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IDEES

Entretien (1/2). Lex Paulson : “Le Maroc deviendra un leader international de l’intelligence collective”

Dans la première partie de cette interview, Lex Paulson, directeur exécutif de la School of Collective Intelligence de l’UM6P, nous expose le concept de l’intelligence collective et la façon dont il peut améliorer la gouvernance et le leadership dans les organisations et la société.

Entretien (1/2). Lex Paulson : “Le Maroc deviendra un leader international de l’intelligence collective”
Lex Paulson, directeur de la School of Collective Intelligence de l’UM6P.
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Le 27 mars 2023 à 15h00 | Modifié 29 mars 2023 à 13h28

La School of Collective Intelligence de l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) est la première école de son genre dans le monde. Elle vise à développer l'intelligence collective en tant que science et à la promouvoir dans les entreprises, les ONG et les administrations publiques en tant que pratique.

Son directeur exécutif, Lex Paulson, enseigne le plaidoyer à Sciences Po Paris. Formé aux techniques classiques et à l'organisation communautaire, il a été conseiller en stratégie de mobilisation pour les campagnes de Barack Obama en 2008 et d'Emmanuel Macron en 2017.

Il a également été conseiller législatif au 111e Congrès américain (2009-2011) et a organisé six campagnes présidentielles américaines. Il a contribué à faire progresser l'innovation démocratique au sein de la Commission européenne et dans de nombreux pays dans le monde.

Dans la première partie de cet entretien, il explique le concept de l'intelligence collective, son importance dans l'éducation, sa valeur ajoutée pour les organisations et dans la société en général, sa relation avec la gouvernance et le leadership et les raisons qui ont poussé l'UM6P à lui dédier une école au sein de l'université.

 

Médias24 : Comment présenteriez-vous l’intelligence collective à ceux qui ne sont pas familiers avec ce concept ?

Lex Paulson: L’intelligence collective est simplement la capacité des groupes à surpasser les performances même des meilleurs individus pour résoudre des problèmes complexes ou effectuer des tâches. Cette capacité est propre aux êtres humains, car nous avons la capacité de collaborer de manière plus sophistiquée que les autres êtres vivants sur cette planète.

En tant qu’espèce, nous ne sommes ni les plus forts ni les plus rapides, mais nous sommes les plus collaboratifs, ce qui nous permet d’habiter dans des villes prospères avec des technologies avancées. C’est grâce à la collaboration et du génie de milliers de personnes, bien organisés et structurés.

L’intelligence collective est donc à la fois quelque chose de profondément humain, que nous pratiquons tous les jours dans nos interactions et nos réflexions en groupe, mais c’est aussi une science qui nous permet de mieux comprendre comment favoriser cette capacité. En effet, l’intelligence collective n’est pas automatique – il y a de la stupidité collective aussi ! – et peut être entravée par des facteurs tels que la conformité ou encore des outils qui nous polarisent ou nous fragmentent.

C’est pourquoi il est important d’étudier les conditions nécessaires pour produire de l’intelligence collective et d’accompagner les acteurs, les organisations, les entreprises et les ministères qui cherchent à être plus efficaces ensemble.

- À qui est destinée l’intelligence collective ? Qui peut en bénéficier ?

 - L’intelligence collective peut bénéficier à chaque être humain, car nous y participons tous les jours. Dans n’importe quelle organisation, nous avons différents rôles, différentes ressources et différentes façons de collaborer, telles que des réunions ou des échanges de mails. Cependant, nous savons tous que notre façon de collaborer n’est pas toujours optimale.

Malheureusement, notre système éducatif ainsi que nos entreprises hiérarchisées peuvent parfois individualiser et séparer les personnes. Les notes individuelles, les primes individuelles et les salaires individuels peuvent rendre la collaboration difficile à construire.

Ainsi, la science de l’intelligence collective, que nous étudions à travers nos programmes de recherche, nos Masters, nos doctorats et nos programmes exécutifs, est destinée à ceux qui cherchent à rendre leurs équipes plus performantes, plus efficaces et plus agiles. Cela implique un leadership distribué plutôt que concentré sur une seule personne, en prenant en compte les différentes directions de l’organisation.

Au Maroc, il y a une ouverture d’esprit envers les nouvelles disciplines, les sciences de l’intelligence collective apparues dans les années 70

 - Pourquoi l’UM6P a-t-elle décidé de créer une école dédiée à l’intelligence collective ?

- Tout d’abord, je dirais que ce qui est possible ici au Maroc ne serait pas possible aux États-Unis ni en France. En France, où j’ai vécu pendant 11 ans, il y a des silos profonds et incassables. Aux États-Unis, tout est déterminé par la rapidité de gagner de l’argent. En revanche, au Maroc, il y a une ouverture d’esprit envers les nouvelles disciplines, les sciences de l’intelligence collective apparues dans les années 70. Il y a également une appétence pour les méthodes scientifiques de collaboration ainsi que pour les nouvelles méthodes de gouvernance.

