Abdeslam Seddiki
Membre du Bureau politique du PPS et ancien ministreUne gestion démocratique des finances publiques pour un développement inclusif
Finances publiques, transparence, inclusion sociale… Derrière les choix budgétaires se joue une partie essentielle de la capacité du Maroc à réduire les inégalités et à construire un développement plus équilibré et durable.
« Une gestion démocratique des finances publiques pour un développement inclusif au Maroc », tel est le titre de notre intervention dans un colloque organisé récemment à l’Université Ibn Tofail de Kénitra[1]. C’est un sujet qui se situe au cœur des grands défis économiques, sociaux et institutionnels auxquels le Maroc est aujourd’hui confronté. En effet, la qualité de la gestion des finances publiques détermine non seulement l’efficacité de l’action de l’État, mais aussi la capacité du pays à construire un modèle de développement plus juste, plus équilibré et plus inclusif.
Les finances publiques représentent bien davantage qu’un simple instrument comptable. Elles traduisent les priorités de l’État, orientent les politiques publiques et influencent directement les conditions de vie des citoyens. Le budget de l’État constitue ainsi une expression concrète des choix politiques, économiques et sociaux d’un pays. Dès lors, la question essentielle n’est pas uniquement de savoir combien l’État dépense, mais surtout comment il dépense, au profit de qui et avec quels résultats.
Transparence, responsabilité et participation citoyenne
Dans une démocratie moderne, la gestion des finances publiques doit reposer sur plusieurs principes fondamentaux : la transparence, la responsabilité, la participation citoyenne et le contrôle démocratique. Ces principes sont indispensables pour renforcer la confiance entre les citoyens et les institutions publiques. Une gestion opaque ou inefficace des ressources publiques favorise au contraire la corruption, le gaspillage et les inégalités sociales.
La transparence budgétaire constitue à cet égard un pilier essentiel. Les citoyens ont le droit de connaître l’origine des ressources publiques et les modalités de leur utilisation. La publication des budgets, l’accès à l’information financière et l’évaluation des politiques publiques sont des mécanismes indispensables pour garantir une bonne gouvernance. Dans ce cadre, le rôle de la Cour des comptes demeure fondamental pour assurer le contrôle des dépenses publiques et renforcer la reddition des comptes.
Le Parlement joue également un rôle central dans la gestion démocratique des finances publiques. Le vote de la loi de finances ne doit pas être considéré comme une simple formalité administrative, mais comme un véritable moment de débat démocratique autour des priorités nationales : l’éducation, la santé, l’emploi, la protection sociale ou encore la réduction des disparités territoriales. Une démocratie budgétaire efficace suppose donc un Parlement fort, capable de contrôler l’action gouvernementale et d’évaluer l’impact réel des politiques publiques. C’est loin d’être le cas chez nous.
Cependant, la démocratie financière ne peut être limitée aux seules institutions. Elle doit également intégrer la participation active des citoyens, des collectivités territoriales, des chercheurs, des médias et des acteurs de la société civile. Aujourd’hui, dans plusieurs pays, les expériences de budgets participatifs montrent que l’implication des citoyens dans les choix budgétaires permet une meilleure allocation des ressources et une plus grande confiance dans l’action publique. Le Maroc dispose d’un potentiel important dans ce domaine, notamment dans le cadre de la régionalisation avancée et du renforcement de la démocratie territoriale.
Croissance économique vs progrès social
Par ailleurs, la gestion démocratique des finances publiques doit être mise au service d’un développement inclusif. La croissance économique, à elle seule, ne garantit pas automatiquement le progrès social. Malgré les avancées importantes réalisées par le Maroc dans les infrastructures, l’industrialisation et les grands projets stratégiques, des inégalités sociales et territoriales persistent encore. Certaines régions souffrent toujours d’un déficit en matière d’accès aux services publics, à l’emploi ou aux infrastructures de base.
Le développement inclusif implique donc une répartition plus équitable des ressources publiques et une meilleure orientation des dépenses vers les secteurs sociaux prioritaires. L’investissement dans l’éducation, la santé, la protection sociale et l’emploi des jeunes constitue une condition essentielle pour réduire les inégalités et renforcer la cohésion sociale. De même, les politiques publiques doivent accorder une attention particulière au monde rural, aux femmes et aux catégories vulnérables afin de garantir l’égalité des chances et l’inclusion économique.
