Réserve stratégique, sécurité alimentaire : un entretien avec Mohammed Sadiki (2/3)
Lancement du premier appel d'offres relatif au stock stratégique de céréales. Un système complexe qui sera mis progressivement en place pour tous les produits stratégiques liés à l'alimentation et à la production agricole. L'huile est concernée, ainsi que des intrants agricoles. Un contrat-programme est prévu pour porter la couverture des besoins nationaux en huile de table de 2% à 50%.
La guerre d'Ukraine a mis à l'ordre du jour, un peu partout dans le monde, la notion de souveraineté et de sécurité alimentaires. Mais dès le 8 octobre 2021, alors qu'aucune menace ne se profilait à l'horizon, le Roi Mohammed VI consacrait à cette question une partie de son discours d'ouverture de la session parlementaire d'automne et de la nouvelle législature. Le Souverain avait mis l'accent sur la sécurité des besoins et approvisionnements stratégiques, alimentaires, énergétiques, en médicaments… avec une mise à jour continue des besoins nationaux.
Le ministère de l'Agriculture vient ainsi de lancer le premier appel d'offres relatif à la constitution de la réserve stratégique alimentaire du Maroc. Il concerne les céréales pour une quantité de 4 millions de tonnes au départ, soit un mois de consommation. Dans la foulée, cette quantité sera probablement appelée à être augmentée. Mohammed Sadiki, ministre de l'Agriculture, nous annonce ci-dessous le démarrage de l'opération de constitution de la réserve stratégique alimentaire et nous explique la complexité de ce nouveau système.
Médias24 : Le Maroc ne risque-t-il pas une pénurie de céréales en automne prochain, à cause de la guerre en Ukraine ?
Mohammed Sadiki : Nous importons d’Ukraine 9 millions de quintaux de céréales chaque année. Cette année, quand la guerre a commencé, nous avions déjà importé 6 millions de quintaux. Il nous reste 3 Mqx que l’on peut compléter via d’autres marchés sans difficulté.
Notre stratégie d’importation des céréales consiste à diversifier les marchés, et notre modèle repose sur l’approche de PPP [partenariat public-privé]. C’est le privé qui s’occupe des achats. Nous avons bien entendu des mécanismes pour inciter le privé à le faire. Et les opérateurs achètent de telle ou telle origine en fonction des prix. En général, les céréales de la mer Noire sont les moins chères. Mais cela ne veut pas dire que la disponibilité est menacée ailleurs. C’est d’abord une question de prix.
La période des récoltes des céréales commencera bientôt au niveau international. Jusqu’à présent, tous les rapports que j’ai lus annoncent de très bonnes prévisions en termes de production. C’est plutôt la hausse des prix qu’il faut craindre.
Nous sommes également en phase de mise en place de la réserve stratégique annoncée par Sa Majesté le 8 octobre, qui concerne les produits alimentaires, l’énergie et la santé.
Il y a une réflexion au niveau du gouvernement. Ce n’est pas une mince affaire. Chaque produit aura une approche spécifique…
- Parlons des produits alimentaires. Comment ferez-vous pour financer les stocks ?
- Financer est un point parmi d’autres. C’est tout un cadre et des mécanismes qu’il faut mettre en place.
Le premier élément, ce sont les mécanismes et bases juridiques. Deuxièmement, il faut un donneur d’ordre qui soit le responsable final de la constitution du stock et de sa gestion.
Il faut ensuite déterminer les produits concernés. Il s’agit des produits alimentaires que le Maroc ne produit pas, ou pas suffisamment. Par exemple, les céréales et l’huile de table.
Si vous décidez de stocker l’équivalent de six mois de consommation de céréales, il s’agit de 24 millions de quintaux. Cela implique de bloquer l’équivalent en capacité de stockage, préparer la logistique, financer.
Il y a par ailleurs le cas des intrants agricoles, par exemple les engrais azotés, car nous ne les produisons pas au Maroc. Pour ces engrais azotés comme pour les produits phytosanitaires, il faut sécuriser les besoins d’une campagne complète.
Bien sûr, on parle de stock stratégique, mais il ne va pas être statique car les produits sont périssables. Il faut déterminer le délai et les mécanismes de renouvellement continu.
Il faut savoir quand stocker. Il faut suivre l’évolution des prix au cours de l’année et savoir quand acheter.
Tout cela est pris en considération dans le cadre de la réflexion sur le système alimentaire national, dont le premier objectif est la sécurité alimentaire. Pour ce faire, il y a deux objectifs complémentaires, d’abord la souveraineté alimentaire, puis le stock de sécurité.
- Quand verra-t-on les premières opérations de constitution de la réserve stratégique ?
- Pour le blé, nous avons déjà commencé avec le ministère de l’Economie et des finances. Nous mettons en œuvre le mécanisme existant au niveau de l’ONICL.
