Au moins 40 milliards de DH de recettes en moins pour l'Etat en 2020
La récession économique devrait faire perdre à l'Etat 500 MDH de recettes par jour de confinement. Sur 80 jours, cela fait 40 milliards de DH de recettes en moins. En face, les dépenses publiques vont se maintenir voire se renforcer. Un recours massif à l'endettement est inévitable.
On le savait depuis au moins un mois : la crise économique liée au Covid-19 pèsera lourdement sur les finances de l'Etat en 2020. Mais on avait du mal à estimer l'impact, les chiffres des finances publiques n'intégraient pas encore l'effet de l'état d'urgence sanitaire et du confinement. D'ailleurs, les dernières données publiques ne le reflètent toujours pas.
Questionné par Médias24 la semaine dernière sur les prévisions actualisées du gouvernement pour 2020, notamment en matière de déficit budgétaire et d'endettement, Mohamed Benchaâboun nous a répondus "qu'en raison de la gravité et de l'étendue des différents chocs, il est très tôt de statuer sur un scénario macro-économique pour l’année 2020. Nous travaillons sur un scénario de base et évaluons les impacts économiques, financiers et sociaux de la prolongation de la durée de confinement".
De passage au Parlement ce mardi 19 mai, le ministre des finances a fini par donner une indicateur intéressant sur l'impact budgétaire de la crise actuelle : "Sur le plan des finances publiques, il est prévu que la récession économique engendre un manque pour les recettes du Trésor de 500 MDH par jour pendant l'état d'urgence sanitaire".
Ce dernier a été prolongé jusqu'au 10 juin. Il durera donc 80 jours depuis qu'il a été décrété le 20 mars, à moins d'une nouvelle prolongation qui semble peu probable.
En 80 jours, l'Etat devrait donc perdre 40 milliards de DH de recettes. C'est énorme !
C'est l'équivalent du déficit budgétaire qui était prévu en 2020
Sur la base des chiffres de la loi de finances 2020, les 40 milliards de DH de pertes prévues représentent 87% des recettes annuelles de l'impôt sur le revenu. C'est également l'équivalent de 17% des recettes fiscales de l'Etat, 15% de l'ensemble des recettes ordinaires, et presque la totalité du déficit budgétaire prévu sur l'année (42 milliards de DH). Ce qui rejoint les prévisions des analystes de CFG Bank qui tablent sur un doublement du déficit budgétaire en 2020.
Et encore, les 40 milliards de DH ne correspondent qu'à la période du confinement. Ils ne comprennent pas l'impact de la période post-confinement qui devrait être marquée par une reprise poussive de l'activité économique et donc par des recettes fiscales moins élevées que la normale. Les pertes de recettes pour l'Etat pourraient donc être plus importantes.
Pourtant, les chiffres à fin avril des finances publiques affichent une baisse des recettes ordinaires et des recettes fiscales limitée respectivement à 4 et 5,6 milliards de DH, malgré 40 jours de confinement (du 20 mars au 30 avril).
Le ministère des finances explique cette situation dans son dernier bulletin :
"L’impact de ces différents facteurs (confinement, mesures du CVE...) ne s’est pas encore pleinement fait ressentir sur toutes les catégories de recettes fiscales à fin avril.
"Les recettes de la TVA à l’intérieur n’ont pas été, jusqu’à présent, pleinement impactées par les mesures du confinement, étant donné le décalage d’un mois entre les déclarations et les encaissements de cette taxe par les entreprises. Il en est de même du produit de l’IS qui est basé essentiellement sur les résultats de 2019. De ce fait, l’impact de la baisse de l’activité induit par le confinement devrait se faire sentir davantage durant les prochains mois.
"L’IR par contre, a été impacté aussi bien par la baisse de l’activité que par l’effet des mesures décidées par le Comité de veille économique, visant à permettre aux entreprises qui tiennent une comptabilité de reporter les échéances fiscales à fin juin.
"Enfin, les recettes qui ne connaissent pas de décalage de paiement ont subi l’effet plein du confinement. Il en est ainsi des droits d’enregistrement et de timbre, de la TVA à l’importation et des TIC. En plus du recul de l’activité, ces deux dernières recettes ont été impactées par l’effet combiné de la baisse des cours et des volumes des importations des produits pétroliers".
