Najib Ba Mohammed
Professeur à l’Université Sidi Mohammed Ben Abdellah – FèsL’alternance démocratique a-t-elle été fatale à la mouvance islamiste PJD?
Le système politique marocain, tel que reconfiguré par la Constitution de 2011, a accumulé au cours de cette décennie finissante trois expériences électorales dans un contexte mutatif à l’interne aussi bien qu’à l’international.
Alors que les processus électoraux de 2011 et 2015 ont scellé démocratiquement le statut de force politique majeure du PJD sur l’échiquier institutionnel et politique national, les échéances électorales de 2021, consacrantes stratégiquement, et l’alternance démocratique, ont achevé la défaite, sans doute annoncée, du PJD, mais surprenante au regard du nombre de sièges dérisoire obtenus (13) aux élections à la Chambre des représentants.
Accusant l’usure du pouvoir qu’il a pourtant "conquis" par les urnes depuis 2011, incapable d’offrir, après deux mandats consécutifs, une alternative crédible à son électorat, le PJD, miné par de fortes dissensions, a abordé sans grande conviction le processus électoral. Le tassement pressenti de son influence contraste avec son ancrage historique dans les villes.
La victoire des forces de "substitution", anciens partenaires ou opposants – le RNI (102 sièges), le PAM (86), l’Istiqlal (81), l’USFP (35) le MP (29) le PPS (21), l’UC (18), etc. – ouvre diverses perspectives favorables à la redynamisation de la démocratie, représentative, parlementaire, régionale et locale, aux fins de répondre aux aspirations des masses et satisfaire aux exigences économiques et socioculturelles considérables.
L’argumentaire ne fait pas défaut pour rendre compte du changement dans le paysage politique : l’échec de la mouvance islamiste modérée (label PJD) et la consécration des forces libérales et socio-démocrates. Dans cette optique, trois niveaux d’analyse seront approchés pour comprendre la corrélation entre la participation politique, le nouveau système électoral, la citoyenneté démocratique et la stratégie des élites partisanes pour investir le marché électoral.
Participation politique et système électoral
Le processus électoral s’est déroulé dans un contexte pandémique inédit, qui par les contraintes et restrictions qu’il impose faisait craindre une abstention élevée compte tenu de la désaffection d’une partie de l’électorat à l’égard de la classe politique.
Les échéances électorales du 8 septembre, en l’occurrence les législatives, rebattant les cartes du jeu politique, ont décrété la clôture symbolique du cycle "printemps arabe" qui a fait la fortune du PJD. L’idéologie moralisatrice et solidariste a eu un effet de captation sur une large frange de l’électorat. Au fil du temps, le capital confiance s’est épuisé. L’électorat, devenant plus exigeant, a exprimé par les urnes son vote : sanction. Ce choix populaire édifie à bien des égards.
La référence constante aux prescriptions et engagements constitutionnels atteste de l’exception marocaine dans la gouvernance démocratique et pacifique de l’islamisme politique. Aussi, l’objectif stratégique du pouvoir n’est-il pas dans l’annihilation de la mouvance islamique PJD ? L’enjeu tient plutôt dans la recherche d’un nouvel équilibre dans la représentation institutionnelle et politique des forces concurrentes. Le processus électoral, libre, transparent et régulier, organisé dans un nouveau cadre normatif, devrait assurer un renouvellement des élites "sélectionnées" pour redynamiser les instances de décisions et impulser les réformes nécessaires.
En effet, la reconduction du mode de scrutin plurinominal à la représentation proportionnelle, avec calcul du quotient électoral sur la base des inscrits, et l’organisation de trois scrutins électoraux le même jour, a incontestablement stimulé la participation électorale. La participation politique, saisie à travers les opérations électorales dans un processus codifié, dépend d’autres facteurs liés à la communication politique et la production de programmes différenciés et mobilisateurs.
En tout cas, le processus électoral accuse une tendance à la mobilisation citoyenne avec un taux de participation élevé de 50,3 %.
La citoyenneté démocratique
Un des faits marquants du processus électoral tient dans le regain de civisme et de citoyenneté. Divers témoignages soulignent l’aspiration à une pleine citoyenneté comme le garantit la Constitution.
L’accomplissement du devoir civique commence d’abord par l’inscription sur les listes électorales. Cette opération aboutit à l’augmentation notable du nombre d’électeurs inscrits, avec 18 millions de personnes (soit une augmentation de 14,5 % par rapport au corps électoral de 2016). Autrement significative est la participation massive des "primo-votants" âgés de 18 à 25 ans qui, influencés par le digital, plaident l’autodétermination au défi du patriarcat politique. On relèvera aussi que sur les 18 millions d’inscrits ou de votants, près de 5 millions ont moins de 35 ans.
Sur le même registre, mais saisi sous l’angle des candidatures, la participation électorale se caractérise par un nombre élevé de candidats parmi lesquels les femmes, qui représentent un tiers fort intéressant au niveau des élections parlementaires (34%).
Des élites partisanes et des stratégies d’investissement du marché électoral
Tous ces éléments qui relèvent de la sociologie électorale interpellent à l’évidence les partis politiques, appelés à repenser leur perception de la "chose publique" qui implique, outre une stratégie électorale efficiente, un comportement politique intelligent et responsable.
Les partis politiques marocains continuent de pâtir d’une mauvaise image. Cette tendance fort ancienne ne s’est pas améliorée sous le nouveau règne, en dépit du nouveau statut que la nouvelle Constitution leur attribue et l’intérêt que le discours royal leur accorde. Le processus électoral est une occasion pour les élites partisanes de regagner en confiance et intérêt auprès des citoyens.
Les enjeux de financement, de logistique de campagne, de relais locaux les rendent incontournables. Mais c’est davantage sur leur capacité à gouverner que l’Etat et les citoyens les jugent.
L’hybridité du système manifeste par le rapprochement de l’élite partisane et technocratique, tendance ancienne, est plutôt avantageuse. Le RNI et le PAM en l’occurrence ont compris l’intérêt à intégrer les "technocrates", à l’inverse du PJD qui a grandement perdu en refusant de s’ouvrir aux compétences venues d’ailleurs. Les héritiers du "Mouvement national" (Istiqlal, USFP et PPS) disposent de potentialités suffisantes pour gouverner.
Au demeurant, les résultats électoraux enregistrés par les acteurs majeurs de "l’alternance démocratique" attestent de leur bonne gouvernance électorale.
Le RNI, en obtenant 102 sièges à la Chambre des représentants (qui comprend 395 membres), s’impose légitimement comme une force populaire, habilitée à diriger le prochain gouvernement coalisé. C’est à ce titre et conformément à l’article 47 de la Constitution que le monarque a nommé M. Aziz Akhanouch en tant que chef de gouvernement, chargé de la formation du nouveau gouvernement. L’heure est désormais aux négociations pour le choix des alliances avant la procédure d’investiture parlementaire.
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