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Histoire

On raconte que (saison 2, III) : Les Almoravides, émergence du premier empire marocain

Au milieu du XIe siècle, le Maroc connaît une transformation historique décisive due à l'émergence d'un nouveau système politico-religieux : l'Empire. La montée en puissance des Almoravides a donné en effet naissance à la première entreprise autochtone de monopolisation des pouvoirs politiques et religieux à grande échelle.

Nabil Mouline, chercheur au CNRS
Le 26 mars 2021 à 9h45 | Modifié 10 avril 2021 à 23h27

Ce changement paradigmatique résulte de la conjugaison d’un grand nombre de variables interdépendantes. Mais aucune ne peut occulter le rôle central joué par Abdallah Ibn Yassin en tant qu’intellectuel organique. Rôle que nous essayerons de mettre en lumière aujourd’hui.

L'âge du pluralisme

Après son émancipation du joug du califat oriental au VIIIe siècle, le Maroc connaît une grande diversité politico-religieuse (les proto-sunnismes, les proto-chiismes, le soufisme, Barighwatisme, etc.). De nombreuses entités se partagent le territoire (les Banou Salih, les Barighwata, les Banou Midrar, les Idrissides, etc.).

Les choses n’évoluent que très peu tout au long du Xe siècle alors que les premiers projets impériaux font leur apparition avec les Omeyyades et les Fatimides. Ces deux puissances essaient de soumettre le Maroc, en vain !

La renaissance sunnite

La situation change progressivement au XIe siècle, notamment en raison du bouleversement des rapports de force dans le Monde musulman. Appelé Renaissance sunnite, ce phénomène est avant tout une réaction religieuse et politique aux tentatives hégémoniques des forces chiites dans de nombreuses régions (les Fatimides, les Bouyides, les Karmates, etc.).

Pour favoriser le sunnisme, les oulémas ont joué un rôle déterminant non seulement en produisant des cadres conceptuels, mais également en labourant le terrain… Ils exhortent les gens à adopter les croyances et les pratiques sunnites, en particulier les habitants des périphéries à l’instar des Seldjoukides en Orient et des Sanhaja en Occident.

La nouvelle avant-garde

Les différentes composantes de la fédération bédouine des Sanhaja occupent les étendues du Sahara marocain et ses prolongements sud jusqu'aux fleuves Niger et Sénégal.

En raison de l’indigence des sources de première main, nous n’avons que peu d'informations sur ces groupes, en dehors de la superficialité de leur islam, l'échec des tentatives de leur unification et de la pénurie continuelle dans laquelle ils vivent. Toutefois, des notables autochtones, animés par une foi inébranlable et une ambition politique certaine, semblent être conscients de ces problèmes structurels. Par conséquent, quelques-uns d’entre eux décident de se tourner vers le Maghreb et l’Orient pour trouver des solutions efficaces.

Le réseau malékite

On raconte que l'un des notables de la faction des Gdala, que les sources appellent tantôt Yahya ibn Ibrahim tantôt al-Jawhari ibn Sagguin, est allé au Hajj pour approfondir sa formation religieuse.

Un premier récit affirme que cet homme s'arrête à Kairouan où il va à la rencontre de l’ouléma Abou Imran al-Fassi entre 1035 et 1039. Il lui demande de lui indiquer une personne capable d’enseigner à ses contribules les principes de l’islam. Prenant très rapidement conscience de l’opportunité que cela peut constituer, le clerc malékite désigne à cet effet l’un de ses disciples ou lui conseille de se rendre à Dar al-Mourabitin au sud du Maroc où Waggag ibn Zalwa accèdera à sa requête.

Le second récit, lui, prétend que le chef Gdali s’est rendu directement auprès de Waggag. Il est donc clair que les sources disponibles ne sont pas d’accord sur l’identité des personnages clés de cette histoire. Une chose est sûre : le prédicateur choisi pour acculturer les Sanhaja s’appelle Abdallah Ibn Yassin.

