img_pub
Rubriques

La voie de l'islam vers la modernité

Nombre de musulmans sont très critiques à l'égard de la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU. 

Le 22 janvier 2016 à 11h46

Pour eux, ce texte a été créé par les anciennes puissances coloniales qui ont un long passé de violation des droits humains, il constitue une tentative parmi d'autres de quelques pays occidentaux d'imposer leur volonté aux pays musulmans. Les conservateurs et fondamentalistes musulmans vont plus loin en affirmant qu'aucun texte humain ne peut égaler, et encore moins l'emporter, sur la charia - autrement dit la parole de Dieu.

Ce conflit entre les normes de l'ONU en matière de droits humains et une certaine conception de l'islam traduit un conflit entre ce dernier et la modernité – un conflit qui laisse un certain nombre de citoyens de pays musulmans, notamment les femmes et les non-musulmans, en situation de grande vulnérabilité. Heureusement, une nouvelle école de pensée musulmane a adopté une nouvelle approche selon laquelle le Coran (comme tout texte religieux) nécessite une interprétation, et cette interprétation peut évoluer au cours du temps.

En réalité le Coran défend des principes tels que la liberté, l'impartialité et la droiture, ce qui traduit un respect fondamental de la justice et de la dignité humaine. Mais comme le souligne le théologien iranien Mohsen Kadivar, beaucoup d'éléments de la charia sont liés à des structures sociales pré-modernes qui n'accordent pas la même protection aux femmes et aux non-musulmans qu'aux hommes musulmans.

Une interprétation masculine

Ainsi que l'indique Abdulaziz Sachedina de l'université de Virginie, cette situation est aggravée du fait que ce sont des hommes qui ont interprété les textes sacrés de l'islam. C'est cela, bien plus que le contenu même de ces textes qui est la cause profonde de la discrimination légale dont sont victimes les femmes dans les pays musulmans.

Le théologien et ayatollah Fazel Meybodi souligne que la loi islamique concernant les châtiments – notamment l'amputation et la lapidation – ont pour origine l'Ancien Testament. L'islam n'a pas inventé ces châtiments, ils étaient simplement d'usage courant à l'époque de sa rédaction.

Les règles et les normes d'une société doivent évoluer et progresser au même rythme que la société elle-même. Mojtahed Shabestari de l'université de Téhéran note que beaucoup des idées associées à la justice et aux droits humains ainsi que nous les entendons aujourd'hui, étaient totalement inexistantes durant la période pré-moderne. Les musulmans ne peuvent se contenter de rejeter ces idées simplement parce qu'elles n'avaient pas encore été formulées au moment où le Coran a été écrit.

Du fait de la reconnaissance de la liberté et de la dignité de chaque être humain et de l'abandon de notions dépassées comme celle de justice à deux vitesses, Shabestari estime que le message du Coran selon lequel il ne doit y avoir aucune contrainte dans la religion deviendra audible. Les décisions du peuple en matière religieuse devraient être guidées par le sens de la foi plutôt que par le désir de conserver les droits civiques.  

Selon le philosophe Abdolkarim Soroush, la distinction entre croyance religieuse et droits civiques devrait être évidente. Mais focalisées essentiellement sur les diverses obligations auxquelles sont tenus les êtres humains, les interprétations traditionnelles de la loi islamique ont ignoré cette distinction. Mais pour Soroush, nier les droits fondamentaux d'une personne en raison de ses croyances ou de son absence de croyance est indéniablement un "crime".

L'homme, libre de s'exprimer

L'école de pensée musulmane qui compte tant des érudits sunnites que chiites ouvre une voie de progrès à l'islam. Ses adeptes savent que les principaux concepts de l'islam, ses croyances, ses normes et ses valeurs peuvent s'adapter aux structures sociales modernes, aux normes fondamentales du droit et aux droits humains.

En proposant des moyens d'y parvenir, ils réaffirment la pérennité du cœur de la tradition coranique. Pour utiliser les mots du philosophe allemand Jürgen Habermas, ils créent une "saving translation", une sorte de traduction de l'islam qui permet à une langue, un système conceptuel ou social de s'adapter aux progrès de la raison humaine. 

Ces "traductions" du Coran ont émergé durant une période de temps considérable. Feu l'ayatollah Montazeri, écrivain et philosophe, qui avait été désigné comme successeur de l'ayatollah Khomeiny, le leader suprême, s'est brouillé avec ce dernier au sujet de mesures dont il estimait qu'elles violaient les libertés et les droits fondamentaux. Pour défendre la liberté d'expression, Montazeri se référait à un verset du Coran selon lequel Dieu a enseigné aux hommes à s'exprimer par eux-mêmes.

