Coupe du monde et soft-power : quel impact pour le Maroc ? (M. Tozy et E. Dupuy)
A la veille du match qui opposera le Maroc au Portugal, Médias24 a consulté le sociologue Mohamed Tozy et le politologue Emmanuel Dupuy pour analyser les répercussions possibles du parcours inédit de l’équipe nationale sur l’image du Royaume en termes de leadership régional, de softpower et enfin d'attractivité internationale.
Hormis au moment de l’indépendance ou de la Marche verte, jamais le Maroc n’aura connu une telle liesse populaire après son match nul et ses 3 victoires successives face aux meilleures équipes de football de la planète qui lui donnent désormais une dimension internationale qu’un bon nombre de pays arabo-musulmans et africains lui envient.
« Un lien social renforcé avec des jeunes fiers de leur nation »
Une communion inédite tellement forte qu’elle conforte les changements énormes apparus dans la manière dont les marocains construisent leur lien social, estime le sociologue Mohamed Tozy.
"Cette célébration dessine un chemin de modernité singulier sur ce qu’est le Maroc pluriel avec des jeunes générations qui s’approprient positivement et avec une incroyable ferveur l’idée de la nation.
"Une émulation populaire qui a donné davantage de visibilité à des valeurs essentielles comme la culture du travail sur le long-terme accompli par la fédération de football qui a permis aux joueurs d’obtenir de tels résultats", juge Tozy pour qui l’image internationale du Maroc et de son régime n’a jamais été aussi positive.
« Un événement qui a permis de consolider l’unité des Marocains autour du Roi »
Bien qu’ayant été spontanée, le sociologue tient à souligner que la sortie nocturne du Roi dans les rues de la capitale pour célébrer la victoire contre l’Espagne a constitué une opération de communication magistrale que ce soit au niveau interne ou en direction du reste du monde.
A l’image de la victoire française lors de la finale de la coupe du monde de 1998 qui a permis de forger les choix identitaires pluralistes de l’Hexagone, Tozy considère que la qualification du Maroc a aussi consolidé l’unité des Marocains dans la diversité de ses communautés expatriées à l’étranger.
Sur d'éventuels gains en termes d’investissements extérieurs ou de points de PIB, Tozy se veut optimiste en rappelant que la victoire du Maroc contre l’Espagne a été l’occasion pour la presse internationale d’insister sur la stabilité politique du pays et sur l’unité populaire autour du Roi.
« Des résultats sportifs qui ne doivent rien à la chance »
Une association qui devrait, selon lui, rassurer les investisseurs etrangers et augmenter encore plus sensiblement les transferts des MRE qui avaient déjà explosé durant la crise du Covid 19 sans compter sa contribution à une hausse flagrante de la consommation interne dans les grandes surfaces.
Tozy poursuit en insistant sur le fait que "la dynamique actuelle de victoires n’est pas le fruit du hasard mais résulte plutôt d’un long travail de préparation avec une politique sportive mêlant managers et infrastructures de haut-niveau qui montre que le Marocain peut et doit croire en lui".
« Des victoires dont l’équivalent en retombées publicitaires aurait coûté des milliards de dollars »
Sur d’éventuelles conséquences positives pour le dossier du Sahara, le sociologue préfère ne pas s’enflammer même s'il avance que « l’image sympathique d’un pays stable, serein et bien dans sa peau cultivée par exemple par l’ambassadeur américain qui a fait le show pour soutenir l'équipe du Maroc devrait jouer en sa faveur ».
Quel que soit le score du match Maroc-Portugal, Tozy conclut que l’essentiel des résultats en termes de retombées publicitaires est déjà là mais qu’il faudra gérer avec autant de sérénité une nouvelle victoire qu’une sortie dans la dignité sans quoi des incidents et des scènes de grabuge pourraient ruiner tous les acquis marocains de cette coupe du monde.
« La légitimité gagnée par le Maroc permettra d’augmenter le nombre d’équipes africaines lors des prochaines coupes du monde »
Tout aussi optimiste que Tozy sur l’image positive véhiculée par les victoires successives de l’équipe nationale, le politologue français Emmanuel Dupuy tient à rappeler que le Maroc qui est le dernier pays du monde arabo-musulman et africain à être en lice est doublement méritoire du fait que le continent africain n’a le droit d’envoyer que 5 équipes à la coupe du monde contre 10 pour l’Europe.
« Sachant que l’Afrique est sous-représentée en termes de participation dans toutes les dernières compétitions internationales de football, la présence du Maroc aux quarts de finale devrait permettre de rééquilibrer les choses et d’instaurer à terme une parité avec 10 équipes africaines grâce à des pressions diplomatiques.
Si le président Macron avait affirmé qu’il ne fallait pas politiser le sport, la dernière victoire du Maroc témoigne au contraire qu’une politisation peut contribuer à débloquer un certain nombre de dossiers dans les instances internationales; ajoute notre interlocuteur.
« Une aubaine pour la diplomatie marocaine »
Selon le politologue, les victoires des Lions de l’Atlas qui devraient décupler leur valeur dans le mercato international du football seront aussi certainement utilisées par la diplomatie marocaine pour montrer à quel point le Maroc est conforme aux idéaux véhiculés par le sport : fraternité, humanisme, coopération internationale …
« La fraternisation maghrébine, africaine et arabo-musulmane exprimée lors des exploits de son équipe d’origine diverse (locaux et binationaux) pourrait en effet permettre au Maroc de répondre aux atermoiements du pays voisin sur leurs relations bilatérales alors qu'on a vu le peuple algérien saluer sa victoire.
« De plus, alors que le Maroc était très attendu sur la question palestinienne à Doha, on a pu voir ses supporters et ses joueurs qui manifestaient leur solidarité et leur fraternité avec le peuple palestinien à l’aide de drapeaux palestiniens », estime le politologue pour qui le Maroc a parfaitement joué son rôle à l’international.
Suivant de près l’évolution du dossier du Sahara, Dupuy conclut en avançant que la dynamique actuelle devrait aider le Maroc à pousser son avantage en jouant le jeu de la représentativité africaine pour que les pays qui le suivent à ce niveau de compétition et veulent y investir se prononcent tous en faveur du plan d’autonomie marocain..
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