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La dérive transatlantique des continents

Bien sûr, la méfiance transatlantique n'a rien de nouveau. Dans la période qui a précédé la guerre en Irak de 2003, le secrétaire américain à la Défense d'alors, Donald Rumsfeld, a suscité la controverse en faisant une distinction entre "vieille Europe" et "nouvelle Europe", cette dernière comprenant les anciens Etats communistes, qui se montraient plus enthousiastes à l'idée de suivre les Etats-Unis dans la guerre. Aux yeux de nombreux Européens, l'objectif de Rumsfeld était de semer la division en Europe.

Le 1 avril 2019 à 13h42

A présent, l'Europe doit faire face à un autre américain nommé Donald, qui cause ses propres sortes de difficultés. L'administration Trump a poursuivi une approche encore plus agressive en Europe, en estimant que l'Union européenne était un concurrent stratégique et en soulevant des doutes quant à l'engagement à long terme de l'Amérique dans la sécurité européenne. Conformément à la vision du monde de Trump, les Etats-Unis considèrent à présent l'Europe comme un parasite qui a profité des largesses américaines.

Le paternalisme américain envers l'Europe 

En faisant preuve de sa vague compréhension des intérêts américains, Trump semble vouloir affaiblir les forces d'intégration européenne. Il a également tenté de diviser les Européens, pas seulement entre "anciens" et "nouveaux" (parmi lesquels il compte un certain nombre de meneurs). Par exemple, Trump ne dissimule en rien sa sympathie à l'égard des Brexiteers, bien qu'ils continuent à se discréditer aux yeux de la plupart des Européens - et peut-être même également au sein de la majorité au Royaume-Uni.

La vision du monde "America First" de Trump ne laisse aucune place à un partenariat entre les Etats-Unis et l'Europe, ni à des alliés qui n'appuient pas automatiquement les politiques des Etats-Unis. Le Vice-président américain, Mike Pence, n'a fait que confirmer cela à la Conférence de Munich sur la sécurité en février, où il a réprimandé les Européens pour avoir sapé l'autorité des sanctions américaines contre l'Iran, et qui a plutôt fait figure d'un enseignant récitant une liste des tâches en retard.

Le paternalisme américain envers l'Europe ne finira pas nécessairement avec Trump. Comme nous l'avons vu, il reflète une attitude de longue date au sein de l'establishment de sécurité nationale des Etats-Unis, notamment parmi les néo-conservateurs, dont un grand nombre ont ouvertement refusé de travailler pour Trump. Sur des questions allant des Balkans à la menace russe contre l'Ukraine, la vision américaine qui prévaut est que les Européens sont faibles. Ou, pour citer un livre populaire de politique étrangère de 2003, "les Américains viennent de Mars, les Européens viennent de Vénus".

Certes, l'Europe a également sa part de responsabilité dans les tensions transatlantiques. Lorsque l'UE a commencé son processus d'expansion il y a environ 20 ans, la Pologne et les autres candidats de l'UE se sont plaints aux diplomates américains, de ce que des envoyés européens leur aient demandé de choisir entre l'Amérique et l'Union européenne, comme s'il y avait deux systèmes de valeurs et d'intérêts différents. Les opinions soi-disant plus évoluées des Européens sur le changement climatique, la peine de mort, les utilisations de l'énergie douce et bien d'autres questions étaient rassemblées à l'appui d'une seule identité européenne, avec des intérêts distincts de ceux des Etats-Unis.

La fracture transatlantique actuelle 

Bien sûr, bien des choses ont changé depuis et certains Européens ont pris conscience qu'ils doivent faire davantage pour renforcer le "transatlantisme", notamment en augmentant leurs dépenses de défense, en rationalisant les processus de prise de décision de l'UE et en réglant leurs différends économiques. (Un opposant majeur est l'Allemagne, dont les dépenses de défense en pourcentage du PIB restent bien en dessous de l'objectif de 2% fixé par l'Otan.)

Mais l'Europe connaît un défi encore plus fondamental, qui est cette fois-ci un défi interne. Sur une large gamme de questions, les dirigeants européens doivent faire un meilleur travail pour expliquer à leurs électeurs en quoi consiste vraiment le projet européen. Pour les générations précédentes, la réponse était évidente: l'intégration européenne est nécessaire pour empêcher une autre guerre mondiale. Mais bien que cela ait été vrai il y a 70 ans, il est clair que la raison d’être du projet a besoin d'être mise à jour pour répondre aux préoccupations actuelles des électeurs européens.

Les Européens pensaient à l'origine qu'ils se rejoignaient au sein d'une entreprise de civilisation. Mais avec l'approfondissement de l'intégration structurelle du bloc et l'inclusion d'une Allemagne unifiée, de nombreux Européens ont commencé à ressentir qu'ils avaient été contraints à la bureaucratie la plus lourde du monde. Et à mesure que les pressions sociales et économiques de l'immigration ont augmenté, les Européens ont commencé à ressentir d'autant plus fortement cette impression de perdre leur identité nationale. Il y peu de chances que des conférences sur la responsabilité morale et sur les besoins des plus démunis les fassent changer d'avis.

Par conséquent, pour certains Etats membres - dont certains ont énormément bénéficié de leur adhésion à l'UE - leur instinct leur dicte à présent de fermer la porte et de dérouler les fils de fer barbelés. Mais comme le sait tout dirigeant européen sérieux, les crises des migrants et des réfugiés - et la politique d'immigration de manière plus générale - doivent être traitées globalement au niveau de l'UE, notamment par une solide politique étrangère axée sur les causes profondes du problème.

Comme les Européens sont aux prises avec des questions fondamentales d'identité, de bureaucratie et de souveraineté, les décideurs américains, quel que soit leur pedigree politique, doivent respirer profondément et réfléchir sur les causes de la fracture transatlantique actuelle. Plus précisément, ils devraient se demander si le paternalisme autoritaire est vraiment la meilleure approche pour un continent dont les valeurs et les intérêts se confondent majoritairement avec les leurs.

Au risque de verser dans le truisme, la menace croissante envers la démocratie - et même envers la civilisation elle-même - exige que les Etats-Unis et l'Europe fassent preuve de davantage de respect mutuel et de coopération. Il n'y a aucune raison de s'attendre à ce que quoi que ce soit change sous l'administration américaine actuelle, mais nous avons encore besoin de tout le monde sur le pont pour nous préparer à un avenir meilleur pour les relations transatlantiques. Il est temps de rapprocher les plaques continentales les unes des autres.

© Project Syndicate 1995–2019
Par Rédaction Medias24
Le 1 avril 2019 à 13h42

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