“L'ambition est de créer un écosystème complet pour les petites entreprises” : Mohamed Benomar, directeur régional pour l'Afrique du Nord-Ouest chez Mastercard
Les paiements numériques changent d’échelle en Afrique, portés par l’innovation, l’inclusion financière et l’évolution des usages. PME, artisans et consommateurs se trouvent désormais au cœur d’une transformation profonde qui redessine progressivement l’économie du Continent.
La digitalisation des paiements progresse à un rythme soutenu, portée par les avancées technologiques et de nouveaux comportements de consommation. Mais derrière cet essor, un défi majeur demeure : élargir l’accès aux services financiers et accompagner la transition d’économies encore largement dominées par le cash.
Entre infrastructures, formation des PME, accès au financement et intelligence artificielle, plusieurs leviers structurent cette évolution. Mohamed Benomar, directeur régional pour l'Afrique du Nord-Ouest chez Mastercard, revient sur les priorités du groupe et les perspectives pour des marchés comme le Maroc.
Médias24 - Vous annoncez une augmentation de 45% du réseau d'acceptation en Afrique en 2025. Concrètement, qu'est-ce que cela change pour les consommateurs et les petites entreprises sur des marchés tels que le Maroc ou l'Afrique du Nord-Ouest ?
Mohamed Benomar - Les chiffres sont significatifs, mais ce qui importe vraiment, c'est ce qu'ils apportent dans la vie quotidienne des gens. Une augmentation de 45% du réseau d'acceptation en Afrique signifie que davantage de consommateurs peuvent payer en toute confiance dans un plus grand nombre d'endroits, des centres commerciaux urbains aux petits commerçants qui, auparavant, acceptaient uniquement des espèces. Cela signifie que davantage de petites entreprises peuvent être compétitives dans une économie de plus en plus numérique sans avoir besoin d'infrastructures coûteuses. Et cela signifie que l'économie numérique devient plus inclusive, touchant des communautés qui en ont été historiquement exclues.
Au Maroc en particulier, cette expansion est déjà visible. Nos collaborations avec les acquéreurs au fil des ans ont collectivement élargi le réseau de commerçants, introduit des solutions de paiement sans contact et mobiles, et étendu l’accès aux paiements numériques à des segments mal desservis. Selon Bank Al-Maghrib, les transactions de paiement par carte au Maroc ont atteint 192,5 millions d’opérations en 2024 — soit une augmentation de 17% par rapport à l’année précédente —, reflétant un véritable changement de comportement.
Pour les petites entreprises, cette évolution est particulièrement significative. Des outils comme Tap on Phone transforment n’importe quel smartphone en terminal de paiement, supprimant ainsi le besoin de matériel de point de vente coûteux. Les solutions de paiement par QR code ne nécessitent aucun matériel. Pour l’artisan de Fès ou le commerçant d’Agadir, accepter les paiements numériques est désormais synonyme d’opportunité. C’est précisément cette évolution que rend possible une expansion de 45 % de l’acceptation.
- Vous estimez que le marché africain des paiements numériques atteindra 1.500 milliards de dollars d’ici 2030. Selon vous, quels sont les principaux leviers qui permettront de concrétiser ce potentiel dans un contexte encore marqué par l’informalité et l’utilisation des espèces ?
- Cette opportunité de 1 500 milliards de dollars US – telle que décrite dans le rapport Genesis Analytics commandé par Mastercard – est réelle, mais elle ne se concrétisera pas automatiquement. Mastercard entend la concrétiser par le biais d’investissements stratégiques, de collaborations public-privé et d’initiatives d’innovation sur le marché axées sur trois piliers : soutenir les MPME, développer les paiements transfrontaliers et donner les moyens d’agir aux entreprises de fintech. Pour exploiter ce potentiel en Afrique, il faut agir de manière ciblée sur plusieurs leviers interdépendants, et sur les marchés où l'argent liquide et l'économie informelle restent dominants, ces leviers doivent être actionnés avec précision.
Le premier levier est l’infrastructure. On ne peut pas numériser les transactions sans les moyens de les accepter. Les recherches de Mastercard montrent qu’actuellement, 77% des PME marocaines n’acceptent pas les paiements numériques. L’extension du réseau d’acceptation, comme nous l’avons fait de 45 % à travers l’Afrique en 2025, est le fondement essentiel pour combler ce fossé.
Le deuxième levier est la pertinence. Les solutions doivent répondre aux préoccupations réelles des commerçants informels : le coût élevé des infrastructures d’acceptation, la complexité des systèmes numériques. C’est pourquoi notre approche privilégie des outils peu coûteux et faciles d’accès, tels que les paiements par QR code qui ne nécessitent rien de plus qu’un téléphone portable, les solutions "Tap on Phone" qui éliminent les coûts matériels, et les portefeuilles numériques qui s’intègrent aux comportements existants.
