Les ouvrières agricoles toujours surexposées au risque de contamination au virus
Dans les fermes du Souss-Massa, les mesures sanitaires sont très peu appliquées. Les travailleuses agricoles sont souvent contraintes de fabriquer elles-mêmes leurs propres masques, faute de se les procurer auprès de leurs employeurs. Seul le nombre de personnes a été réduit dans les véhicules assurant le transport.
''Avec ou sans coronavirus, rien ne change pour les ouvrières agricoles.'' Le constat dressé par Bouchra Chetouani, présidente du Groupe des jeunes femmes pour la démocratie (GJFD), n’a guère évolué depuis le confinement, durant lequel l’association nous avait fait part du durcissement de leurs conditions de travail, déjà drastiques en temps normal.
Trois mois après le début du déconfinement, force est de reconnaître que ces conditions restent souvent très pénibles : le confinement est certes passé, mais la crise sanitaire est toujours là… et les mesures barrières sont quasiment absentes. Dans la plupart des fermes où ces ouvrières travaillent, dans la région Souss-Massa, notamment les provinces de Tiznit et Chtouka-Aït Baha, leurs employeurs rechignent, voire, refusent bien souvent de leur fournir masques jetables ou lavables et flacons de gel hydroalcoolique.
Des groupes réduits dans les véhicules de transport en raison des barrages de police
''Il y a bien quelques fermes où les employeurs respectent les mesures sanitaires, mais pour la plupart, ce n’est pas le cas ; surtout celles qui n’emploient que des saisonnières ballottées de fermes en fermes et donc non déclarées'', indique Bouchra Chetouani auprès de Médias24, sur la base des témoignages récoltés par son association auprès de ces femmes. D’après cette militante, seules les fermes qui emploient des ouvrières en CDI s’appliquent à respecter les mesures sanitaires.
Une concession toutefois : le nombre de travailleuses a été divisé par deux (voire trois, parfois) dans les véhicules qui les transportent de leur domicile vers leur lieu de travail. ''Elles sont regroupées par groupes de 8 ou 10, contre une vingtaine auparavant. Les véhicules font deux ou trois fois l’aller-retour pour pouvoir transporter tout le monde'', ajoute Bouchra Chetouani. Mais pour cette responsable associative, cette mesure n’a rien d’une concession faite par les employeurs : ''Ils s’y soumettent pour ne pas être embêtés dans des barrages de police, c’est tout.''
Cette disposition n’a d’ailleurs pas empêché le décès d’une ouvrière agricole de 19 ans, survenu cette semaine, dans un accident de la route à proximité de Tiznit, apprend Médias24 auprès de Sara Soujar, membre du GJFD. La jeune femme avait interrompu sa scolarité pendant le confinement pour travailler dans une ferme agricole et ainsi aider à subvenir aux besoins de sa famille.
Des ouvrières qui confectionnent elles-mêmes leurs masques
Faute d’être fournies en masques et gel hydroalcoolique par leurs employeurs, ces femmes doivent acheter leurs propres masques et solutions désinfectantes. Mais avec un revenu moyen quotidien de 70 DH, impossible pour elles de se procurer l’un ou l’autre. ''L’argent qu’elles gagnent, elles le gardent pour nourrir leurs familles', explique Bouchra Chetouani.
Ces ouvrières confectionnent donc elles-mêmes leurs masques avec des tissus, qu’elles ne changent que très rarement. Difficile donc de se prémunir contre les risques de contamination au Covid-19. D’autant que dans les serres où elles travaillent, les mesures de distanciation sociale ne sont pas respectées. ''Il n’y a que dans les transports que le nombre de personnes a été revu à la baisse. Elles sont parfois une vingtaine entassées dans des petites serres'', précise Bouchra Chetouani, sur la base, encore une fois, des témoignages des ouvrières, plus disposées à parler à ces militantes qu’à la presse. En ce début de saison agricole, peu d’hommes auraient été rappelés par leurs employeurs dans la région car jugés trop bavards avec la presse, déplore encore la présidente du GJFD.
Preuve selon elle que le non-respect des mesures barrières risque de faire des ravages : 125 cas ont été testés positifs au Covid-19 la semaine dernière dans une station d’emballage à Aït Melloul. Une ouvrière aurait voyagé à Marrakech et, à son retour à Aït Melloul, n’aurait été soumise ni à un test ni même à une prise de température.
Un plaidoyer pour élaborer un projet de loi
Un cluster qui n’est pas sans rappeler ceux de Lalla Mimouna, à proximité de Moulay Bousselham, où 457 cas de Covid-19 ont été identifiés en juin dernier dans trois unités de conditionnement et d’emballage de fruits rouges.
D’après le procureur du roi, les investigations judiciaires concernant la propagation du virus ont révélé "des soupçons de violation des mesures sanitaires et préventives décrétées par les autorités locales afin de limiter la propagation de la pandémie." Le procureur du Roi a annoncé que les dirigeants des unités de production en question seraient poursuivis, ainsi que les personnes responsables du transport du personnel, pour violation de l’article 4 de loi sur l’état d'urgence sanitaire.
Bouchra Chetouani regrette que les ouvrières d’Aït Melloul, et celles des provinces de Tiznit et de Chtouka-Aït Baha, ne bénéficient pas de la même visibilité que les travailleuses de Lalla Mimouna. "Aït Melloul, c’est loin de Rabat ; loin de la capitale, loin du centre du Maroc… Ces ouvrières n’ont aucune visibilité", estime la militante. Les témoignages de ces femmes pourraient justement permettre de changer la donne : l’association, qui a lancé en avril dernier la campagne "Youda" au profit des ouvrières agricoles, va s’en servir pour constituer un plaidoyer qui puisse permettre d’élaborer des projets de loi adéquats, spécifiques aux saisonnières agricoles, pour améliorer leurs conditions de travail. Et ainsi les faire sortir de l’ombre.
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