L’intégration des personnes handicapées se heurte toujours à l’insuffisance des lois
Lors d’un wébinaire organisé par le Comité parité et diversité de la chaîne 2M, quatre intervenants se sont relayés pour revenir sur les mécanismes étatiques dédiés aux personnes en situation de handicap, mais aussi pour en pointer les lacunes et appeler à une révision de ces programmes en adéquation avec les besoins de ces personnes.
Le fossé entre les textes de loi et la réalité du terrain en matière de handicap au Maroc est encore bien trop large. ''Nous avons un arsenal législatif, mais où en est l’application ?'', s’est interrogé Amina Msefer, présidente de l’association Hadaf, active dans la prise en charge et l’accompagnement des personnes en situation de handicap, lors d’un wébinaire organisé jeudi 10 décembre par le Comité parité et diversité de la chaîne 2M, intitulé "Handicap : Quels leviers pour une meilleure inclusion ?".
En termes de chiffres, le taux de personnes en situation de handicap au Maroc est de 6.8%, soit environ 2 millions de personnes, selon l’enquête nationale sur le handicap réalisée en 2014, à laquelle s’est référé Mohamed Ait Aazizi, directeur de la promotion des droits des personnes en situation de handicap au ministère de la Famille, de la solidarité, de l’égalité et du développement social, lors de ce wébinaire. 68% vivent en milieu urbain contre 41.5% en milieu rural ; 51.4% sont des femmes tandis que 48.6% sont des hommes, et 47.8% sont âgés de 60 ans et plus. Autres éléments : 66.1% sont sans instruction, c’est-à-dire analphabètes ; 19.6% ont un niveau d’étude primaire et 1.8% seulement un niveau d’étude universitaire. Enfin, 47.6% de cette population est au chômage, "soit 4, voire 5 fois plus que la moyenne nationale", a précisé Mohamed Ait Aazizi.
Des programmes étatiques insuffisants
Face à ces chiffres, quels sont les mécanismes étatiques mis en place ? Mohamed Ait Aazizi a fait référence à trois d’entre eux : dans un premier temps, il a rappelé que dans le secteur public, 7% de l’ensemble des postes budgétaires sont ouverts chaque année aux personnes en situation de handicap. "Certains ministères respectent ce taux, notamment le ministère des Habous et des affaires islamiques, le ministère de la Justice et le ministère de l’Equipement, du transport, de la logistique et de l’eau. Mais certains postes sont vacants tout simplement parce qu’on ne trouve pas de personnes handicapées suffisamment qualifiées pour les occuper. Par exemple, si on ne trouve pas une personne en situation de handicap qui puisse occuper un poste d’ingénieur, on prendra forcément une autre personne", a-t-il dit.
Ce responsable est également revenu sur l’organisation de concours unifiés dans plusieurs secteurs ministériels afin de recruter des administrateurs de deuxième et de troisième grade, ainsi que des techniciens de troisième grade, dont le nombre total a atteint 200 personnes en 2019 et en 2020.
Enfin, Mohamed Ait Aazizi a rappelé le mécanisme dédié à l’auto-emploi des personnes handicapées, à savoir le Fonds d’appui à la cohésion sociale, qui comporte un programme d’appui aux activités génératrices de revenus. Depuis sa mise en service en 2015, ce fonds a financé 1.200 projets. "Il a surtout démontré que les personnes en situation de handicap peuvent être porteuses de projets et autoentrepreneurs. Le taux de mortalité des entreprises créées par ces personnes est d’ailleurs largement inférieur au taux de mortalité des petites entreprises recensé à l’échelle nationale", a-t-il déclaré, sans toutefois communiquer de chiffres.
Amina Msefer s’est montré sceptique sur ce fonds d’appui, dont elle estime qu’il doit encore être amélioré. "Ce fonds donne des subventions pour la scolarisation des enfants en situation de handicap, en l’occurrence pour payer le personnel. Mais le problème, c’est que ces subventions tardent à venir et, en attendant, les associations doivent se démener pour trouver d’autres partenaires. La plupart des associations ont des moyens très limités. Faute de moyens justement, elles ne déclarent pas leur personnel. Elles leur font également signer un engagement selon lequel ils acceptent de n’être payé que seulement onze mois. Ce n’est pas acceptable. Le ministère est certes à l’écoute, mais on attend de lui qu’il en fasse encore davantage. Pour l’heure, ce n’est pas suffisant", a déclaré cette responsable associative, elle-même mère d’une fille non-voyante et en situation de handicap mental. "A plusieurs reprises, notre association a demandé au ministère d’organiser des évènements dans notre restaurant, géré par des personnes handicapées, mais nous n’avons jamais eu de retour de sa part", a-t-elle ajouté à l’adresse de Mohamed Ait Aazizi.
