Rwanda: Le premier procès lié au génocide s'ouvre à Paris
Un procès historique s'est ouvert mardi matin devant les assises de Paris. Près de 20 ans après le génocide au Rwanda, la France, souvent accusée d'avoir soutenu le régime génocidaire, juge un ancien officier rwandais pour son rôle dans ce drame.
Pascal Simbikangwa, 54 ans, paraplégique depuis un accident en 1986, est apparu dans le box en verre des accusés sur un fauteuil roulant. Il est jugé pour complicité de génocide et de crimes contre l'humanité, accusé d'avoir incité, organisé et aidé les massacres qui firent quelque 800.000 morts en 100 jours, entre avril et juillet 1994, notamment en organisant des barrages et en armant les miliciens qui les tenaient. Il nie en bloc les faits, pour lesquels il risque la perpétuité. « J'ai été capitaine dans l'armée rwandaise puis dans les services de renseignement », a dit à la cour ce petit homme chauve, vêtu d'un blouson marron clair et d'un pantalon de survêtement blanc.
Le procès, exceptionnellement filmé pour l'Histoire, doit durer six à huit semaines. Après la sélection du jury, la première journée sera consacrée au résumé des accusations et au début de l'interrogatoire de CV de l'accusé. « Enfin ce procès arrive. C'est à la fois un grand soulagement et une appréhension de se retrouver face à lui », a déclaré avant l'audience le président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), Alain Gauthier, assailli par les journalistes présents en nombre. « Simbikangwa nie, mais tous les génocidaires poursuivis en France sont dans la négation totale », a-t-il ajouté, « nous avons suffisamment dénoncé le rôle de la France, maintenant on va voir ce que dit la justice ».
Simbikangwa avait été arrêté en 2008 sur l'île française de Mayotte où il vivait sous une autre identité, pour une affaire de trafic de faux papiers. Alors qu'il était recherché par Interpol, la justice française a refusé son extradition vers Kigali, comme elle l'a toujours fait, et le juge donc elle-même aujourd'hui.
« Un rouage qui met en route la mécanique »
Les deux premières semaines d'audience seront principalement consacrées à retracer le contexte ayant conduit, il y a deux décennies et à des milliers de kilomètres, au massacre de centaines de milliers de Tutsi, ainsi que de Hutu modérés, par les milices endoctrinées et armées par le régime du président hutu Juvénal Habyarimana, dont l'assassinat le 6 avril fut l'événement déclencheur du génocide.
Simbikangwa reconnaît sa proximité avec le premier cercle du pouvoir hutu, « l'akazu » (petite maison), dont de nombreux responsables ont été condamnés pour leur rôle dans le génocide. Mais il réfute toute implication dans les massacres et ses avocats, Alexandra Bourgeot et Fabrice Epstein, dénoncent un dossier fragile où « les seules accusations, ce sont des témoignages ». La justice a d'ailleurs renoncé à le poursuivre pour génocide, ne retenant que la complicité.
La complicité « n'est en rien une diminution de responsabilité », réplique Simon Foreman, avocat du CPCR, pour qui Pascal Simbikangwa est « un rouage qui met en route la mécanique exécutée par d'autres ». La cour entendra une trentaine de témoins rwandais sur les faits, dont, par visioconférence, certains détenus condamnés par le TPIR ou la justice rwandaise, et d'autres que la justice fera venir du Rwanda pour évoquer les événements dans la préfecture de Gisenyi, région d'origine de Simbikangwa (et de la famille Habyarimana), et dans le quartier de Kigali où il habitait.
La défense dénonce un procès politico-diplomatique, alors que Kigali et Paris, accusé par les autorités rwandaises issues de l'ex-rébellion tutsi d'avoir soutenu les génocidaires, se sont rapprochés, après trois années de rupture des relations diplomatiques (2006/09). « On a l'impression que c'est les 20 ans du génocide des Tutsi et que donc il faut condamner Pascal Simbikangwa, parce que c'est le premier qui est traduit devant une cour d'assises et qu'il faut en faire un exemple », fustige Me Epstein.
C'est au contraire auparavant qu'il « y avait une volonté politique que ces affaires n'aboutissent pas », rétorque Michel Tubiana, avocat de la Ligue des droits de l'Homme, partie civile. « C'est le procès en responsabilité d'un homme, une cour d'assises n'est pas faite pour faire l'Histoire (...) Mais les choses peuvent et doivent être dites ».
(Avec AFP)
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