Une relance économique par la dépense publique
En face de ces recettes déjà en baisse, et dont le recul devrait s'accentuer, les dépenses publiques se maintiennent et devraient même se renforcer.
Déjà à fin avril, l’exécution des dépenses a enregistré un rythme légèrement supérieur à celui de la même période de 2019, "sous l’effet notamment de l’effort financier en faveur du Fonds spécial de gestion de la pandémie Covid-19", explique le ministère.
Le Fonds Covid-19, auquel ont contribué plusieurs institutions, entreprises et particuliers à coups de milliards de DH, a certes soulagé et soulagera encore le budget de l'Etat de dépenses importantes en matière de soutien aux ménages et aux entreprises pénalisées et de renforcement de l'infrastructure sanitaire. Mais ce matelas financier n'épargnera pas l'Etat d'une hausse des dépenses, surtout qu'il compte agir avec ce levier pour redémarrer l'économie.
Dans sa réponse à Médias24 sur la politique de relance qu'adoptera le gouvernement, Benchaâboun a précisé que "les principes qui cadrent les grandes lignes du plan de relance adopté par le CVE plaident pour une relance économique par la dépense publique et l’injection de liquidités dans l’économie. L'Etat devrait mobiliser les ressources budgétaires nécessaires pour redémarrer l’activité économique et veiller à leur usage de manière optimale afin de maximiser leurs retombées sur le tissu d’entreprises locales".
Il prévoit ainsi une hausse des dépenses publiques : "Même s’il va y avoir un redéploiement des charges non essentielles vers les dépenses nécessaires notamment celles qui entrent dans le cadre de la lutte contre les effets du Coronavirus, on devrait s’attendre à une augmentation de ces dépenses au vu de l’effort que l’Etat devrait fournir, aux côtés des autres intervenants, pour assoir les bases d’une reprise rapide et solide de notre économie".
L'endettement va filer
Compte tenu de cette situation, il est clair que le déficit budgétaire en 2020 va fortement se creuser. Et le ministre des finances ne le cache pas : "On devrait s’attendre à un élargissement du déficit budgétaire pour cette année par rapport à ce que prévoyait la loi des finances 2020. De ce fait, le besoin de financement au titre de cette année va être automatiquement plus important que prévu".
Le déficit budgétaire devrait s'établir à 6% du PIB, selon certaines institutions, à 7,5% du PIB selon CFG Bank. Pour le financer, l'Etat devra emprunter massivement.
Au niveau international, le gouvernement a déjà obtenu l'autorisation pour dépasser le plafond des emprunts en devises inscrit dans la loi de finances 2020. Et il a déjà commencé les négociations : "L'Etat marocain a entamé les discussions avec les principaux bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux et s'apprête dans les plus brefs délais à émettre des bonds sur le marché financier international", a indiqué Benchaâboun au Parlement.
En fait, le gouvernement a commencé les levées bien avant : Prêt de la Banque Mondiale de 275 millions de dollars, de l'Union Européenne de 100 millions d'euros, du Fonds monétaire arabe de 127 millions de dollars... (La LPL du FMI de 3 milliards de dollars, ce n'est pas pour le budget mais pour le compte courant).
Le marché domestique de la dette ne sera pas épargné : Les investisseurs s'attendent une augmentation des émissions de bons du Trésor à partir du mois de juin et se disent disposés à accompagner l'Etat pour peu qu'ils aient un peu de visibilité.
In fine, la politique menée par l'Etat, dictée par ces circonstances exceptionnelles, correspond dans une certaine mesure à ce que recommandent plusieurs économistes sondés par Médias24 : maintenir voire renforcer la dépense publique, quitte à laisser filer l'endettement. L'orthodoxie budgétaire n'a plus sa place dans ce contexte de crise. Mais l'essentiel, c'est de s'assurer de l'efficacité de ces efforts et des mécanismes de transmission des mesures budgétaires.
"L’investissement public pourrait, dans cette conjoncture, représenter un outil crucial de relance économique, et je dirais qu’il est même fortement sollicité pour jouer ce rôle, étant donné son effet multiplicateur sur la croissance économique. Toutefois, sa gestion et son orientation devraient se faire selon des modalités différentes que par le passé, afin d’en maximiser l’impact sur l’économie nationale et d’en limiter les fuites en importations et son corollaire, la ponction des réserves internationales de devises", nous a répondu Mohamed Benchaâboun.
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