Le troisième levier est la confiance. Les consommateurs et les commerçants adoptent les paiements numériques lorsqu’ils estiment que le système est sécurisé, transparent et dans leur intérêt. L’investissement d’environ 11 milliards de dollars US réalisé par Mastercard depuis 2018 dans la cyber sécurité et la détection de la fraude basée sur l’IA constitue un effort de confiance à grande échelle, ce qui revêt une importance considérable sur les marchés où la méfiance vis-à-vis de la fraude constitue un véritable obstacle à l’adoption.
Enfin, les politiques et la réglementation jouent un rôle essentiel. La stratégie nationale de paiement de la Banque centrale du Maroc, le lancement du Morocco Fintech Center et la réforme des structures de commissions d'interchange depuis octobre 2024 contribuent tous à créer un environnement plus propice. Mastercard travaille en étroite collaboration avec les gouvernements et les régulateurs pour s'assurer que ces cadres favorisent l'innovation tout en protégeant les consommateurs. Ensemble, ces leviers — infrastructure, pertinence, confiance et politique — sont ce qui permettra de concrétiser une ambition de 1.500 milliards de dollars.
- Au-delà des solutions technologiques, comment soutenez-vous les PME dans leur transition numérique et leur accès au crédit ?
- La technologie n'est qu'une partie de la solution. Un commerçant qui dispose d'un code QR sur son comptoir, mais qui ne sait pas comment rapprocher ses recettes numériques, gérer sa trésorerie ou accéder à un crédit sur la base de son historique de transactions, a certes acquis un outil, mais n'a pas encore opéré de véritable transformation.
Le soutien apporté par Mastercard aux PME au Maroc s’articule autour de trois piliers : les outils, les connaissances et l’accès au financement.
En matière de connaissances, la Mastercard Academy a lancé au Maroc un programme en ligne dédié à l’éducation financière, visant à combler le déficit de compétences qui reste un obstacle majeur à l’adoption du numérique. L’indice de confiance des PME de Mastercard a révélé que les PME marocaines reconnaissent les avantages des paiements numériques, notamment la réduction de la fraude, un accès plus rapide aux revenus et une crédibilité renforcée auprès des prêteurs, mais qu’elles ne les ont pas encore adoptés en raison d’un manque de formation et de confiance. Nous nous attaquons directement à ce déficit.
En matière d’accès au financement, nos solutions de crédit permettent des microcrédits basés sur les données. Lorsqu’une PME traite ses transactions par voie numérique, elle se construit une empreinte financière qui peut être utilisée pour évaluer sa solvabilité, lui ouvrant ainsi l’accès à des capitaux qui lui étaient auparavant inaccessibles car l’entreprise était invisible pour le système financier formel. Cela comble directement un déficit de crédit mondial de 5.700 milliards de dollars, qui atteint 8.000 milliards de dollars lorsque l’on inclut les entreprises informelles (IFC, 2024).
Au Maroc, nous travaillons également avec nos partenaires bancaires tels que Bank Of Africa, CIH et Crédit du Maroc pour déployer des services financiers numériques basés sur Mastercard et adaptés aux besoins des PME, allant de la gestion simplifiée des comptes à des produits de crédit ancrés dans les données transactionnelles.
De plus, grâce à notre programme Easy Savings, nous offrons également aux PME marocaines la possibilité de s’inscrire automatiquement au programme mondial de fidélité Mastercard destiné aux petites entreprises, leur permettant ainsi de bénéficier de remises et de réductions auprès d’un réseau de commerçants sélectionnés, sans frais supplémentaires pour l’entreprise ou le titulaire de la carte. Avec plus de 300 offres adaptées localement disponibles sur l’ensemble des marchés, le programme génère des économies tangibles qui se répercutent directement sur le résultat net, aidant ainsi les chefs d’entreprise à réorienter leurs ressources vers la croissance plutôt que vers les frais généraux.
L'ambition est de créer un écosystème complet : où une petite entreprise peut accepter des paiements, obtenir des informations, accéder à des capitaux et se développer — le tout au sein d'un cadre numérique intégré et fiable.
- Quel est l’impact attendu au Maroc pour les 2,3 millions d’artisans concernés par le partenariat que vous avez signé avec le gouvernement marocain ? Ce modèle est-il destiné à être reproduit dans d’autres pays africains ?
- Le secteur de l’artisanat marocain n’est pas seulement l’expression vivante de l’histoire, de la créativité et de l’identité du pays, mais il représente également un poids économique considérable : ce secteur contribue à hauteur d’environ 7% au PIB du Maroc, génère plus de 14 milliards de dollars par an et fait vivre plus de 2,5 millions d’artisans. Et pourtant, pour beaucoup d’entre eux, l’économie numérique et financière formelle est restée hors de portée.
L'initiative que nous avons lancée avec le groupe BCP et le ministère de l'Artisanat vise à changer cela. Avec 430.000 artisans déjà officiellement recensés par le gouvernement, ce partenariat met en place un écosystème complet : un écosystème qui comprend une carte Mastercard Business dédiée aux artisans, des solutions d’acceptation de paiements numériques à faible coût, une place de marché numérique nationale pour l’artisanat marocain et l’accès à Entrepreneurs Odyssey, notre plateforme mondiale d’apprentissage numérique qui dote les individus des compétences commerciales et pratiques nécessaires pour être compétitifs dans l’économie d’aujourd’hui. L'ambition est d'intégrer 2,5 millions d'artisans et d'artisanes dans le système financier formel.
L'impact va au-delà des transactions. Lorsqu'un artisan peut accepter des paiements numériques, il se construit un historique de transactions qui lui ouvre l'accès au crédit. Lorsqu'il accède à cet ecosystème, il passe d'un souk local à une vitrine mondiale. De l'informel au formel. De la tradition à la transformation. Alors que le Maroc se prépare à co-organiser la Coupe du monde en 2030 et vise 30 millions de touristes d'ici 2026, l'opportunité de présenter l'artisanat marocain à un public mondial n'a jamais été aussi grande.
En ce qui concerne la reproductibilité : tout à fait. Chez Mastercard, nous considérons que l’inclusion numérique est une forme d’infrastructure, aussi essentielle que les routes ou l’électricité. Le modèle marocain montre ce qu’il est possible de réaliser lorsque les pouvoirs les gouvernements, les institutions financières et les fournisseurs de technologies collaborent dans un but commun. Nous avons appliqué certains éléments de cette approche à travers l'Afrique : les solutions QR-on-Card ont touché 1,8 million de PME et de travailleurs indépendants au Nigéria, tandis que des collaborations au Kenya, à Maurice et en Tanzanie ont permis à plus de 200 000 PME de se numériser. Chaque initiative est façonnée par le contexte local, mais la conviction sous-jacente reste la même : la numérisation des marchés, fondée sur une véritable collaboration intersectorielle, engendre un changement systémique plutôt qu'un impact isolé.
- Comment l'IA va-t-elle transformer l'expérience de paiement et la sécurité des transactions en Afrique dans les années à venir ?
- L'IA n'est pas une perspective d'avenir pour Mastercard. Elle est au cœur de nos opérations depuis plus de deux décennies. Nous traitons des milliards de transactions chaque année grâce à des modèles d'apprentissage automatique qui optimisent les portefeuilles de cartes, acheminent les transactions de manière intelligente et alimentent les moteurs de recommandation. En 2024, les fonctionnalités basées sur l'IA représentaient environ un tiers de nos produits au sein des services à valeur ajoutée de Mastercard. La transformation est déjà en cours. Ce qui change, c'est la vitesse et la sophistication de ce qui devient possible.
En Afrique, les implications sont particulièrement importantes dans deux domaines : la sécurité et l’inclusion. En matière de sécurité, la fraude reste un véritable frein à l’adoption du numérique. Notre solution Decision Intelligence Pro analyse plus d’un billion de points de données en temps réel pour évaluer le risque lié aux transactions, ce qui permet d’améliorer de 200 % les taux de détection de la fraude. Pour les commerçants et les consommateurs sur les marchés où la confiance dans les systèmes numériques est encore en cours de développement, ce niveau de protection est une condition préalable essentielle à l’adoption.
L'IA générative et agentique élargit encore davantage le champ des possibles. Nous créons des solutions qui offrent à nos partenaires des capacités auparavant inaccessibles, allant de la reconnaissance avancée des schémas de fraude à des analyses financières personnalisées pour les petites entreprises. Mastercard Dynamic Yield génère déjà des centaines de milliards d'impressions personnalisées chaque année, tandis que nos investissements en cyber sécurité garantissent que l'innovation pilotée par l'IA s'accompagne d'une protection pilotée par l'IA.
En Afrique en particulier, l’IA a le potentiel de s’attaquer à l’un des obstacles à l’inclusion les plus persistants du continent : l’absence d’antécédents de crédit formels pour des millions de particuliers et de PME. Les outils basés sur l’IA peuvent analyser les schémas de transaction, les comportements de paiement et les empreintes numériques pour établir des profils de solvabilité là où il n’en existait aucun auparavant. C’est dans cette direction que s’oriente la stratégie technologique de Mastercard, et son impact sur l’inclusion financière au Maroc et en Afrique sera profond.
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