De plus, il y a une patience de construire quelque chose sur le long terme, et avec la vision du Roi, du président de OCP et du président de l’UM6P, nous avons été invités à construire avec des collègues marocains, européens et américains, un nouveau centre de recherche et d’excellence dédié à cette science. Je suis convaincu que le Maroc est en train de devenir le leader mondial dans ce domaine et nous sommes honorés de contribuer à la création de cette école à l’UM6P.

 - On dit souvent que les étudiants marocains manquent de soft skills. Avez-vous ressenti cela et pensez-vous que la formation à l’intelligence collective peut y remédier ?

 - Tout d’abord, je n’aime pas le terme soft skills, car les compétences telles que la communication ou la collaboration en équipe ne sont pas simples. Ce sont les compétences les plus complexes et les plus sophistiquées parmi toutes les compétences humaines, car elles impliquent la compréhension de la psychologie humaine, des comportements et des valeurs.

Cependant, notre système éducatif ne valorise pas suffisamment ces compétences. Nous valorisons davantage les mathématiques et les sciences dures, mais cela ne devrait pas être le cas.

Je crois que les étudiants au Maroc, comme aux États-Unis ou en France, devraient apprendre dès leur plus jeune âge comment collaborer. Les systèmes éducatifs les plus performants, comme celui de la Finlande, ont moins de notes individuelles pour les étudiants et mettent l’accent sur la collaboration et les projets de groupe.

Je pense que la vision du ministre de l’éducation Chakib Benmoussa est dans ce sens. Le ministère collabore actuellement avec notre université pour mettre en place une révolution dans l’éducation publique marocaine, en favorisant des modèles plus agiles et plus collaboratifs, afin que les étudiants marocains apprennent dès leur plus jeune âge à collaborer.

Les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, tels que la pénurie d’eau, les changements démographiques ou la migration, ne peuvent être résolus par une personne seule, même avec plusieurs docteurs des meilleures universités du monde. Ces problèmes nécessitent des collaborations massives qui sont bien structurées, équipées et organisées. Nous devons donc commencer à transmettre ces compétences de collaboration dès l’école primaire.

L’intelligence collective ne peut être téléchargée comme un logiciel. Elle existe déjà, mais elle peut ne pas être libérée et optimisée.

- Comment l’intelligence collective peut-elle se manifester dans l’entreprise ? Et quels sont les avantages qu’elle peut apporter ?

 - Chaque entreprise a une intelligence qui lui est propre, mais la question est de savoir si cette intelligence est forte ou faible. Chaque organisation a ses points forts et ses points faibles, et la question est de savoir comment l’organisation peut prendre conscience de ceux-ci. Pour y parvenir, il faut sortir de nos habitudes quotidiennes.

Notre université offre aux leaders et aux managers l’opportunité de reconsidérer leurs structures et leurs façons de travailler, afin de faire des ajustements. Nous ne résolvons pas les problèmes d’organisation pour les autres, c’est aux leaders de le faire. Cependant, nous les aidons en leur fournissant des méthodes, des outils concrets pour réorganiser et restructurer leurs équipes, afin d’être plus intelligents. Nous aidons à libérer et déclencher cette intelligence, car l’intelligence collective ne peut être téléchargée comme un logiciel. Elle existe déjà, mais elle peut ne pas être libérée et optimisée.

Notre rôle consiste à accompagner la libération de l’intelligence qui existe déjà au sein de l’organisation, en équipant les leaders d’entreprises, d’ONG et d’entités publiques avec ces méthodes et ces outils pour réorganiser et restructurer leurs équipes. Cela peut aider l’organisation à prendre conscience de ses propres points forts et points faibles, et à devenir plus intelligente et plus performante.

 - Pouvez-vous expliquer la relation entre intelligence collective, gouvernance et leadership ?

- Il est important de faire la distinction entre leadership et autorité. L’autorité est le pouvoir de donner des ordres et de s’assurer qu’ils sont respectés, tandis que le leadership est la capacité d’aider les autres à réaliser leur potentiel et de résoudre collectivement les problèmes les plus importants.

Le leadership est une pratique, pas un statut. Ce n’est pas un titre dans un CV, c’est quelque chose que l’on peut pratiquer à tous les niveaux d’une entreprise, d’une école, d’un hôpital ou d’une administration. Il suffit de donner les outils, les compétences et la confiance aux membres de l’organisation pour pratiquer ce leadership.

Le Maroc est confronté à de grands défis en termes d’eau, de démographie, d’éducation publique et de création d’opportunités pour ses jeunes. Pour relever ces défis, nous avons besoin de leadership à tous les niveaux, et pas seulement de la part d’une seule personne.

Nous avons besoin d'un grand leadership au niveau de Rabat et le Roi s’inscrit dans ce sens. Mais nous avons besoin de millions de Marocains qui pratiquent le leadership. C’est la raison pour laquelle les systèmes de gouvernance sont en train d’être réinventés pour permettre une collaboration plus étroite avec les citoyens, qui peuvent également être des leaders.*

A SUIVRE

Entretien (2/2). Lex Paulson : “Le Maroc est en train d’inventer son propre modèle de gouvernance”

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Le 27 mars 2023 à 15h00

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