter à l’organisation d’un sommet dans un pays anglophone. Il s’agit d’un chantier de long terme, complexe et exigeant, qui pourrait s’avérer à la fois difficile et ingrat. Cela implique une refonte en profondeur de la politique africaine de la France afin de l’adapter aux réalités actuelles et aux aspirations des nouvelles générations africaines.

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Le 15 mai 2026 à 15h02

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