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Marocains du monde : quand une force économique attend encore sa traduction politique

Avec près de 12 milliards de dollars de transferts annuels et une contribution qui pourrait frôler 10 % du PIB en 2025, les Marocains résidant à l'étranger sont devenus un pilier structurel de l'économie nationale. Pourtant, leur participation politique demeure marginale, malgré une reconnaissance constitutionnelle explicite. À l'heure où le Maroc se projette vers 2030, cette tribune interroge un paradoxe central : comment un pays peut-il s'appuyer durablement sur une diaspora économiquement puissante tout en laissant son rôle institutionnel et démocratique largement inachevé ?

Le 22 décembre 2025 à 17h37

Ils sont souvent évoqués à travers un seul chiffre, répété chaque année comme un indicateur de bonne santé macroéconomique. Mais derrière ce chiffre se cache une réalité bien plus large, plus structurante, et encore insuffisamment pensée.

Les Marocains résidant à l'étranger ne constituent plus seulement une diaspora au sens migratoire du terme. Ils forment désormais un système transnational, profondément intégré à l'économie nationale, à la projection internationale du Royaume et, potentiellement, à sa gouvernance.

À l'heure où le Maroc se projette vers 2030, la question n'est plus de savoir si cette diaspora est importante. Elle l'est déjà. La véritable question est de savoir si le pays choisira de la considérer comme un simple flux financier ou comme un acteur stratégique à part entière.

Une puissance économique devenue structurelle

En 2024, les transferts des Marocains résidant à l'étranger ont atteint un niveau historique, compris entre 117,7 et 119 milliards de dirhams, soit près de 12 milliards de dollars. Ces flux ont, une fois encore, dépassé l'investissement direct étranger et représenté plus de 8 % du produit intérieur brut.

Les données disponibles pour 2025 confirment la résilience de cette contribution, malgré le ralentissement économique observé dans plusieurs pays européens, principaux bassins d'accueil des MRE. À fin septembre 2025, les transferts ont atteint 92,7 milliards de dirhams, en progression annuelle de 1,1 %. Bank Al-Maghrib anticipe 123,7 milliards de dirhams sur l'ensemble de l'année, soit une hausse projetée de plus de 5 %, avec une contribution susceptible de frôler les 10 % du PIB.

Dans un contexte de pressions inflationnistes, de tensions sur les finances publiques et d'incertitudes géopolitiques, ces chiffres confirment une réalité simple : les Marocains du monde sont devenus un stabilisateur macroéconomique central, soutenant la consommation, la liquidité nationale et la cohésion sociale. Mais cette puissance économique contraste avec une autre réalité, beaucoup moins visible.

Une citoyenneté politique reconnue, mais largement théorique

La Constitution de 2011 est pourtant explicite. Son article 17 affirme que « les Marocains résidant à l'étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit d'être électeurs et éligibles », et engage les pouvoirs publics à faciliter leur participation à la vie politique nationale. Dans la pratique, cependant, cette citoyenneté reste fortement limitée dans son exercice.

Il n'existe pas de circonscriptions législatives dédiées aux Marocains établis à l'étranger. Le vote direct depuis les pays de résidence n'est pas organisé pour les élections nationales. Le recours au vote par procuration, bien que juridiquement possible, demeure marginal, complexe et peu adapté à une diaspora nombreuse et dispersée sur plusieurs continents.

Les dispositifs ponctuels introduits lors des dernières échéances — notamment l'encouragement fait aux partis d'intégrer un candidat résidant à l'étranger en tête de liste régionale — ont eu une portée essentiellement symbolique. Ils n'ont pas permis de créer une représentation politique structurée, lisible et responsable de la diaspora au sein des institutions nationales.

Un paradoxe politique aux conséquences réelles

Cette situation crée un paradoxe de plus en plus visible. De nombreux Marocains établis à l'étranger sont pleinement intégrés politiquement dans leurs pays de résidence. Certains y sont élus, participent à l'élaboration de politiques publiques, siègent dans des parlements ou des conseils municipaux. Pourtant, ils demeurent quasi absents des espaces de décision au Maroc.