L’intellectuel organique

On ne sait que très peu de choses sur la vie d'Ibn Yassin avant de rejoindre le Sahara. Né d’un père issu des Gzoula et d’une mère issue des Sanhaja, celui-ci reçoit une formation religieuse classique notamment en Andalousie. Sur le chemin du retour, le jeune clerc remarque que le nord du Maroc est divisé politiquement et éloigné des enseignements de l'islam tels qu'il les conçoit.

Il exprime par conséquent sa volonté de contribuer à l’unification du pays politiquement et religieusement. L'opportunité se présente finalement lorsqu'il est appelé à rejoindre la faction des Glada au cœur du Sahara...

L’échec de la première tentative

Le magistère d’Ibn Yassin commence aux alentours de 1040. Il réussit très rapidement à endoctriner une partie de la population et à la mobiliser pour razzier ses voisins sous couvert de djihad. Mais son application stricte de la charia dans tous les domaines et l’éclatement de différends avec quelques notables locaux, poussent les Gdala à l’expulser vers 1047.

Un nouveau départ

Ce premier échec n’affaiblit nullement les ardeurs du prédicateur malékite. Celui-ci parvient rapidement à convaincre des individus appartenant à la faction de Lamtouna à lui prêter serment d’allégeance et à s’isoler dans un endroit que les sources peinent à identifier.

Grâce à une éducation religieuse stricte et à un entraînement militaire rigoureux, inspirés délibérément de la geste prophétique (al-Sira al-nabawiyya), ce groupe devient le noyau dur d'un mouvement politico-religieux auquel Ibn Yassin donne le nom d’al-Mourabitoun, c’est-à-dire les véritables gardiens de la foi voués à la propager particulièrement via le djihad. Il va sans dire cependant que cette dénomination fait écho à Dar al-Mourabitin que dirigeait Waggag dans le sud du Maroc…

Pour signifier ce nouveau départ, Ibn Yassin déclare le djihad, ce qui lui permet d'unifier la plupart des factions de Sanhaja sous la bannière almoravide entre 1050 et 1053 environ.

Les débuts d’une épopée

Bien que Yahya Ibn Omar et son frère Abou Bakr se soient vu décerner successivement le titre d’émir des musulmans (amir al-mouslimin) en tant que chefs des troupes almoravides, Abdallah ibn Yassin ne se contente pas de monopoliser les affaires religieuses, administratives et financières, il supervise aussi les opérations militaires en sa qualité de Guide suprême (imam).

Entre 1054 et 1056, le chef des Almoravides s’évertue à contrôler définitivement les circuits transsahariens les plus importants en s’emparant notamment de Sijilmassa et Aoudaghost.

Il se tourne par la suite vers le nord en assujettissant la région de Draa avant d’atteindre les montagnes de l’Atlas. Là, Ibn Yassin montre non seulement ses qualités de réformateur religieux et de généralissime, mais également celles de diplomate. Il réussit en effet à circonvenir la puissante confédération des Masmouda en 1058. Après la soumission du Sous et du Haouz sans effusion de sang, les portes du nord sont maintenant grandes ouvertes.

Les idées ne meurent jamais

Après avoir imposé les doctrines et les pratiques sunnites dans les espaces conquis, Ibn Yassin décide d'attaquer l'émirat des Barighwata, considéré comme la mécréance incarnée. La plupart des batailles est à la faveur des Almoravides, mais les habitants du Tamesna tendent une embuscade au guide du mouvement et l’assassinent près de Krifla (non loin de Rabat) en 1059.

La disparition d'Abdallah ibn Yassin ne provoque pas la désintégration du mouvement malgré les difficultés. La solidité du projet mis en place, particulièrement sur le plan intellectuel, a permis aux Almoravides de poursuivre leurs succès militaires et politiques et d’être ainsi à l’origine de la première entité impériale marocaine.

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Nabil Mouline, chercheur au CNRS
Le 26 mars 2021 à 9h45

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