L’inflation se marocanise : le nouveau danger qui plane sur l’économie du Royaume
Apparue en début d’année comme un phénomène importé, l’inflation s’est propagée aux produits internes, devenant un problème endogène. Cette transformation appelle les pouvoirs publics à changer de politique pour endiguer ce phénomène à la racine. Un certain courage politique s'avère plus que jamais nécessaire.
Fini le temps où l’on se contentait d’attribuer les tensions inflationnistes dans le pays à des facteurs exogènes. C’est le principal message qu’a tenu à faire passer, ce mardi 27 septembre, le Conseil de Bank Al-Maghrib. En juin, ce dernier avait maintenu le statu quo sur sa politique monétaire, en gardant inchangé le taux directeur. Il avait estimé alors que cette fièvre des prix était limitée à des produits importés, et serait donc éphémère.
La décision de rehausser, ce 27 septembre, le taux directeur de 50 points de base à 2% est venue contredire la lecture faite il y a trois mois. Et le wali de la Banque centrale l’a clairement reconnu.
Il faut dire que la situation a évolué rapidement. Alors que Bank Al-Maghrib tablait sur une inflation en 2022 ne dépassant pas les 5%, celle-ci a atteint au deuxième trimestre de l’année 6,3% en moyenne, s’accélérant au troisième trimestre avec des pics de 7,7% en juillet et 8% en août.
Et elle est tirée essentiellement, comme le signale Bank Al-Maghrib, par le renchérissement des produits alimentaires, des carburants et des lubrifiants, se diffusant ainsi de plus en plus largement.
Les prix des produits alimentaires ont augmenté de 14,1% sur une année !
Les chiffres communiqués par le wali de Bank Al-Maghrib sont à ce titre très parlants : sur les 116 sections de biens et services qui composent le panier de référence de l’indice des prix à la consommation (IPC), 60,3% ont connu une augmentation de plus de 2% en août, contre 42,2% en janvier.
En 2021, seuls 20% des sections composant le panier de l’IPC ont cassé ce seuil des 2%. Ce qui montre clairement que nous ne sommes plus dans un scénario d’inflation limitée à quelques produits importés, affectés par les conséquences de la guerre ukrainienne ou les perturbations post-Covid, mais que l’inflation est désormais un phénomène de plus en plus marocain, national, qui concerne des produits fabriqués au Maroc, sans le moindre lien (ou presque) avec des intrants ou des chaînes d’approvisionnement étrangères.
Dans sa note sur l’IPC du mois d’août, le HCP, institution qui est à la base du calcul de l’inflation dans le pays, donne des précisions qui montrent que les plus fortes hausses de prix concernent essentiellement les produits alimentaires. Ces derniers ont connu une progression de prix de l’ordre de 14,1% entre août 2021 et août 2022 ! La dégradation du pouvoir d’achat des Marocains n’est plus une simple perception, comme certains le laissaient croire depuis des mois, mais une réalité tangible et appuyée par les chiffres. Ici, c’est le panier de la ménagère qui est touché. Et la hausse est vertigineuse.
>>Nouvelle hausse de l’inflation qui atteint 8% en août
Le Transport, autre service de grande consommation, a connu des hausses de prix de 12,8% sur l’année, selon les données arrêtées à fin août par le HCP. Malgré la subvention débloquée par le gouvernement à l'intention des transporteurs (2,75 milliards à ce jour), les prix flambent.
Cette accélération des tensions inflationnistes sur le troisième trimestre et la propagation de l’inflation aux produits non échangeables (internes) sont une donnée nouvelle. Exit l’analyse simpliste de l’inflation importée, le Maroc fait désormais face à une inflation réelle, intrinsèque à son tissu économique, et qui risque de durer dans le temps…
Ce qui change toute la lecture de la situation, mais aussi la batterie de mesures qui devra être mise en place pour endiguer ce phénomène qui ravage le pouvoir d’achat et l’investissement.
Bank Al-Maghrib, qui prévoit désormais une inflation de 6,3% sur 2022, a fait sa part du travail en augmentant de 50 pbs son taux directeur. Même si des doutes et des interrogations subsistent quant à la transmission de cette décision de politique monétaire à l’économie réelle, au vu de la structure de l’économie marocaine qui n’est pas très financiarisée (peu de citoyens et d’entreprises se financent à crédit), et la structure des crédits qui sont en grande majorité à taux fixe. Mais la décision qui devait être prise est là, et son effet, même s’il n’est que psychologique, peut jouer pour calmer la surchauffe des prix. Sachant que la Banque centrale peut à tout moment intervenir, comme l’a signalé Abdellatif Jouahri, pour rehausser davantage son taux en cas d’aggravation de la situation.
Poursuivre le soutien au pouvoir d’achat ou limiter les dépenses : le grand dilemme du gouvernement
Reste l'intervention du gouvernement, maître de la politique budgétaire. Jusque-là, le souci de l’exécutif était de protéger le pouvoir d’achat des ménages contre cette inflation que l’on disait importée. Et ce, à travers un soutien supplémentaire aux produits déjà subventionnés par la Caisse de compensation (farine, sucre et gaz butane), les aides octroyées à l’ONEE pour maintenir intacts les prix de l’électricité, les subventions aux transporteurs, la hausse de 5% du SMIG et du SMAG décidée dans le cadre de l’accord social de fin avril 2022 et entrée en vigueur en ce mois de septembre, la revalorisation de 5% des pensions de retraite de la CNSS, etc.
Ces mesures (suffisantes ou pas, là n’est pas la question) étaient les bienvenues tant que l'on considérait que l’inflation était importée et qu’elle serait limitée dans le temps. Avec le changement annoncé ce 27 septembre par Bank Al-Maghrib, qui s’appuie à son tour sur les données du HCP, le gouvernement ne peut poursuivre cette politique dépensière au risque d’alimenter le serpent inflationniste.
C’est le dilemme auquel doit faire face le gouvernement Akhannouch, comme tous les gouvernements dans le monde. Voir les prix grimper, sans protéger le pouvoir d’achat à travers des hausses de salaires ou des dépenses publiques supplémentaires, peut conduire au suicide politique. Mais intervenir en maintenant une politique dépensière, en termes de subventions, de dépenses salariales ou d’investissement public, c’est nourrir davantage l’inflation et l’installer durablement. Un risque encore plus grave pour l’économie, l’investissement, le pouvoir d’achat, et la stabilité sociale.
Que faire ? Accepter, comme l’a dit Jouahri, de payer un prix "léger" aujourd’hui (il sera politique pour ce qui est du gouvernement) pour éviter le pire, ou poursuivre les mêmes politiques et risquer d’alimenter une inflation déjà haute en l’installant durablement dans le temps, pour prendre in fine des mesures encore plus draconiennes et plus impopulaires que celles que l’on peut décider aujourd’hui.
C’est comme un pied atteint de gangrène. Soit on fait le choix – difficile, mais radical – de l’amputer immédiatement et de se libérer du mal avec le moins de dégâts possibles (choix fait par les USA notamment) ; soit on ne tranche pas dans le vif (par peur ou du fait d'une lecture erronée de la situation), au risque de voir la gangrène se généraliser à l'ensemble du corps.
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