Jerada: les autorités sortent de leur silence, des questions de fond sont posées
La ville de Jerada vit un long week-end marqué par les revendications sociales. Après les marches et la grève générale de vendredi, les activistes, les syndicats, le hirak local, essaient de maintenir la mobilisation. Les autorités locales ont entamé une série de séances d’écoutes et de dialogue avec les “élites“ locales.
Les membres du conseil provincial ainsi que les représentants des partis politiques étaient conviés ce samedi matin par le wali de la région et le gouverneur de la province, à des séances d’échange. Les réunions se sont poursuivies toute la journée selon nos sources. Toutes les “élites“ locales étaient invitées tour à tour à s’exprimer devant le wali Mouad Jamai et le gouverneur de la province Mabrouk Tabet.
L’exercice en lui–même est rarement fécond. Mais il permet la catharsis. Et les propos ressemblent souvent à un catalogue de demandes, pas toutes fondées ni pertinentes.
Mais il y a dans ces échanges un double intérêt, ou une double conclusion:
-le dialogue est entamé et pour tous ceux qui sont demandeurs d’attention, c’est un premier pas, après le silence de la première semaine qui a succédé au décès des deux jeunes frères dans la mine de charbon. L’avenir de ce dialogue dépendra du sérieux des interlocuteurs officiels et également de leur marge manœuvre car la région est particulièrement déshéritée.
-Jerada existe, en tant que territoire ET en tant que population.
La ville survivra-t-elle à la mine?
Un haut commis de l’Etat qui connaît bien la région, nous faisait récemment comparer Khouribga et Jerada:
-A Khouribga, le quartier né de l’activité des phosphates est quatre fois plus petit que le reste de la ville. Autrement dit, Khouribga est devenue une ville autonome qui peut se passer des phosphates.
-A Jerada, selon lui, c’est le contraire. La population est passée de 70.000 à 43.000 âmes en dix ou quinze ans. Elle ne peut pas survivre à la mine, elle n’a rien créé qui ne soit basé ou centré sur la mine. Elle ressemble aux villes minières créées autour d’une mine et qui sont condamnées à disparaître avec elle.
Ci-dessous, un graphique du HCP, montrant l'évolution du taux de pauvreté par province, entre 2004 et 2014.
En 2004, Jerada était moins pauvre que 37 provinces. Mais la réduction de la pauvreté a été plus lente à Jerada que dans les autres régions.
Résultat: en 2014, elle ne dépasse plus que 16 provinces.
Cliquer sur le graphique pour l'afficher en grand format.
Aujourd’hui, en tous les cas, Jerada existe, car elle a été un bastion de la lutte syndicale et les accords syndicats-Etat autour de la mine de charbon, au début des années 200, ont par la suite servi de socle à d’autres accords et textes de loi au Maroc dans le même domaine.
C’est cette mémoire, ce souvenir des parents, dont certains morts de silicose, celui des gueules noires encore vivantes, qui donne aujourd’hui une âme aux protestations sociales.
Responsabilité de l’Etat, droit au travail: des problèmes de fond
Une population qui se sent abandonnée et qui réclame le droit au travail et à une vie digne. Elle est indignée par le fait que des jeunes, pour trouver des revenus, sont obligés de descendre dans des galeries profondes, ne correspondant pas aux normes de salubrité ni de sécurité.
Le gouvernement craint manifestement une extension des revendications sociales à d'autres régions. Les inégalités territoriales sont indéniables dans d'autres provinces (voir graphe du HCP sur le taux de pauvreté, ci-dessus).
Jusqu’à quel point peuvent légitimement aller les revendications sociales? Jusqu’au droit au travail?
Dans le monde et pas seulement au Maroc, le droit au travail n’est pas considéré comme une obligation de résultat pour l’Etat mais comme une obligation de moyens. L’Etat a-t-il réellement fait ce qu’il pouvait, ce qu’il fallait, pour Jérada? A ce stade, cette question n’a pas de réponse, mais l’indignation de la population, le sentiment d’abandon et de hogra, est légitime.
Exploitation légale ou clandestine?
Aucune indication n’a pu être obtenue de la part du ministère de tutelle concernant le nombre de permis et de concession accordés sur cette mine. Ni sur les noms des bénéficiaires. Les habitants de la ville affirment que des élus sont les grands bénéficiaires des concessions. Le ministre Aziz Rabbah, contacté au téléphone, a demandé des questions écrites auxquelles il n’a pas (encore?) répondu. L’opacité règne.
Depuis le drame du vendredi 22 décembre, aucune activité d’extraction n’est signalée. Avant ce drame, c’est une chaîne comprenant l’extraction, le transport, le stockage puis la vente au consommateur final qui était en activité, avec pignon sur rue. Qui en tirait les ficelles? Pas de réponse certaine pour le moment.
