Dernière ligne droite pour l’institutionnalisation de l’enseignement à distance au Maroc
Le décret encadrant l’enseignement à distance est prêt. Il sera programmé pour un prochain Conseil de gouvernement. Le ministre de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Saaïd Amzazi, nous livre les grandes lignes de ce projet. Entretien.
Imposé par la crise sanitaire liée à la Covid-19, l’enseignement à distance faisait déjà partie de la réforme du système d’éducation nationale. Dans la loi-cadre n° 51-17 relative au système d’éducation, l’article 33 exige le renforcement de l’intégration des technologies de l’information et de la communication, dans la promotion de la qualité des apprentissages et l’amélioration de leur rendement ainsi que l’intégration progressive de l’enseignement électronique, dans la perspective de sa généralisation.
Ce mode d’enseignement, qui a connu un saut qualitatif et quantitatif exceptionnel suite à la crise sanitaire, s’installe progressivement en tant que composante importante, à part entière, de tout enseignement dispensé au sein des établissements scolaires et universitaires. Ce nouveau mode, qui dépasse le cadre traditionnel d’apprentissage en classe, a en effet, permis de sauver la saison scolaire et ouvert les portes vers une réflexion autour de son institutionnalisation.
Médias 24: Où en est le projet de décret relatif à l’enseignement à distance?
Saaïd Amzazi: Ce texte est passé par un long processus, dans la mesure où il est assez transversal: il requiert le visa des départements des Finances, de l’Industrie, de l’Enseignement supérieur et de la Culture. Il a ainsi fait le tour de ces différents départements en vue de l’harmoniser. Le texte est aujourd’hui en phase d’être programmé lors d’un prochain Conseil de gouvernement.
- Quels sont ses objectifs?
Ce texte vient institutionnaliser la pratique digitale à l’école, à l’université et dans les instituts de formation, jusque-là dépourvue de cadre juridique. Il permettra de créer une vraie dynamique autour de ce mode d’enseignement à travers, d’abord, la mise en place d’un cadre pour former les enseignants sur la scénarisation des cours et les nouvelles pratiques pédagogiques, utilisant les technologies d’information et de communication et la création d’une plateforme de production de contenu numérique. A moyen terme, l’objectif est de créer une université et une école numériques et de passer du volontariat vers une action quasi-obligatoire d’inclusion du numérique dans tout enseignement.
Le ministère travaille justement sur un modèle d’école 100% numérique au niveau de chaque académie régionale, notamment dans le monde rural. Ce projet porte non seulement sur la connexion et l’équipement des établissements, mais aussi sur les pratiques pédagogiques numériques à travers l’intégration réelle des NTICS dans les activités de classe. Il s’agit de créer un électrochoc dans les écoles et les universités pour généraliser la digitalisation.
- Ce projet ne risque-t-il pas de s’affronter à une certaine résistance?
Le développement de l’enseignement à distance a toujours été confronté au conservatisme. La crise sanitaire a permis de se libérer de ce tabou: tout le monde était contraint d’assurer la continuité pédagogique via le numérique, d’où la nécessité de capitaliser sur cette pratique. La résistance semble ainsi dépassée: les enseignants se sont appropriés ce mode d’enseignement et sont désormais convaincus de la nécessité de le mettre en place pour s’ouvrir sur les nouvelles pratiques pédagogiques, d’une part, et s’aligner sur les pratiques internationales, d’autre part.
D’ailleurs, ce nouveau mode accorde à l’enseignant la liberté d’investir de nouveaux champs et de ne pas se limiter au cadre curriculaire. Il offre aussi un accès facile à la connaissance, davantage d’innovation permettant de forger un esprit analytique et critique ainsi que le renforcement du leadership et de la créativité des élèves leur ouvrant, par la suite, la voie pour accéder au marché de l’emploi.
L’école de demain doit concilier entre le présentiel et l’auto-apprentissage. D’où la nécessité de bâtir un système éducatif plus flexible et en mesure de basculer agilement vers l’enseignement à distance, en temps de crise mais aussi d’assurer sa pérennité, en tant que composante à part entière de notre système éducatif.
- Quels sont les enseignements tirés de l’expérience de l’année dernière?
Certes, la crise sanitaire a incité et encouragé l’adhésion à l’usage des nouvelles technologies et l’adoption de l’enseignement à distance, en tant qu’alternative au présentiel. Il n’en demeure pas moins vrai qu’elle a mis en exergue de nombreuses inégalités en matière d’accès équitable à l’apprentissage.
En effet, l’évaluation préliminaire menée par l’inspection générale chargée des Affaires pédagogiques a révélé une fracture numérique accentuée par la crise entre les territoires mais aussi pour les classes moyennes et démunies: 35% des élèves étaient complètement à l’écart de ce mode d’enseignement. D’où l’intensification de la retransmission à la télévision, pour optimiser l’accès aux cours.
Le ministère mène actuellement une deuxième évaluation approfondie sur les dysfonctionnements révélés par la crise mais aussi sur le rôle du numérique et ses bénéfices auprès des familles; car on ne peut pas nier que l’évaluation a démontré le rôle important de l’enseignement à distance dans l’amélioration et le développement de compétences qu’une classe classique ne permet pas d’acquérir avec la même efficacité. Différentes pratiques pédagogiques numériques ont en effet montré un impact positif sur la réussite scolaire, à la faveur de l’implication et de la valorisation de l’élève.
- Quels sont les moyens pouvant réellement assurer l’accès équitable aux nouvelles technologies?
La fracture numérique révélée par la crise sanitaire invoque la nécessité d’assurer impérativement l’accès des zones défavorisées à la technologie.
Sur environ 10 millions d’élèves que compte le Royaume, seuls 2 millions ont la capacité de s’équiper de connexion et de technologies. Le ministère doit donc ainsi assumer la responsabilité de doter tous les établissements de moyens technologiques adéquats et de les connecter à travers des salles donnant un accès libre aux élèves.
Une vaste opération d'acquisition de connexion a été ainsi lancée sur 3 ans (2019, 2020-2021). Un budget de 110 millions de DH a été également transféré aux Académies régionales pour lancer des marchés. De plus, une enveloppe de 275 MDH sera encore allouée par le fonds du service universel des télécommunications, le FSUT.
Ces contributions financières permettront d’équiper les établissements et de renouveler leur parc. Le ministère œuvre également à encourager les initiatives d’octroi de moyens informatiques aux enfants démunis et à mobiliser les organismes internationaux et les associations de la société civile, qui ont jusque- là distribué quelque 20.000 tablettes aux familles démunies.
L’objectif est de renforcer les infrastructures numériques offrant un accès équitable au profit des enseignants et des apprenants.
- Comment se présente la prochaine année scolaire? Quelle sera la place de l’enseignement à distance?
Le ministère a déjà lancé les préparatifs pour la prochaine année. Une circulaire détaillant le calendrier de la rentrée, des examens et des vacances a été diffusée, portant sur un démarrage dans des conditions normales, selon l’hypothèse favorable et optimiste en faveur de l’amélioration de la situation épidémiologique et de l’avancement de la campagne de vaccination.
Toutefois, le ministère n’écarte pas pour l’instant l’éventualité d’un recours au modèle hybride qui a sauvé l'année écoulée. Ce dernier pourra être mis en place si les conditions sanitaires, au moment de la rentrée scolaire l’exigent, afin d’éviter l’apparition de tout cluster en milieu scolaire. Le cas échéant, la fermeture d’écoles et l’adoption de l’enseignement à distance restent bien sûr envisageables.
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