Dans ce contexte, plusieurs réformes engagées au Maroc méritent d’être soulignées, notamment la généralisation de la protection sociale, la réforme de la loi organique des finances, la digitalisation de l’administration publique et les efforts de modernisation de la gouvernance publique. Ces initiatives traduisent une volonté réelle d’améliorer l’efficacité de l’action publique et de renforcer les mécanismes de transparence et de contrôle. Toutefois, des défis importants demeurent, en particulier la lutte contre la corruption, l’amélioration de l’efficacité des dépenses publiques et le renforcement de la confiance des citoyens dans les institutions.
Finances publiques et NMD
En vue d’améliorer la gestion des finances publiques, le Ministère de l’économie et des finances vient de publier un document intitulé « Cadre Stratégique de Réforme de la Gestion des Finances Publiques (CSR-GFP) 2026-2032 » en mars 2026. Ce document présente la vision du Maroc pour moderniser la gestion des finances publiques afin de renforcer la transparence, la performance, la soutenabilité et l’efficacité de l’action publique.
Le texte souligne que le Maroc a engagé depuis plusieurs années d’importantes réformes sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, notamment à travers la mise en œuvre de la Loi Organique relative à la Loi de Finances (LOF), la réforme fiscale, la restructuration des établissements publics et la modernisation de la commande publique. L’évaluation PEFA 2024 a confirmé les progrès réalisés, tout en mettant en évidence plusieurs défis persistants, notamment en matière de coordination des réformes, de gestion des risques budgétaires et d’efficacité de la dépense publique.
Le CSR-GFP couvre la période 2026-2032 et vise à mettre la gestion des finances publiques au service des politiques publiques et du Nouveau Modèle de Développement. Il cherche à dépasser l’approche fragmentée des réformes en proposant une vision globale, cohérente et intégrée de la gestion publique. Le document s’articule autour de cinq axes stratégiques :
- La performance : améliorer la budgétisation axée sur les résultats, renforcer la convergence des politiques publiques et intégrer les établissements publics dans la logique de performance.
- La soutenabilité : assurer une meilleure mobilisation des ressources et une gestion maîtrisée des risques budgétaires.
- La transparence : renforcer l’accès à l’information, la reddition des comptes et la digitalisation des finances publiques.
- L’inclusivité : intégrer les dimensions du genre, du climat et de la territorialisation dans les politiques budgétaires.
- La coordination et la conduite du changement : améliorer le pilotage des réformes et renforcer les capacités institutionnelles.
Le document insiste également sur la nécessité de faire évoluer le budget vers une logique davantage fondée sur les résultats et l’impact des politiques publiques, en s’appuyant sur des indicateurs de performance, des évaluations et une meilleure gestion des investissements publics.
Par ailleurs, le CSR-GFP met l’accent sur la convergence des politiques publiques, notamment dans les domaines sociaux comme la protection sociale, l’assurance maladie obligatoire et l’aide sociale directe. Il souligne l’importance de la coordination entre les différents acteurs publics afin d’améliorer l’efficacité des dépenses et la qualité des services rendus aux citoyens.
Enfin, le cadre prévoit un dispositif de gouvernance et de suivi-évaluation reposant sur plusieurs structures de pilotage afin d’assurer la cohérence, le suivi rigoureux et l’évaluation des réformes engagées. Un plan d’action triennal évolutif accompagnera la mise en œuvre des différentes orientations stratégiques. Bien sûr, il s’agit pour l’instant d’un projet. Il faut espérer que les objectifs qui lui sont fixés ne demeurent pas de vœux pieux.
En définitive, une gestion démocratique des finances publiques constitue aujourd’hui une nécessité stratégique pour le Maroc. Elle représente un levier essentiel pour consolider l’État de droit, renforcer la justice sociale et promouvoir un développement inclusif et durable. L’avenir du développement au Maroc dépendra largement de notre capacité collective à construire une gouvernance financière fondée sur la transparence, la responsabilité et la participation citoyenne.
oOo
[1] La troisième édition du colloque international « Finances publiques et redevabilité », sur le thème « finance publique 2023 : innovation technologique, durabilité et nouvelle durabilité citoyenne » Faculté d’Economie et de Gestion, Kénitra le 15 mai 2026.
à lire aussi
Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.
Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.
Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.
Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.
Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.
Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.