L’idée est de stocker d’abord l’équivalent de trois mois de réserve et de le faire de façon progressive. Nous avons publié un premier appel d’offres où les opérateurs sont invités à constituer des stocks de blé tendre et blé dur, importés contre une prime de stockage maximale de 2,50 DH par quinzaine et par quintal. L’objectif global de ce seul appel d’offres est de 3 millions de quintaux de blé tendre et un million de blé dur. Je dois préciser, car c’est très important, que le donneur d’ordre est l’Etat. C’est lui qui prend toutes les décisions relatives à la gestion de ce stock.
Nous avons déjà une capacité de stockage, et les opérateurs sont prêts à développer davantage leurs capacités en cas de besoin. C’est ce mécanisme qui sera appliqué pour les céréales.
- A propos de souveraineté alimentaire, on ne peut s’empêcher de penser aux huiles. Le Maroc produisait bien plus qu'actuellement, et le plan oléagineux accuse un gros retard.
- Nous avons élaboré un programme volontariste pour passer d’une couverture de 2% des besoins par la production nationale à 50%, et ce en quelques années.
Mais, tout d’abord, lorsqu’on parle des huiles, je considère qu’on doit inclure l’huile d’olive.
Le Maroc a fait d’énormes progrès dans ce domaine et s’est même situé au 3e rang mondial en matière de production d’olives. Les avancées sont spectaculaires, et la dynamique va s’accentuer parce que les nouvelles plantations des dernières années arrivent au stade de devenir productives.
J’ajoute qu’en matière oléicole, une grande partie des investissements ont été subventionnés dans le cadre du pilier II du Plan Maroc vert, celui de l’agriculture solidaire.
Nous allons d’ailleurs nous diriger vers l’amélioration de la production d’olives de table, par exemple, avec un profil variétal mieux adapté. Il y aura également des actions à mener au niveau des circuits de distribution.
Voyons maintenant plus généralement les oléagineux.
Le Maroc produisait beaucoup plus qu’actuellement, mais le déclin a commencé dans les années 1990 pour s’accentuer au début des années 2000, et ce, suite à différents accords de libéralisation et de libre-échange. Avant cela, les cultures oléagineuses étaient réalisées sous contrat, avec prix garantis.
Le Plan Maroc vert a essayé de relancer ces cultures avec le contrat-programme 2013-2020, sans atteindre ses ambitions puisque la production locale couvre au mieux 2% des besoins nationaux.
Nous travaillons à élaborer un nouveau contrat-programme avec l’interprofession, différent du passé, et qui introduit des innovations :
- Diversifier les espèces : le nouveau contrat-programme accorde une place importante au colza. C’est une culture d’automne, et nous allons lui dédier des superficies, une sorte de quota. Nous essaierons de l’ériger en culture principale et non en culture de substitution.
- En ce qui concerne le tournesol, il faut continuer. Jusqu’à présent, si des superficies restaient inutilisées après les semis céréaliers d’automne, on les basculait vers le tournesol au printemps. Dorénavant, nous consacrerons des superficies directement au tournesol, qui y sera cultivé en première intention.
- Le Maroc a un potentiel extrêmement important en soja, qui est une culture d’été et qui a un cycle très court, de 2,5 mois à 3 mois. Forcément, cette culture doit être irriguée.
Ici, je fais une parenthèse concernant les périmètres irrigués, dans les superficies consacrées à la betterave. Cette culture est affectée par une maladie, la pourriture racinaire, que l’on n’arrive pas à éradiquer. C’est le cas pratiquement dans toutes les régions, Doukkala, Béni Mellal, Gharb…
La seule façon de l’éradiquer, c’est de pratiquer ce qu’on appelle une rotation culturale. Au lieu d’avoir une succession de cultures de la betterave, il faut casser le cycle de la maladie en intercalant une culture qui ne véhicule pas cette maladie ; le soja peut être cette culture.
En second lieu, le soja est une légumineuse ; cela signifie qu’il n’a pas besoin d’azote. La culture du soja améliore donc la fertilité parce qu’elle laisse l’azote dans le sol.
L’investissement industriel est le même pour les trois espèces, on n’a pas besoin d’adaptation.
L’idée c’est que, dans le prochain contrat-programme, on inclue les trois espèces avec un objectif : passer de 2% à 50% de couverture de nos besoins, sur l’horizon du contrat-programme, c’est-à-dire cinq à sept ans.
- Ce contrat-programme sera-t-il signé cette année ?
- Oui. Les opérateurs industriels devront axer leurs efforts d’encadrement sur l’augmentation de rendement, et également assurer un prix raisonnable à la vente.
Tout le monde, l’administration comme les opérateurs, est d’accord sur les aspects techniques. Il reste à définir les aspects financiers. Nous espérons signer ce contrat-programme d’ici l’été.
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