Reportage. Al Hoceima, trois jours avant le 20 juillet
Un cadre qui vient de séjourner à Al Hoceima quelques jours avant la manifestation interdite du 20 juillet livre à nos lecteurs ses impressions sur la ville et la vie quotidienne. Le nom utilisé pour signer cet article est un nom d’emprunt.
Al Hoceïma, destination de rêve. Franchement, ce n’est pas du tout la pensée qui m’est venue à l’esprit lorsque ma hiérarchie m’a annoncé que je devais, pour raisons professionnelles, me rendre dans ce vivier de contestations populaires récurrentes, pour ne pas dire franchement inquiétantes.
La perle du nord, dans un débordement d’hospitalité, pourrait très bien ne m’ouvrir ses bras que pour mieux les refermer sur moi à jamais. Mais l’on est rarement maître de ses pérégrinations professionnelles, et c’est ainsi que je me suis retrouvé bien malgré moi dans un avion de la toute nouvelle ligne Casa-Al Hoceïma, récemment ouverte afin de promouvoir le tourisme interne vers cette région enclavée et délaissée, si l’on croit les bruits qui nous parviennent depuis un certain temps.
Il faut dire que cette initiative est la bienvenue, comme alternative aux huit heures de trajet terrestre à accomplir à partir de la capitale économique.
N’eut été l’appréhension somme toute légitime de l’ambiance qui m’attendait à l’arrivée, j’aurais pu davantage apprécier ce saut de puce de 50 minutes entre Casa et Al Hoceïma, ce 17 juillet. Mais une fois sur le plancher des vaches (Même si les chèvres sont plus nombreuses dans la région), mes craintes se sont dissipées.
L’aéroport d’Al Hoceima, bien que d’une superficie modeste, me paraît suffisamment grand pour être régulièrement desservi dans la journée, à partir d’autres provenances nationales que Casa. Le gain de temps est largement appréciable, puisque l’on arrive au beau milieu de l’après –midi, ce qui laisse tout le loisir de s’installer.
Il faut néanmoins compter quelque 20 minutes de trajet entre l’aéroport et la ville, en taxi pour ceux qui n’ont pas de proches pour les accueillir sur place. Le tarif de 150 DH la course fait grincer des dents, mais quand il n’y a pas d’alternative du genre bus ou navette, le voyageur n’a d’autre choix que de faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Le chauffeur de taxi, amical et loquace, constitue un premier contact très positif avec la population locale. Un brave et fier homme, qui vous fait oublier la perception engendrée par de nombreuses images sur les réseaux sociaux. “Ici dans le nord, l’hospitalité est la règle. Les étrangers ou les gens de l’intérieur sont toujours les bienvenus“, me sort-il dans son accent du rif, avec un sourire des plus chaleureux.
Une fois arrivé dans la ville, même si l’on sait que les forces de l’ordre sont plus discrètes depuis quelques jours, l’on s’attendrait presque à voir une ville sous couvre-feu. Il n’en est rien. Les habitants circulent paisiblement, et des vacanciers que l’on reconnaît aisément à leur dégaine estivale (parasol sous le bras, glacière sur l’épaule) déambulent vers la plage de Quémado, la plus proche du centre ville.
Des groupes de jeunes, des familles, bref, rien qui ne laisserait deviner une quelconque atmosphère de tension, si ce n’est la présence de policiers ou de membres de forces auxiliaires disséminés ici et là. Mais à bien y réfléchir, de pareilles rondes ont lieu même dans des lieux de villégiature européens, pour s’assurer que rien ne trouble la quiétude des vacanciers.
A l’hôtel, l’accueil du personnel est exemplaire. Oui, c’est leur métier, mais cela fait plaisir de voir qu’ils le font avec un sourire qui ne paraît nullement de circonstance.
Je m’installe et je pars flâner dans le quartier, mes obligations professionnelles n’étant contraignantes qu’à partir du lendemain. Tout est calme. Une ville qui vit et qui vibre, pareille à des dizaines d’autres villes dans le pays. Aucun mouvement de protestation ou de signe de mécontentement n’est à signaler. Une fête foraine est installée non loin de la corniche, à proximité d’un chapiteau devant accueillir une foire régionale des produits du terroir.
