Procès d'Imlil: les regrets tardifs et douteux du principal accusé
Face à ses juges, Abdessamad El Joud avoue l’assassinat d'Imlil, dit le regretter mais hésite sur la question suivante : Est-il toujours partisan de Da’ech ?
Après deux audiences timorées, coup d’accélérateur dans l’affaire "Imlil". La Chambre criminelle près la cour d’appel de Rabat (Annexe de Salé) a entamé, ce jeudi 30 mai, l’interrogatoire des 24 individus impliqués dans l’assassinat terroriste d’Imlil.
Les accusés entendus dès la troisième audience ? Dans la grande salle 1, le juge Abdellatif Amrani en a surpris plus d’un. L’assistance, journalistes et mêmes quelques avocats, s’attendaient plutôt à l’étape des "moyens de forme". Mais dans la salle des pas perdus, le dispositif de sécurité particulièrement rigoureux préfigurait déjà autre chose.
Des vices de procédures, Me Saad Sahli, avocat de Kevin Zoller Guervos (l'accusé hispano-suisse), aura tout de même le temps d’en invoquer un : Lors de l’enquête préliminaire, son client "n’était pas accompagné d’un traducteur assermenté". Oui, mais cette présence n’est pas obligatoire dès lors que l’officier de police maîtrise la langue de l’interrogé, réplique Khalid El Kardoudi, représentant du ministère public.
La cour a décidé de surseoir à statuer sur cette question de forme, la seule soulevée par une défense composée essentiellement d’avocats commis d’office. En attendant, le juge voudrait des réponses à ses questions. Abdessamad El Joud est le premier appelé à la barre. Car pour la cour, il s’agit de souligner une hiérarchie entre les accusés. El Joud est considéré comme l’auteur principal, lui qu’on a proclamé "émir de la cellule".
Devant les juges, El Joud se présente en qamis blanc et barbe longue. Excepté les cheveux raccourcis de plusieurs centimètres, l’accusé arbore le même look depuis le début du procès.
Le tribunal anti-terroriste de Salé, ce menuisier de profession connaît déjà. En 2014, il a été condamné ici même dans une affaire de terrorisme (3 ans de prison revus à 13 mois en appel). C’est en prison qu’il rencontre certains "frères". D'aucuns figurent aujourd’hui parmi les accusés.
En 2016, il sera de nouveau condamné, mais cette fois-ci à Marrakech et pour "fausses déclarations" (3 mois avec sursis). Face aux juges, l’accusé raconte ce deuxième épisode : "Sorti de prison, je voulais rejoindre l’Etat Islamique. Vu qu’on a confisqué mon passeport, j’ai demandé aux autorités de m’en délivrer un autre en prétendant que le mien avait brûlé. C’est là que j’ai été de nouveau condamné".
C’est surtout là qu’il se résoudra à s’activer au Maroc : "Ils m’ont fermé la porte de la Syrie. J’ai décidé de faire le Jihad ici". Ici, c'est-à-dire "contre les croisés" et pas contre "les Marocains", assure-t-il. Selon l’enquête policière, El Joud et ses comparses avaient fini par excommunier l’ensemble des composantes de la société marocaine, à commencer par le régime, qualifié de "tyran".
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"Nous voulions frapper les croisés comme ils frappent les musulmans. Ma cible, c’étaient les touristes, pas les Marocains (…). Les croisés bombardent les mosquées et les hôpitaux où il y a des femmes et des enfants. Ils bombardent les rassemblements de musulmans, pas l’Etat Islamique et ses soldats".
Ses principales références : "Le Coran d’abord, parce que c’est la parole de Dieu". Et surtout "des ouvrages moyen-orientaux", répond El Joud.
Avez-vous prêté allégeance à Da’ech ? "L’Etat islamique, nous l’aimons et nous prions pour lui. Quiconque aime l’Etat Islamique a prêté allégeance".
El Joud est aussi interrogé sur sa relation avec d’autres accusés. A-t-il rassemblé les 24 membres de la cellule ? "Je n’ai rassemblé personne. Chacun cherche ce à quoi il aspire". Comment a-t-il connu Kevin Zoller Guervos ? "Je l’ai connu à travers Abdelghani Chaabti qui étudiait avec moi à l’école coranique". Kevin n’aurait, selon lui, jamais parlé de Jihad au Maroc, l’accusé Suisse étant plutôt porté vers "la Hijra", notamment aux Philippines où il voulait rejoindre une branche de Daech.
Place au passage à l’acte. De la vidéo d’allégeance à la décapitation des deux touristes à Imlil, en passant par les attaques avortées contre d’autres cibles, c’est désormais le juge qui déroule son récit face à un accusé qui se contente de confirmer.
Basé sur les déclarations d’El Joud, tous les faits sont connus et documentés dans les PV de police. Mais l’accusé ajoute un détail nouveau. Quelques heures avant l’assassinat qui se déroulera la nuit du 16 au 17 décembre, et alors qu’ils avaient planté leur tente à 150 mètres de leurs futures victimes, lui et ses deux autres compagnons ont entendu des cris hostiles de personnes leur enjoignant de quitter les lieux. "Allez-vous-en !", dit-il avoir entendu.
Qui étaient ces personnes ? "Nous ne savons pas qui c’était. Nous n’avons pas cherché à le savoir. Nous nous sommes endormis", répond l’accusé. Les trois bourreaux ont programmé le réveil à minuit. Les cadavres de Louisa Vesterager Jespersen (Danemark) et Maren Ueland (Norvège) seront retrouvés le lendemain, décapités. Effroyables, les images de l’assassinat feront le tour du web. El Joud a en effet profité de ce qui restait de la batterie pour envoyer, à partir d’un portable, "la vidéo sur les groupes et chaînes" auxquels il était abonné sur l’application "Telegram".
L’accusé regrette-t-il l’assassinat ?, lui demande le substitut du procureur général. "Oui, je regrette", rétorque El Joud. Mais à la question de savoir s’il était, après coup, toujours partisan de Da’ech, l’accusé botte en touche: "Puisse Dieu nous montrer la vérité", "je ne sais plus quoi penser", "je ne comprends pas, il faut qu’on nous fasse comprendre", balbutie le mis en cause. Malgré l’insistance de Me Khalid El Fatoui et celle du président, l’accusé se gardera de répondre par "oui ou non".
Dernière question, posée cette fois par une avocate de la défense : croit-il que ses actes lui garantiront le Paradis ? El Joud entretient le suspens : "Seul Allah garantit le Paradis". En attendant "la justice divine", c’est ici bas qu'il sera jugé. Accusé, entre autres, de "barbarie" et "d’atteinte volontaire à la vie des personnes avec préméditation et guet-apens", il risque la peine capitale.
Ses propos confirment ce que l'on percevait à la lecture des PV de police et à l'analyse des faits: un homme intellectuellement limité, convaincu par la propagande que Da'ech représente les musulmans agressés et assiégés par "les croisés".
Au moment où nous rédigions ces lignes, le président avait entamé l'interrogatoire du deuxième accusé, Younes Ouziad.
La prochaine audience aura lieu le 13 juin.
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