"Comment Dieu peut-il enseigner aux hommes à s'exprimer et simultanément ne pas reconnaître leur liberté expression? Pour Montazeri, on peut en déduire que personne ne devrait être condamné pour hérésie, insulte, ou pour avoir simplement exprimé son opinion". Montazeri, comme les penseurs musulmans novateurs d'aujourd'hui, a choisi d'être ouvert à des interprétations non orthodoxes du Coran, plutôt que de rester prisonnier d'une interprétation traditionnelle. 

Ces interprétations montrent que les normes modernes internationales comme la Déclaration universelle des droits de l'homme sont non seulement compatibles avec l'islam, mais en font intrinsèquement parti. Réinterpréter – ou même abandonner – de vieilles règles enracinées dans des structures sociales dépassées n'est en rien une subversion des paroles de Dieu. Au contraire, cela prouve la profondeur des textes sacrés de l'islam.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2016

Par
Le 22 janvier 2016 à 11h46

à lire aussi

Carreaux céramiques : ouverture d'une enquête antidumping sur les importations indiennes
Quoi de neuf

Article : Carreaux céramiques : ouverture d'une enquête antidumping sur les importations indiennes

Le Maroc ouvre une enquête antidumping sur les importations de carreaux céramiques en provenance d’Inde. À l’origine de cette procédure, les industriels marocains du secteur dénoncent des pratiques de dumping et une hausse soutenue des importations indiennes, jugées menaçantes pour la production nationale.

African Lion 2026 : une édition placée sous le signe de l’innovation technologique et de la maturité stratégique
Defense

Article : African Lion 2026 : une édition placée sous le signe de l’innovation technologique et de la maturité stratégique

L’édition 2026 de l’exercice militaire African Lion, le plus grand rassemblement de forces armées sur le continent, se déroule du 20 avril au 8 mai. Entre l’utilisation de nouvelles technologies de pointe et une intégration accrue entre les forces marocaines et américaines, cette cuvée marque un tournant qualitatif, malgré une certaine discrétion médiatique dictée par le contexte international.

Quartier Océan à Rabat: démolitions en chaîne et incertitudes sur l’avenir du quartier
Architecture et urbanisme

Article : Quartier Océan à Rabat: démolitions en chaîne et incertitudes sur l’avenir du quartier

Les opérations de démolition se poursuivent dans le quartier de l’Océan à Rabat, où le paysage urbain évolue rapidement sous l’effet d’un chantier de requalification d’ampleur. Entre annonces jugées tardives, incertitudes sur le périmètre concerné et contestation des indemnisations, les témoignages recueillis sur place reflètent une situation confuse.

Le musée du continent africain devrait ouvrir à la fin de 2027 (Mehdi Qotbi)
CULTURE

Article : Le musée du continent africain devrait ouvrir à la fin de 2027 (Mehdi Qotbi)

Porté par la Fondation nationale des musées, le futur musée du continent africain a franchi une étape décisive. Le président Mehdi Qotbi nous annonce que le plus grand complexe muséal d'Afrique, dont les travaux de gros œuvre ont dépassé 85%, entre dans sa phase finale avant une ouverture au public lors du dernier trimestre 2027.

Le jardinier marocain de Jany Le Pen expulsé vers le Maroc pour séjour irrégulier
Quoi de neuf

Article : Le jardinier marocain de Jany Le Pen expulsé vers le Maroc pour séjour irrégulier

Selon une information révélée par Le Parisien, Hatim B., un Marocain de 32 ans qui effectuait des travaux de jardinage chez Jany Le Pen, veuve de Jean-Marie Le Pen, a été expulsé le jeudi 23 avril vers le Maroc. En situation irrégulière en France depuis 2017, il faisait l’objet d’une mesure d’éloignement décidée par le préfet des Hauts-de-Seine.

Maghreb : une visite américaine dans un contexte de pression croissante sur l’Algérie
NATION

Article : Maghreb : une visite américaine dans un contexte de pression croissante sur l’Algérie

Annoncée par le département d’État, la tournée de Christopher Landau, du 27 avril au 1er mai, intervient dans un contexte marqué par l’implication croissante de Washington dans le suivi du dossier du Sahara et de ses prolongements onusiens.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité