Mayssa, la nouvelle égérie des milieux conservateurs
Dans les milieux conservateurs, c'est le phénomène, la chroniqueuse qu'il faut avoir lue. Mayssa Salama pourfend certaines catégories de femmes libres ou libérées. Elle a lutté contre le projet de loi sur les violences faites aux femmes, que le gouvernement a retiré.
«L’égalité hommes-femmes, oui mais laquelle?», «Complémentarité et différence plutôt qu’égalité », «Le mari qui interdit à sa femme de travailler parce qu’il ne veut pas qu’elle se mélange à des hommes a raison, à condition que la femme l’accepte», « L’égalité qui est prônée serait une injustice faite aux femmes, car elles ont des capacités inférieures aux hommes», «On veut punir les harceleurs mais laisser impunies les femmes aguicheuses et semi-dévêtues qui déambulent dans nos rues. Il faut criminaliser la nudité ». Voici un florilège des propos de Mayssa Salama Ennaji, publiés ici et à, sous forme de posts sur les réseaux sociaux ou d’articles dans des médias électroniques.
De l’aplomb, un joli minois encadré par un voile stylé, une plume alerte et expressive. Mayssa est le personnage qui monte dans la galaxie conservatrice et identitaire. Elle est la jeune égérie des milieux qui croient que la femme doit rester à sa place et que la religion est la seule source possible de morale.
Sur sa page Facebook, Mayssa a 84.000 fans. Le PJD en a la moitié. Elle est sympathisante PJD, sa popularité pourrait en faire un-e redoutable députée, dit-on.

Dans Hespress, elle tient une chronique très suivie et commentée. Elle a son propre blog, où sa photo figure en arrière-plan du titre. Sur la home page, des liens vers ses articles, ainsi que des articles entiers. Et des commentaires, souvent masculins. Bravo Mayssae, tu es formidable. Bravo, je t’aime en Dieu. Ma sœur, tu as raison. Continue… Tu as du courage. Tu es unique.
Les voix dissonantes sont rares et toujours respectueuses.
Ses propos sont, selon l’un de ses supporters, un baume sur les cœurs des sans-voix, les musulmans authentiques, qui voient les préceptes de la religion tous les jours violés, qui en éprouvent de la colère et de la frustration.
Mayssa se présente d’ailleurs, sur FB, comme écrivaine musulmane marocaine. L’ordre des adjectifs ne vous a pas échappé.
Elle donne l'estocade à un projet de loi
Le 4 novembre, sa chronique dans Hespress porte sur le projet de loi (mort-né ?) contre les violences faites aux femmes. Elle est très remarquée. Joue-t-elle un rôle dans la volte-face du gouvernement qui enterre le projet? Ou bien reflète-t-elle simplement la position du camp conservateur?
Son propos est simple à résumer :
-le gouvernement et Bassima Hakkaoui ont des choses plus urgentes et plus importantes que de se préoccuper de lutter contre le harcèlement ; il y a la lutte contre la pauvreté, les précarités, le développement régional et j’en passe…
-il y a une catégorie de femmes qu’elle appelle (c’est une expression orientale) les «vêtues dévêtues» ou les «nues habillées» (kassyatoun aaryate). Ces femmes sont une provocation et on peut difficilement reprocher aux hommes de les regarder et d’être tentés. Elles sont aussi coupables, sinon plus, que les harceleurs.
Le discours de Mayssa est parsemé d’expressions toutes faites, dont l’inspiration orientale est évidente. Les modernistes sont des laïcs francophones mounafiqoun (hypocrites). Et d’ailleurs, quand ils la critiquent, elle dégaine le fameux «moutou bighaydhikoum» (crevez de rage), inventé par l’égyptien Wajdi Ghouneim, le prêcheur de l’excision. Une femme vêtue d’une manière provocante est une «hmara», Mayssa ne fait pas dans la dentelle quand elle est en colère.
Et elle est souvent en colère contre les femmes et contre les hommes qui veulent les traiter soi disant en égales.
La femme qui n'aimait pas les femmes
Dans une langue ciselée, Hanane Guennoun lui répond dans l’excellent Qandisha, et affirme que «Mayssa n’aime pas les femmes, ni sa condition de femme, ni son être de femme». Car la femme, sa liberté, son indépendance, son tabarroj (le fait de ne pas être voilée), la nudité urbaine de ses rivales –pardon, de ses consoeurs, semblent lui être intolérables. Ses articles fusent comme autant de cris. Ils reflètent un état d’esprit bien patriarcal. La ville est l’arène de toutes les tentations, la nudité urbaine est choquante. Mayssa exprime un ressenti masculin, celui qui veut dresser la femme, la surveiller, la maintenir dans son statut de mineure. La femme est libre mais elle est tenue en laisse pour la protéger. Et si l’homme bave à son passage, c’est sa faute à elle, elle n’a qu’à bien se tenir. Ou rester chez elle prendre soin des enfants, du mari et des pots de fleurs sur le balcon.
Mayssa fait partie de cette catégorie de femmes qui luttent de toutes leurs forces contre l’érosion de la suprématie masculine, de la tutelle de l’homme sur la gent féminine. Et qui transmettront les valeurs les plus conservatrices (on va rester soft) à leur descendance.
Au final, tout cela est bien dans l’air du temps. Une frange de l’opinion et des électeurs, au Maroc comme dans d’autres pays de la région, continue à s’inspirer des positions les plus conservatrices. Leur proximité avec les positions des Frères musulmans est évidente: 1. Le musulman est supérieur au non-musulman. 2. L’homme est supérieur à la femme. 3. Seule la religion est source de morale. 4. La collectivité a des droits sur la vie privée des individus.
Tout le reste n’est qu’emprunt et maquillage pour rendre acceptables les propos les plus réactionnaires. Le succès de Mayssa et son audience très large montrent bien la difficulté d’émergence de l’individu dans nos sociétés et que la moudawana, rien qu’elle, est déjà en avance sur une partie de l’opinion.
Entre eux et nous, il y a quatorze siècles.
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