Des décrets d’application qui se font toujours attendre
Malgré ces mécanismes étatiques, l’accès des personnes handicapées au marché du travail reste encore un parcours jalonné d’obstacles, parfois infranchissables. Très certainement parce que les décrets d’application tardent à voir le jour, a déploré Idir Ouguindi, acteur associatif et membre de l’Amicale marocaine des handicapés.
"La loi-cadre relative à la protection et à la promotion des personnes en situation de handicap date de 2016, or il n’y a toujours aucun décret d’application. En attendant, les personnes en situation de handicap et leurs familles souffrent de marginalisation, de discrimination et de non-inclusion. Et même lorsqu’elles trouvent un emploi, elles finissent par démissionner parce que les conditions de travail ne sont pas adaptées à leur situation. Il n’y pas si longtemps, un ingénieur que je connais a été embauché dans une entreprise et a fini par quitter son poste au bout d’un mois car le parcours entre son lieu d’habitation et son lieu de travail ne lui était pas accessible. Les entreprises embauchent déjà peu de personnes handicapées parce que l’État ne les accompagne pas suffisamment, et lorsqu’elles recrutent, elles restent inaccessibles. Les autorités locales ne prennent pas en considération la composante handicap quand elles établissent leurs politiques publiques", a fustigé Idir Ouguindi.
Celui qui est aussi enseignant en sciences économiques et sociales estime que les entreprises font preuve de bonne volonté, mais ne sont pas épaulées par l’État pour insérer des personnes en situation de handicap dans le cadre de leur responsabilité sociétale, la fameuse RSE. "Aucune exonération n’est par exemple prévue sur le coût des travaux d’aménagement pour rendre les lieux accessibles", déplore-t-il. Encore faut-il également que ces personnes bénéficient d’une formation adéquate pour pouvoir intégrer le marché du travail. Mais là encore, le bât blesse : "Les formations professionnelles sont quasiment inaccessibles."
"Notre association forme des jeunes afin de les rendre autonomes, mais on se heurte toujours à l’impossibilité de leur trouver des stages. Pour l’instant, aucun texte de loi n’évoque la possibilité pour ces personnes de faire des stages en entreprise, ni même les modalités des contrats de travail. Quand certaines acceptent de les embaucher, c’est pour leur verser un salaire de charité. Ce n’est pas ce que nous voulons. Nous réclamons que leurs droits fondamentaux soient respectés. Ce sont des citoyens à part entière, des agents économiques ; leurs parents consomment, payent des impôts… Ils doivent profiter de tout ce que l’État peut leur apporter", a complété Amina Msefer.
Les médias ont un rôle à jouer
Dounia Msefer, journaliste qui a beaucoup travaillé sur ces questions, a quant à elle abordé d’autres problématiques auxquelles sont confrontées les personnes en situation de handicap : le regard que la société porte sur elles. "Si on devait brosser un portrait caricatural d’une personne en situation de handicap, on verrait une personne atrophiée pour un handicap moteur et une personne simplet, pour ne pas dire débile, pour un handicap mental. Elles sont perçues comme des personnes qui ne peuvent pas assimiler les codes sociaux normaux, et on leur prête des caractéristiques infantiles comme la naïveté, la jovialité, l’innocence… Leur handicap est souvent mal compris", a-t-elle déclaré.
Cette journaliste a également regretté que la précarité et la pauvreté soient souvent associées au handicap. "Pour beaucoup, les personnes handicapées vivent de la mendicité. Elles doivent faire face constamment à des représentations négatives qui puisent leurs racines dans des croyances anciennes sur lesquelles la notion de punition divine vient parfois se greffer." Cette journaliste en appelle aux médias, qui jouent un rôle clé dans la construction des images sociales, et à leur rôle de sensibilisation, "sans verser pour autant dans une compassion et une empathie inadaptées".
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