Loubna Serraj
ConsultantePirate(s) des Caraïbes… From Morocco with love!
Vous connaissez peut-être “Pirate des Caraïbes“, le célèbre succès cinématographique devenu une franchise avec 5 opus déjà sortis. Pour ceux et celles qui se demandent de quoi il s’agit, disons qu’en résumé, ce sont des films mêlant suspens, aventures et une bonne dose de surréalisme. Comme ce sont les mêmes 3 ingrédients qui ont l’air d’avoir composé l’action gouvernementale marocaine depuis la nomination du nouveau Chef du gouvernement, tentons un petit parallèle élucubrant…
1er Opus: La Malédiction du ‘Black’ Poste
Après la ‘victoire’ de son parti aux législatives d’octobre 2016, ce sont bien 6 mois qui s’écoulent sans que le Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, ne puisse aboutir à une coalition gouvernementale.
Petit rappel pour ceux et celles qui auraient raté cet épisode palpitant, le PJD (Parti de la Justice et du Développement) n’a pas obtenu la majorité absolue pour pouvoir former un gouvernement en se passant des autres joyeux lurons.
Six longs mois pendant lesquels rien ne nous aura été épargné:
· Des sorties médiatiques dignes d’une cour de récréation,
· Divers scénarios des plus farfelus (nommer un Chef de gouvernement en dehors du parti gagnant) aux plus utopiques (retourner aux urnes) imaginés pour alimenter un peu le pseudo-débat interne,
· Et des scandales, ici ou encore là venant saupoudrer le tout d’un soupçon du fameux ‘Tous pourris’!
En mars 2017, il semble que la “crise“ soit en passe d’être réglée; le Roi démet Benkirane de ses fonctions et, conformément à la constitution, nomme à sa place un nouveau Chef du gouvernement, Saâdeddine El Otmani, numéro 2 du PJD, qui forme une sorte de gouvernement patchwork (entre reconductions de ministres, choix de la continuité de la politique menée par son prédécesseur… Le changement, ce n’est visiblement pas pour maintenant!).
C’est le même El Otmani qui avait été débarqué, pour le moins brutalement, de son précédent poste de ministre des Affaires étrangères dans le 1er gouvernement Benkirane en 2013. L’histoire se répète même si elle change de tête.
Cela veut-il dire que ce joli bateau gouvernemental va voguer dans les flots paisibles de la mer Maroc? Ce serait sans compter sur la Malédiction du ‘Black’ Poste…
Entre un Benkirane qui n’a pas dit son dernier mot et qui brigue un 3ème mandat à la tête de son parti, malgré l’interdiction de plus de 2 mandats successifs, un pays qui attend impatiemment que les choses bougent tout en étant quelque peu résigné à ce que cette action ne soit pas le fait d’un El Otmani aussi friand de communication qu’un pirate le serait d’eau douce… nous sommes loin de l’accalmie.
Bref, ce 1er opus se termine par un mix d’attente et d’un guignolesque «Vous pouvez reprendre vos activités normales… A ciao, bon dimanche»!
2ème Opus : Le Secret du Nord maudit
Il était une fois une région du Nord du Maroc qui vivait une situation économique et sociale pour le moins chaotique (retard dans la mise en œuvre des programmes de développement promis, absence d’infrastructures éducatives et de santé, taux de chômage élevé…).
Rien de bien exclusif à cette région, diraient certains. Et ils n’auraient pas tort! Si ce n’est que le Nord porte aussi en lui une histoire particulière, et pas totalement assumée, dans le pays. La mort de Mouhcine Fikri en octobre 2016 devient l’élément déclencheur d’une série de manifestations dans une ville du Nord, celle d’Al Hoceima.
Le chef du gouvernement marocain tout occupé qu’il est à trouver un équipage pour son navire, minimise, voire occulte, ces événements pourtant de plus en plus inquiétants. Il est bien connu que lorsque l’on ne regarde pas un problème en face, il disparaît de lui-même!
Une fois le nouveau Chef de gouvernement nommé, les revendications s’intensifient. Les leaders des partis politiques de la majorité ne trouvent pas mieux à faire que de se fendre de déclarations dénonçant «l’atteinte aux constantes nationales et aux valeurs sacrées du Maroc à travers l’instrumentalisation des revendications des habitants de la province»; instrumentalisation visant à «nuire à l’intégrité territoriale du Royaume et à promouvoir des idées destructives qui sèment la zizanie dans la région».
Dit comme ça, cela paraît ridicule. Et pourtant, ils l’ont fait! Il n’en fallait pas tant pour mettre le feu aux poudres et ajouter à la colère sur place.
