Mohammed Ichibane
Expert international dans les chaines de valeur halieutiquesL'impact économique de la décision de la CJUE sur le secteur de la pêche au Maroc
Dans cette tribune, Mohammed Ichibane, expert international dans les chaînes de valeur halieutiques, examine les impacts et les implications économiques potentiels de la dernière décision de la CJUE sur le secteur de la pêche au Maroc, en abordant deux aspects principaux : l'accord de pêche et le commerce des produits de la mer.
Le 4 octobre 2024, la Cour de Justice de l'Union Européenne (CJUE) a décidé d’annuler les accords commerciaux UE-Maroc de 2019 en matière de pêche et de produits agricoles.
La pêche, secteur vital de l'économie marocaine, se trouve donc au cœur de cette décision. Les accords de pêche entre le Maroc et l'UE ont longtemps constitué un pilier fondamental des relations économiques bilatérales, permettant aux flottes de pêche européennes d'opérer dans les eaux marocaines en échange de compensations financières et de coopération technique. Par conséquent, l'annulation de ces accords soulève des questions sur l'avenir de cette coopération et les stratégies alternatives que le Maroc pourrait adopter.
Cette décision a suscité des réactions de part et d’autre de la Méditerranée. Du côté marocain, la réaction officielle a été ferme et claire, le ministère des Affaires étrangères qualifiant cette décision "en déphasage de la réalité" et affirmant que le Maroc "n'est pas partie à cette affaire". Le Royaume a également déclaré qu'il ne se considère "concerné en aucune manière" par la décision de la CJUE, soulignant qu'il n’a participé à aucune des phases de cette procédure. Du côté européen, plusieurs États membres de l'UE ont exprimé leur soutien à la poursuite de la coopération avec le Maroc, soulignant l'importance de maintenir des relations bilatérales fortes.
Cet article examine les impacts et les implications économiques potentiels de cette décision sur le secteur de la pêche au Maroc, en abordant deux aspects principaux : l'accord de pêche et le commerce des produits de la mer.
L'accord de pêche et le développement des régions du Sud
La récente décision de la CJUE concernant l’accord de partenariat dans le domaine de la pêche durable entre l’Union européenne et le Maroc soulève de nombreuses questions sur l'avenir de la coopération halieutique avec l’UE.
Il est important de noter tout d'abord que le dernier protocole de l'accord de pêche, signé en 2019, a expiré le 17 juillet 2023, soit avant la décision de la CJUE. Cela signifie que la décision n'a plus de sens, mais qu'elle pourrait affecter toutes négociations futures entre les parties pour conclure un nouvel accord en la matière.
En cas de non-renouvellement de l'accord de pêche, c'est principalement la partie européenne qui serait la plus affectée. La flotte de pêche européenne, notamment les navires espagnols et portugais, est fortement tributaire de l'accès aux eaux marocaines pour maintenir ses activités et son niveau de production.
Quant au Maroc, il a plusieurs options pour atténuer l'impact potentiel du non-renouvellement de l'accord avec l'UE. Le Royaume a signé un accord de pêche avec la Russie, qui pourrait être élargi ou utilisé comme modèle pour des accords similaires. De plus, le Maroc est capable d’exploiter ses propres ressources halieutiques grâce à sa propre flotte de pêche. En effet, ces dernières années, des investissements importants ont été réalisés pour moderniser la flotte nationale. Le pays a également développé une industrie de transformation des produits de la mer permettant une valorisation locale des ressources halieutiques, créant ainsi de l’emploi productif durable et une plus grande valeur ajoutée au niveau national.
La question des bénéfices économiques de ces accords pour les populations des régions du Sud ressurgit souvent lors de tels événements. À cet égard, il est important de noter que des investissements massifs ont été réalisés dans les régions du Sud, dont la valeur dépasse largement les revenus générés par l'accord de pêche avec l'UE, démontrant un engagement profond envers le développement durable de ces régions.
Le Roi Mohammed VI avait affirmé, lors du lancement du Nouveau modèle de développement pour les régions du sud en 2015, que pour chaque dirham de recette provenant du Sahara, le Maroc y investit 7 dirhams, dans le cadre de la solidarité entre les régions. Ce nouveau modèle de développement avait alloué un budget colossal d’environ 8 milliards de dollars pour le développement socio-économique de ces régions.
Dans les secteurs de la pêche et des activités portuaires, environ un milliard d'euros a été investi dans la construction du nouveau port "Dakhla Atlantique". Ce projet stratégique vise à positionner Dakhla en tant que centre économique de premier plan et à renforcer la connectivité avec les pays de l’Afrique de l’Ouest. Par ailleurs, des villages de pêcheurs, de points de débarquement modernisés et d'infrastructures avancées pour la commercialisation des produits de la mer ont vu le jour dans ces régions. Cet environnement propice a aussi encouragé le secteur privé à lancer des projets d'envergure dans la valorisation des produits de la pêche et le développement de l'aquaculture.
Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a démontré ainsi sa capacité à valoriser ses ressources naturelles tout en assurant des retombées économiques et sociales importantes pour les populations locales. Cette approche globale du développement régional pourrait servir de modèle pour d'autres pays cherchant à promouvoir un développement équilibré et durable de leurs régions.
Le commerce des produits de la pêche avec l'Union Européenne
Les exportations en volume
L'examen des exportations marocaines de produits de la pêche sur la période 1999-2023 met en évidence des tendances significatives dans les relations commerciales entre le Maroc, l'Union Européenne et les autres régions du monde.
Le graphique ci-dessous illustre une transformation significative des exportations marocaines de produits de la pêche au cours des deux dernières décennies. Jusqu'en 2011, l'Union européenne était la principale destination prédominante. Cependant, cette année marque un tournant décisif, avec une croissance remarquable des exportations vers le reste du monde.
Le point de bascule survient en 2013, lorsque les exportations vers le reste du monde dépassent celles vers l'UE, creusant ensuite un écart considérable. Cette tendance atteint son apogée en 2021, avant un léger repli en 2023.
Cette évolution témoigne d'une stratégie délibérée de diversification des marchés, particulièrement vers l'Afrique et l'Asie. Malgré cette réorientation massive, les exportations vers l'UE maintiennent une croissance stable notamment pour des produits à plus forte valeur ajoutée.
La diversification réussie des débouchés démontre l'agilité commerciale du Maroc et sa capacité à s'adapter aux dynamiques du marché mondial et aux défis géopolitiques. Elle positionne favorablement le Royaume face aux incertitudes liées aux accords commerciaux avec l'UE et aux défis futurs du secteur halieutique.

Les exportations en valeur
En termes de valeur, l'analyse des exportations marocaines au cours des deux dernières décennies met en évidence une croissance significative, ainsi qu'une résilience notable sur le marché européen, malgré une diversification progressive des destinations.
Depuis 1999, l'Union Européenne est le principal marché des exportations marocaines en termes de valeur, une tendance dominante qui perdure jusqu’à ce jour. La courbe des exportations vers l'UE présente une croissance quasi constante, ponctuée par quelques périodes de stagnation et d'accélération.
Un tournant significatif s'observe autour de 2011-2012, où les deux courbes amorcent une ascension plus prononcée. Cette période coïncide avec une phase d'expansion générale des exportations marocaines, stimulée par la politique de développement du secteur et une demande internationale croissante.
Contrairement aux données en volume, où le "Reste du monde" dépassait l'UE, en termes de valeur, l'UE maintient sa position dominante tout au long de la période. Ceci montre que les produits exportés vers l'UE bénéficient d'une valeur ajoutée plus élevée et ciblent des segments de marché plus premium.
La courbe des exportations vers le reste du monde, bien qu'en croissance, reste systématiquement en dessous de celle de l'UE. Elle montre cependant une progression plus marquée à partir de 2012, reflétant les efforts de diversification des marchés d'exportation du Maroc.
L'année 2020 marque un léger recul pour les deux destinations, en raison de la pandémie de Covid-19. Cependant, la reprise va être rapide et vigoureuse dès 2021, avec une accélération notable de la croissance pour les deux destinations.
En 2023, l'écart entre les deux courbes reste considérable, avec les exportations vers l'UE atteignant près de 20 milliards de DH, contre environ 11,5 milliards pour le reste du monde. Cette différence souligne l'importance continue du marché européen pour la valeur des exportations marocaines de produits de la pêche.

La valeur moyenne des exportations vers l'UE a également considérablement augmenté, passant d'environ 30 dirhams/kg en 1999 à près de 60 dirhams/kg en 2023, tandis que celle des exportations vers le reste du monde n'a que légèrement augmenté, atteignant environ 22 dirhams/kg en 2023. Le taux de croissance annuel moyen (TCAM) de la valeur moyenne était de 2,5% pour l'UE, contre -0,6% pour le reste du monde, confirmant la stratégie de montée en gamme des produits destinés à l'UE.
Analyse par catégories de produits

En examinant les différentes catégories de produits, les exportations de produits de la mer présentent des variations notables. Les conserves maintiennent une part stable autour de 35-39% en volume et 47% en valeur, démontrant une certaine flexibilité de ces produits. Les produits congelés, malgré une baisse en volume, ont vu leur part en valeur augmenter considérablement, passant de 66% à 77%, indiquant la haute valeur des produits destinés au marché européen (en particulier les céphalopodes). Les semi-conserves ont connu une baisse notable aussi bien en volume qu'en valeur, passant respectivement de 92% à 53% et de 90% à 67%, indiquant une diversification des marchés pour ces produits.
La farine de poisson a vu sa part vers l'UE augmenter en volume et en valeur, atteignant respectivement 45% et 46% en 2023. En revanche, la part de l'huile de poisson a connu une forte baisse, passant de 69% à 22% en volume et de 72% à 19% en valeur, indiquant une réorientation majeure de ce produit vers d'autres marchés (notamment l'Amérique latine). Quant aux poissons frais, malgré une légère baisse, ils restent fortement dépendants du marché européen avec 88% du volume et 95% de la valeur en 2023.