Les chercheurs et acteurs associatifs décrivent souvent les Marocains du monde comme des « géants économiques et des nains politiques ». Cette asymétrie n'est pas neutre.

Sur le plan institutionnel, elle prive le pays d'un réservoir d'expériences démocratiques, de compétences et de pratiques de gouvernance acquises dans des systèmes avancés. Sur le plan économique, elle limite la transformation des transferts financiers en investissements productifs de long terme, faute de sentiment d'inclusion politique et de confiance institutionnelle. Sur le plan civique, elle alimente une distance croissante, dans un contexte où l'abstention électorale reste élevée à l'intérieur même du pays.

Un modèle marocain déjà éprouvé : la leçon du football

Pourtant, le Maroc a déjà expérimenté avec succès un modèle d'alliance entre talents du territoire et talents du monde. L'équipe nationale de football en est l'exemple le plus parlant.

Les performances remarquables enregistrées ces dernières années ne sont ni le fruit du hasard ni celui d'un seul vivier. Elles résultent d'une synthèse maîtrisée entre joueurs formés dans les clubs marocains et joueurs issus de la diaspora, formés dans les meilleurs centres européens, puis réunis autour d'un projet clair, d'une identité assumée et d'un leadership cohérent.

Cette dynamique n'a jamais été pensée comme une opposition entre « locaux » et « binationaux », mais comme une complémentarité stratégique. Les trajectoires sont différentes, mais l'objectif est commun. Les talents venus d'ailleurs n'ont pas remplacé ceux du pays ; ils les ont renforcés. Le football marocain a ainsi démontré qu'il est possible de mobiliser le capital humain global du pays sans affaiblir son socle national, à condition de créer les bons cadres institutionnels et la bonne vision collective.

Le vote de la diaspora : une réforme possible et désormais mûre

Transposer cette logique à la gouvernance politique n'a rien d'utopique. C'est avant tout une question de cohérence constitutionnelle et de maturité institutionnelle.

Plusieurs pistes de réforme, discutées de manière récurrente par des juristes, chercheurs et acteurs associatifs, s'imposent aujourd'hui avec clarté.

La création de circonscriptions électorales spécifiques aux Marocains résidant à l'étranger, avec une représentation proportionnelle à leur poids démographique, constituerait une première avancée décisive. L'organisation du vote dans les ambassades et consulats mettrait fin à la dépendance au vote par procuration. L'expérimentation encadrée du vote électronique pour la diaspora, avant toute généralisation, offrirait une voie pragmatique. Enfin, la mise en œuvre effective des articles 16, 17, 18 et 163 de la Constitution, à travers des lois organiques claires, permettrait de sortir ce dossier du flou juridique et du débat cyclique qui précède chaque élection.

Ces réformes ne visent pas à créer une citoyenneté différenciée, mais à restaurer le principe d'égalité politique entre tous les citoyens marocains, où qu'ils vivent.

Unir les forces à l'horizon 2030

Cette réflexion ne saurait être interprétée comme une opposition entre les Marocains du territoire et ceux de l'étranger. Le Maroc dispose, à l'intérieur, de talents et de dirigeants de très haut niveau. Il ne s'agit pas de choisir entre « ici » et « ailleurs », mais de faire converger les forces.

À l'horizon 2030, les défis économiques, climatiques, éducatifs et géopolitiques du Royaume exigeront une mobilisation complète de son capital humain. Les Marocains du monde ne demandent ni privilège ni exception, mais une place claire, institutionnelle et responsable dans le projet national.

La question n'est donc plus de savoir s'ils constituent un atout, ils le prouvent chaque année, chiffres à l'appui. La vraie question est désormais celle-ci : le Maroc choisira-t-il de transformer une citoyenneté reconnue sur le papier en une citoyenneté pleinement exercée, au service du développement, de la stabilité et de l'avenir du pays ?

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Le 22 décembre 2025 à 17h37

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