Dès lors que des permis et des concessions ont été accordés, le ministère des mines avait obligation d’effectuer sur place les contrôles en matière de sécurité du travail, d’hygiène, de salubrité et de santé des mineurs. Là, réside la responsabilité première de l’Etat. Est-ce pour cela que le ministère refuse de répondre aux questions concernant cette mine?
Lorsque les deux jeunes mineurs ont disparus, emportés par les eaux dans une galerie souterraine, ce sont d’autres mineurs qui les ont sortis, au bout de 34 heures de recherche, sous les yeux des éléments de la Protection civile. “Cela se passe comme ça dans le monde entier, ce sont toujours les mineurs qui sortent leurs camarades, et le délai est courant vu la configuration du lieu. Les pompiers n’ont jamais été formés à cela“, nous répond un expert du secteur des mines.
Pour lui, “la colère doit être dirigée là où il faut, l’Etat n’est pas fautif, l’accord de fermeture avec les syndicats était exemplaire, l’Etat a fait un très gros effort et Jerada n’est pas la ville la plus pauvre du Maroc“. Mais il ne dit pas vers où la colère doit être dirigée.
Une source informée nous a indiqué que la mine est aujourd’hui épuisée. Ce terme signifie que seuls des affleurements persistent. Leur exploitation est plus compliquée et dangereuse que celle du gisement d’origine. Fallait-il accorder des concessions? Et si oui, y a-t-il eu des contrôles? Et avec quelles conclusions?
La question des inégalités territoriales
“On ne peut pas rééquilibrer le développement territorial de la même manière partout au Maroc, c’est impossible, c’est contre la logique de la mondialisation qui nous impose la littoralisation. Il faut s’y préparer. Les territoires enclavés n’auront jamais les mêmes atouts que ceux proches du littoral“, estime un haut commis de l’Etat qui a travaillé sur la régionalisation et les territoires.
Il ajoute: “dans quelle mesure peut-on parler de droit au travail? S’agit-il de trouver du travail à tout le monde ou de créer les conditions propices pour cela?“
L’accord social de 2000-2003 comportait une partie “reconversion“ dont on ne sait pas si elle a été entièrement réalisée ou pas. Selon des sources locales, les accords ont été surtout favorables aux ingénieurs et aux cadres de la mine, plutôt qu’aux “gueules noires“. Abdelkrim Benatiq, aujourd’hui ministre délégué chargé des RME et de la migration, était à l’époque l’un des deux principaux syndicalistes qui ont négocié ces accords. Il n’a pas répondu à notre demande d’informations.
Ce que disent les “élites“ locales
Le ministre de l’Intérieur suit apparemment la situation de près et a décidé les différentes rencontres avec la population, élus, conseil provincial, représentants des partis, jeunes, associations…
Qu’ont dit les premiers interlocuteurs? Rien d'original, malheureusement.
-Le président du Conseil provincial, Mohamed Abdellaoui, a mis l'accent sur la nécessité de s'inspirer des orientations royales prônant la mise en place d'un nouveau modèle de développement, dans le cadre de la mise en œuvre de la régionalisation avancée, pour trouver une approche inclusive de développement.
Il a également appelé à l'application effective de la justice spatiale en matière de développement, dans le but de combler le déficit enregistré en milieu rural et dans les zones reculées.
Il a aussi souligné l'importance de renforcer les infrastructures, d’améliorer l’accès aux services sociaux et de faciliter la mobilité des personnes et des biens au niveau de la région, à travers la construction des routes et le désenclavement du milieu rural.
- différents intervenants, dont les représentants des partis, ont plaidé pour la mise en place de plans de développement propres à la province, pour des alternatives économiques autres que les mines de charbon et pour la promotion des investissements en vue de créer des postes d'emploi et de garantir des revenus stables.
-Les partis ont également mis l'accent sur la nécessité de l’investissement, particulièrement dans le secteur agricole, sachant que la province jouit d'une nappe phréatique très importante, de la promotion des filières de production adaptées au sol et au climat de la région, du soutien aux coopératives agricoles, de la création d'une zone industrielle modèle avec des avantages fiscaux, ainsi que d'une exploitation idoine des atouts de la région dans les domaines touristique et de l'artisanat.
Les représentants des partis politiques ont, par ailleurs, évoqué les problématiques liées à l'exploitation des restes des mines à Jerada, Touissit, Oued El Himer et Sidi Boubker, appelant à la réglementation de cette activité. Ces termes signifient une seule chose : qu’une partie au moins de cette activité était illégale.
Ils ont également insisté sur l'application complète des clauses contenues dans les deux conventions signées après la fermeture des mines de charbon à Jerada et qui ont trait aux volets économique et social, de façon à contribuer à résoudre nombre de problèmes que connaît la province.
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