Non seulement aucun dialogue n’est établi, aucune réponse concrète n’est apportée mais en plus, les manifestants deviennent de sombres séparatistes en puissance. Le gouvernement apprend, à ses dépens, que la politique de l’autruche ne fonctionne pas; «you’re gonna need a bigger boat»![1].
3ème Opus : Jusqu’au bout de l’Aveuglement
Sans refaire ici tout le récit d’une crise aussi chaotique que surréaliste, disons que l’Affaire Al Hoceima est gérée avec une bonne dose d’aveuglement.
Aveuglement quant aux doléances de personnes qui demandent leurs droits les plus élémentaires et qui souffrent d’un sentiment d’injustice à cause des inégalités subies.
Aveuglement quant aux effets de cette affaire sur le reste des Marocains entendant différents sons de cloche et souvent plus prompts à commenter ou réagir à coups de clics qu’à écouter la vérité.
Aveuglement quant à la communication qu’il faudrait avoir non seulement avec les habitants du Nord mais avec toute la population marocaine.
Aveuglement quant à la colère sous-jacente d’une bonne frange de la population envers cette classe politique qui les toise quand elle daigne leur prêter un regard.
Aveuglement dans le fait qu’un politique est avant tout là pour répondre aux revendications sociales et économiques et non pour rejeter la faute sur un quelconque responsable ou bouc émissaire. Quoique fort pratique, ce n’est pas plus une solution que celle de se voiler la face.
Et comme tout capitaine de navire qui cherche désespérément sa longue-vue, S. El Otmani se retrouve perdu au milieu de l’océan ne sachant pas trop à quel saint se vouer (ou plutôt en attente d’une action royale!).
Résultat plus que prévisible: la grogne ne faiblit pas; bien au contraire, les manifestations se poursuivent, des jeunes et moins jeunes sont emprisonnés, la tension ne cesse de monter… La mer se déchaîne!
4ème Opus: La Fontaine de l’Incrédulité
Et puis, un beau jour du mois de Juillet, le 1er pour être précis soit 3 mois et demi après sa nomination, S. El Otmani organise une rencontre de presse diffusée sur les deux chaînes nationales (parce qu’une seule, ça ne le faisait pas!).
Incrédulité est le maître mot de cette interview puisqu’il n’en ressort pas grand chose…
S’il parle de l’affaire Al Hoceima, le Chef du gouvernement n’apporte aucune information quant aux actions entreprises pour sortir de cette crise.
Il reconnaît que les accusations de séparatisme émises par certains dirigeants de partis politiques étaient une erreurmais ne se prononce pas quant au sort des manifestants prisonniers.
Il se défile quant à une question cruciale concernant la moralisation de la vie publique, sujet d’actualité puisque les manifestations d’Al Hoceima n’ont pas été les seules vagues auxquelles le gouvernement a dû faire face, ou encore sur l’interrogation quant aux divergences existant au sein de son parti politique.
La question que tout le monde se pose est: est-il réellement Chef du gouvernement depuis plusieurs mois? Tant il est aussi timoré que peu crédible dans ses réponses…
5ème Opus: La Vengeance de la Réalité
Ce dernier épisode (dernier en attendant le prochain!) se situe le 30 Juillet, date de la fête du Trône. Le discours prononcé (la veille) par le Roi à cette occasion est, pour être politiquement correct, “agacé“; autrement dit «franchement exaspéré».
La léthargie des partis politiques et le défilement des responsables et la demande de recours au Palais pour tout échec ou blocage sont dénoncés, la nécessité d’une reddition des comptes de l’Administration est rappelée, la contestation d’une approche sécuritaire dans la région d’Al Hoceima est donnée…
Bref, ce discours a des allures de remontage de bretelles gouvernementales.
Mais, magie de la Politique/Piraterie, le lendemain, quelle ne fût la surprise générale en entendant tous les dirigeants de ces mêmes partis qui, fustigés la veille, n’en étaient pas moins d’accord avec le discours royal…
En substance, cela donne «le Roi a raison (sans grande surprise), il faut que les partis politiques changent leur manière de fonctionner et qu’ils prennent leurs responsabilités». Il faut croire qu’il y a un moment où le dédoublement de personnalités peut visiblement aider!
Résultat: Après 10 mois de marasme politique digne d’un épisode du Muppet Show, voilà que les décisions et les mesures se bousculent au portillon (gouvernance et réforme de l’Administration, Charte de décentralisation…).
Bienvenue dans «a pirat’s life»[2]!
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