Le lendemain, je suis à l’intérieur de la foire, inaugurée en fin d’après-midi par le secrétaire général du ministère de l’Agriculture.
La foire démarre, suivie en cela par la fête foraine qui ne semblait attendre que ce signal pour lancer les auto-tamponneuses et manèges. Les visiteurs sont ravis, tant dans une foire que dans l’autre. “Ici, il ne se passe pratiquement rien, alors, tout ce qui peut égayer notre ordinaire est le bienvenu“ me confie un père de famille qui était suivi par une ribambelle de joyeux bambins. Les festivités qui comprennent également des spectacles musicaux se poursuivent tard dans la nuit, puisque qu’elles n’étaient censées reprendre que le lendemain vers 17h.
Le surlendemain de mon arrivée, j’ai rendez-vous avec un photographe professionnel censé m’accompagner pour mon activité. Il n‘est pas natif de la région, il y habite pour raisons professionnelles depuis bientôt six mois, ce qui lui permet d’avoir un certain recul par rapport à la situation, en tant que témoin privilégié.
“Mon père est un militant gauchiste qui m’appris très tôt à décortiquer le jeu politique. Lorsque les manifestations ont éclaté, j’ai constaté plusieurs choses. La première, c’est que ces protestataires ne demandent rien d’autre que leurs droits. On leur a fait des promesses qui n’ont pas été tenues. Des projets devaient être lancés dans la région depuis belle lurette, mais ils n’ont même pas été entamés. Il ne faut pas s’étonner dès lors que les gens soient mécontents“.
Son collègue assistant, natif d’Al Hoceïma, rétorque: “Cela fait des lustres que nous réclamons un hôpital spécialisé, car nous avons un très fort taux de cancéreux de la gorge, à cause des armes utilisés par l’envahisseur espagnol durant la résistance. Nos grands-parents sont morts pour défendre notre intégrité territoriale, et c’est nous qu’on traite de séparatistes?“.
L’émotion contenue dans ces mots me trouble. Je me hasarde à poser des questions sur la région, son activité économique, ses débouchés. La réponse tombe tel un couperet: “Walou! Ici, si la situation reste telle quelle, il n’y aura jamais de débouchés!“
Des témoignages glanés ici et là semblent corroborer cette version. La ville ne peut se targuer de disposer d’un secteur économique florissant, mis à part le tourisme (tributaire de la saison estivale), et la pêche, bien que ce soit davantage un maigre moyen de subsistance qu’une filière à proprement parler.
La pêche artisanale est la plus répandue et connaît bien des difficultés. L’une d’entre elles, que l’on entend le plus souvent est la suivante: “Lorsque nous partons à la pêche avec nos barques, il y a ce grand dauphin noir et blanc (appelé nigro) qui sort la tête de l’eau et qui attend que l’on jette nos filets. Une fois qu’on les ramène, il les déchire et mange le poisson capturé. Et on ne peut même pas l’attaquer car c’est une espèce protégée“, s’indigne un pêcheur.
S’agissant du tourisme, le ministère de tutelle devrait probablement mettre les bouchées doubles pour la promotion d’Al Hoceima. Car, à part les magnifiques plages, la ville en elle-même ne comporte guère d’attrait.
Les rues d’Al Hoceima sont propres mais sans éclat et ne donnent vraiment pas envie de s’y attarder. Intra-muros, les autochtones eux-mêmes reconnaissent que les plages sont les seuls atouts pour attirer les touristes. Ainsi que la réserve naturelle dans l’arrière-pays.
Afin de vérifier ces allégations, direction la célèbre plage de Quémado qui a l’avantage d’être très accessible à partir du centre ville. Et là, nous sommes devant un site de grande beauté, bien préservé, dont la plage est aussi propre que peut l’être une plage marocaine en période estivale.
Les estivants y affluent en nombre raisonnable, sans donner l’impression d’être agglutinés les uns aux autres. Beaucoup d’entre eux arrivent dans des véhicules immatriculés en Europe, preuve que les MRE n’ont pas forcément tous cédé à l’effroi face aux conséquences du Hirak.
