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Charlie Hebdo : les réponses de Ali Benmakhlouf

L’affaire Charlie Hebdo a suscité de nombreuses interrogations éthiques, politiques, identitaires… Voici les intéressantes réponses de Ali Benmakhlouf.

Charlie Hebdo : les réponses de Ali Benmakhlouf
Hamza Mekouar
Le 30 janvier 2015 à 15h51 | Modifié 30 janvier 2015 à 15h51

Ali Benmakhlouf est un philosophe marocain connu et reconnu au-delà des frontières. Installé dans l’hexagone, vivant en fait sur les deux rives de la Méditerranée, il est sensible aux questions soulevées par l’affaire Charlie Hebdo. Actuellement professeur de philosophie des sciences, du langage et de la connaissance à l’université Paris-Est Créteil Val-de-Marne (UPEC), il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et est considéré comme l'une des plus grandes figures de la scène intellectuelle marocaine. 

Lundi soir sur 2M, il s’est prêté au jeu de l’interview de Hamid Berrada dans l’émission «Mais encore». Pendant une cinquantaine de minutes, sous un éclairage tamisé propice à la confidence, Ali Benmakhlouf est brièvement revenu sur sa dernière parution «Pourquoi lire les philosophes arabes: L'héritage oublié». Et a commenté les attentats sanglants qui ont secoué la France.

La philosophie arabe, un héritage oublié

«Il me semble que plus que jamais, la philosophie arabe devrait être rapatriée dans le patrimoine commun de la philosophie et dans le patrimoine commun de l’humanité », dit-il d’emblée. « C’est une philosophie qui par moment est prise dans un héritage oublié, parfois même occulté. J’ai écrit cet ouvrage pour pouvoir lui donner une visibilité qu’elle mérite amplement», ajoute-t-il au sujet de son dernier ouvrage, édité chez Albin Michel, dans lequel il retrace le sens de l’engagement des philosophes arabes dans la recherche de la vérité, à travers l'étude de penseurs tels qu'Averroès ou Avempace, fondateurs de traditions philosophiques qui placent la logique aristotélicienne au cœur de la pensée de la cité.

«Ne pas se rapporter à une seule cause univoque»

Au lendemain des attentats meurtriers qui ont secoué la France, Ali Benmakhlouf analyse les faits avec un regard et un ton qui décrispent les codes: «Si on prend les choses au niveau des personnes, c’est un crime qui ne peut recevoir aucune justification dans la mesure où la personne est première. Le droit le dit, l’article 16 du code civil en France dit que la loi protège la primauté de la personne et la garantit contre toute atteinte à sa dignité depuis le commencement de sa vie. Les personnes sont premières. La déclaration universelle des droits de l’homme dans son article 3 dit la même chose. Elle dit que tout individu a droit à la protection de sa vie, de sa liberté, de sa sûreté, en tant que personne. Tout ce qui porte atteinte à la personne est une désobéissance civile sanctionnée par la loi», rappelle ce natif de Fès aux origines sénégalaises.

Mais la loi n’empêche pas le terrorisme ; c’est l’effondrement de la loi qui favorise le terrorisme, estime Ali Benmakhlouf. « A chaque fois qu’il y a des zones de non-droit, il y a traite de l’homme, esclavage, terreur».

Pour lui, il est primordial de ne pas se rapporter à une seule cause univoque pour tenter de comprendre le terrorisme. «Le philosophe refuse de considérer qu’il y a une cause équivoque, les médecins parlent de cause multifactorielle, je crois qu’il est très important de ne pas se rapporter à une seule cause univoque parce que cela donne une crampe mentale. Il faut arriver à répertorier, inventorier les causes. Ça c’est le premier travail parce que sous l’effet choc de l’évènement imprévisible, la raison reprend ses droits par le déroulement lent et progressif de la genèse des causes», résume-t-il.