L'impact potentiel de la décision de la Cour de Justice de l'Union Européenne
La décision de la CJUE a également évoqué la question de l'identification et de l'étiquetage des produits agricoles provenant des régions du Sud. Si cette décision est appliquée, une partie des exportations vers l'UE pourrait être soumise à des droits de douane en raison de son origine, quoique le Maroc n'acceptera pas d'accords remettant en cause son intégrité territoriale. Pour les produits halieutiques, bien qu’ils n'aient pas été explicitement mentionnés, les produits susceptibles d'être affectés par cette décision incluraient une partie des produits à valeur ajoutée (notamment une partie des céphalopodes et une partie des conserves haut de gamme). Les poissons frais seront moins affectés car ils sont principalement pêchés dans d'autres régions du Royaume.
Pour faire face à ce défi, le Maroc devra accélérer la diversification de ses marchés extérieurs, une tendance déjà amorcée depuis des années, comme le montre la baisse de la part de l'UE pour certaines catégories de produits. L'Afrique et l'Asie, qui sont des marchés en croissance, pourraient offrir des opportunités pour absorber les volumes précédemment destinés à l'UE. Cependant, cette transition pourrait nécessiter une adaptation de la production pour répondre aux exigences spécifiques de ces nouveaux marchés.
L'importance croissante du marché local
En plus de la diversification des marchés d'exportation, la décision de la CJUE est une occasion pour relancer le débat sur la nécessité de développer le marché local. Le Maroc possède des atouts majeurs pour développer le commerce national des produits de la mer, offrant ainsi une alternative solide et complémentaire aux marchés d'exportation. Le pays dispose d'abord d'une infrastructure de distribution avec un vaste réseau de marchés de gros et de détail et une chaine logistique respectant la chaine du froid. Cette organisation facilite grandement l'accès aux produits de la mer frais dans tout le pays, permettant même aux régions éloignées des côtes de bénéficier de produits de haute qualité. Cette attention portée à la logistique permet non seulement de préserver la qualité des produits, mais aussi de réduire les pertes et d'optimiser la distribution dans tout le pays.
Le tissu industriel marocain de transformation des produits de la mer constitue également un atout majeur, offrant une diversification de l'offre face à une demande locale croissante pour les produits de la mer. Cette augmentation est due entre autres à l’amélioration du niveau de vie d'une partie de la population et une prise de conscience accrue des bienfaits nutritionnels des produits de la mer. Pour atteindre la moyenne mondiale de consommation de 20 kg par habitant et par an, contre environ 14 kg actuellement, la consommation totale au Maroc devrait dépasser 700.000 tonnes annuelles.
Ces facteurs (infrastructure de distribution, logistique efficace, industrie de transformation dynamique, demande croissante et efforts de promotion, entre autres) constituent donc un pilier d'importance croissante pour le secteur de la pêche. Cette orientation vers le marché intérieur ne doit pas seulement être perçue comme une alternative précieuse aux fluctuations des marchés d'exportation, mais également comme un levier stratégique pour la valorisation locale des ressources halieutiques. Elle favorise ainsi la création d'emplois dans les secteurs de la distribution et de la transformation, tout en contribuant à l’amélioration de la sécurité alimentaire nationale.
Enfin, pour faire face aux défis posés par la récente décision de la Cour de Justice de l'Union Européenne, la stratégie de diversification des partenaires adoptée par le Maroc dans le secteur de la pêche apparaît comme un atout majeur. Cette approche multidimensionnelle permet au Royaume une certaine résilience face aux fluctuations du marché international tout en bénéficiant d'un marché local en expansion.
Face aux défis posés par la récente décision de la CJUE, il apparaît crucial de mettre en lumière les avancées significatives réalisées dans les provinces du Sud. Le développement socio-économique de ces régions, notamment dans le secteur halieutique, mérite une reconnaissance internationale accrue. En réponse à l'appel de Sa Majesté le Roi à l’occasion de l'ouverture de la 1ère session de la 4ème année législative de la 11ème législature pour une mobilisation nationale, la société civile est appelée à jouer un rôle prépondérant dans cette démarche. Il incombe désormais aux organisations non gouvernementales, aux think tanks et aux médias de porter sur la scène internationale un message clair : celui d'un Maroc engagé dans un développement durable et inclusif de ses provinces du sud. Les investissements massifs, les projets structurants comme le port de Dakhla Atlantique, et l'amélioration tangible des conditions de vie des populations locales constituent autant d'éléments concrets à mettre en avant.
Ce narratif de progrès et de développement, étayée par des données factuelles et des témoignages de terrain, pourrait contribuer à une meilleure compréhension des réalités locales par la communauté internationale, au-delà des considérations purement juridiques ou politiques.
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