A la sortie de la ville, les travaux pour l’élargissement des voies sont visibles. Tout en y circulant, on constate avec plaisir que la région montagneuse a permis l’émergence de paysage aux reliefs majestueux, abritant des sites naturels qui, selon certains hoceimis, peuvent constituer une belle expérience pour tout amoureux de la nature.
Les marins en herbe désireux de sentir le vent du large peuvent également, moyennant une somme raisonnable, faire un tour en mer et y croiser des bancs de cétacés.
Par-dessus tout, c’est peut-être la qualité des contacts avec les habitants qui donne envie de s’attarder davantage dans la région. Du chauffeur de taxi au personnel de l’hôtel en passant par l’épicier du coin, tous arborent le même chaleureux sourire quand on les aborde. Et l’on sent également que les récents événements les ont sérieusement affectés.
“Nous des séparatistes? Nous adorons le Roi, nous sommes prêts à le protéger de notre corps, car il nous a permis de redresser la tête après des décennies d’ostracisme“, s’indigne un garçon de café. Il est vrai que le Roi Mohammed VI a mené une politique d’ouverture vers les provinces du nord, naguère délaissées.
Le cas d’Al Hoceima est édifiant, la ville ne disposant pas de grands secteurs créateurs d’emplois, ni même d’université, de sorte que la plupart des bacheliers n’ayant pas les moyens de déménager à Oujda ou à Tanger pour leurs études supérieures se retrouvent dans l’impasse. Certains se débrouillent comme ils peuvent, se faisant embaucher dans de petits commerces, tandis que d’autres sombrent dans l’oisiveté.
Mais le promeneur égaré a beau flâner en long et en large, il peut difficilement trouver des traces de véritable misère dans Al Hoceima, ou du moins, pas davantage que dans une autre ville du Royaume.
Ce n’est ni la mégalopole, ni le douar égaré et inaccessible. Ce qui n’enlève rien à la légitimité des revendications des habitants, qui reflètent un ras-le-bol qui peut très bien être constaté dans d’autres régions du Royaume. D’où l’importance du mode de réponse de l’appareil étatique à ce genre de contestations.
Vol retour vers Casablanca. Content de rentrer chez moi, mais étrangement satisfait d’avoir pu au final me rendre dans cette ville dont l’image a été déformée par les réseaux sociaux et par l’actualité et me faire ma propre opinion.
à lire aussi
Article : 2026 legislative elections. PJD unveils its heavyweights in first slate of 40 candidates
Five months ahead of Morocco’s September 2026 legislative elections, the Justice and Development Party (PJD), led by Abdelilah Benkirane, has officially unveiled its lead candidates in 40 constituencies.
Article : Quatre gouvernements, une économie. Lecture comparative des performances macroéconomiques
Croissance, inflation, endettement, emploi, performances extérieures, etc. Médias24 reconstitue les performances macroéconomiques des quatre derniers gouvernements, à travers une analyse structurée des grands équilibres économiques et de leurs dynamiques.
Article : L'Office des changes restructure son organisation interne
L'Office des changes vient de dévoiler son nouvel organigramme. Articulée autour de sept départements métiers, cette nouvelle architecture vise à passer vers une administration de régulation plus agile et efficace. Voici ce qui a changé.
Article : Morocco Strategic Minerals prend le contrôle de six sites polymétalliques près de Taroudant
La compagnie canadienne Morocco Strategic Minerals a conclu un accord avec MNF Groupe, une filiale de Broychim, pour prendre le contrôle de 80% d'un portefeuille d'actifs miniers polymétalliques situés au nord de Taroudant.
Article : ElGrandeToto au cœur d’un bras de fer judiciaire autour de ses concerts au Maroc
Le rappeur marocain est visé par une plainte pour violation de contrat d’exclusivité, déposée par une société de production. Au cœur du litige, un accord dont les clauses auraient été enfreintes, selon des sources proches du dossier.
Article : Addoha, Alliances, RDS. Three real estate groups, three very different market trajectories
Addoha, Alliances and RDS posted sharply improved 2025 results, helped by the recovery in the real estate cycle. Behind that shared momentum, however, their profiles diverge markedly in terms of growth, profitability and valuation.