« Torture et terreur appartiennent à la même catégorie »

La violence n’a jamais une solution pour combattre la violence. Et cette vérité éclatante prend tout son sens dans la gestion des attentats du 11 septembre 2001. « Des réactions nous sont exemplifiées et illustrées par l’histoire », analyse Ali Benmakhlouf. Et d’ajouter : « Les Etats-Unis ont réagi d’une manière telle qu’au lieu de considérer que la torture et la terreur font partie de la même catégorie, elles ont fait jouer la torture contre la terreur, et cela a été délétère. Dans ce cas, le philosophe revient en disant attention, torture et terreur appartiennent à la même catégorie. Il intervient aussi pour dire que la peur est mère de toutes les cruautés, il intervient aussi pour dire qu’il n’y a pas de guerre juste, on ne fait la guerre que pour la guerre(…), la cruauté est un acte arbitraire qui n’a aucune justification », rappelle-t-il. Pourtant, d’autres répliquent par vengeance et enflure. Alors, les cruautés s’étouffent les unes les autres : « la violence n’a jamais fait sortir de la violence(…), le philosophe oppose à ce cycle de violence la douceur donnée par la connaissance».  

Sur l’importance de connecter les faits

Plus loin, Ali Benmakhlouf souligne qu’il nécessaire de connecter les faits pour mieux les comprendre : « il est important de mettre les faits en perspective. A l’évidence, en les mettant en perspective, on ne les relativise d’aucune manière; mais simplement, la connexion entre les faits permet de mieux les comprendre », explique-t-il. Rebondissement sur la terreur qui a récemment sévi à Paris, il estime qu’il est plus que jamais important de l’associer à la terreur qui s’est emparée dans la même semaine sur le Nord du Nigéria, de l’associer à ce qui se passe en Syrie et en Iraq. « Cela donne une vision globale, un synopsis comme on disait en Grèce ancienne, un panorama sur les faits. Il ne s’agit pas de  les relativiser, mais de les connecter. De même qu’il n’y a pas de culture isolée, il n’y a pas de fait isolé, un fait demande un type d’environnement».

La liberté d’expression dans les textes de loi 

La liberté d’expression est-elle une sacralité? Pour Ali Benmakhlouf, la sacralité de la liberté d’expression est inscrite dans la loi. « Si on se réfère à la déclaration des droits de l’homme de 1948 dans son cinquième considérant, il est dit que l’humanité sous la forme d’une famille humaine déclare sa foi dans les droits fondamentaux, c’est-à-dire qu’il y a de la sacralité dans les droits fondamentaux dès lors qu’on les associe à une foi, et ce n’est pas une foi religieuse, c’est une foi au sens de la sacralité, foi dans les droits fondamentaux: la liberté, la sûreté, la vie de la personne et bien sûr la liberté d’expression qui est confortée par les textes de loi».

En réaction, le journaliste pose une question fondamentale: pourquoi le monde arabo-musulman a-t-il l’impression que cette foi, qui s’appelle liberté d’expression, autorise toutes les offenses, comme on porter atteinte au prophète ?

Après s’être placé du point de vue du droit international de la déclaration universelle des droits de l’homme, Ali Benmakhlouf évoque sa traduction française de 1881. De ce fait, le droit à la liberté d'expression selon les textes français n'est pas absolue et peut être restreinte, en l’occurrence  quand l’intérêt général de la société est mis en cause. La liberté d’expression trouve ses limites dès lors que la loi juge qu’il ne faut pas porter atteinte à l’intérêt général.

Sur l’éthique conséquentialiste

Pour illustrer ses propos, Ali Benmakhlouf cite comme exemple le traitement accordé par les journaux anglo-saxons à l’affaire Charlie Hebdo, lesquels « n’ont pas relayé les caricatures parce qu’ils ont une conception de la liberté d’expression différente de celle des Français, en l’occurrence l’idée selon laquelle la liberté se mesure à ses conséquences », enchaîne-t-il en citant comme exemple l'affaire des caricatures en 2006 qui a eu des conséquences néfastes. « On appelle cela l'éthique conséquentialiste où on mesure vos actes, vos responsabilités et votre liberté aux conséquences. L’éthique française est différente puisqu’on parle de déontologie du devoir. C’est une éthique du caractère intrinsèque de la liberté. Ainsi, on ne mesure pas la liberté à ses conséquences, mais simplement à sa mise en acte. Il n’y a pas à dire que l’une est meilleur que l’autre, les traditions sont différentes». 

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Hamza Mekouar
Le 30 janvier 2015 à 15h51

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