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ECONOMIE

Les aides directes, remède aux chocs inflationnistes actuels et futurs

Faute de pouvoir juguler l’inflation qui devient structurelle et durable, les transferts monétaires ciblés restent la seule solution pour limiter l’impact de ce phénomène sur le pouvoir d’achat des ménages et préserver les équilibres sociaux des pays. Ce n’est pas un économiste de gauche qui le dit, mais la Banque mondiale et le FMI, les deux institutions qui portent le flambeau du libéralisme.

Les aides directes, remède aux chocs inflationnistes actuels et futurs
File devant les guichets pour la distribution de l'aide financière pendant le confinement en 2020. Ph. MAP
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Le 10 avril 2023 à 13h19 | Modifié 24 octobre 2023 à 21h47

Les deux dernières sorties du FMI et de la Banque mondiale au sujet de l’inflation mondiale, et celle qui touche particulièrement les pays de la région Mena, dont fait partie le Maroc, révèlent le nouveau consensus économique qui se dessine.

Tout d’abord, les deux institutions indiquent que l’inflation qui frappe le monde et notre région est tout sauf temporaire. Son caractère structurel, durable, n’est plus sujet à débat. Perturbations des chaînes de valeur, augmentation des coûts de production, chocs sur l’offre, risques et tensions géopolitiques, changements climatiques et baisse de la production agricole notamment dans les zones arides et semi arides comme le Maroc… sont autant d’éléments qui appuient cette thèse.

Jusqu’en 2022, les institutions mondiales, qui donnent le LA des tendances économiques, recommandaient des recettes classiques, inspirées de la littérature économique et monétaire : hausse des taux directeurs par les banques centrales, absorption des liquidités qui circulent sur le marché, dévaluation ou dépréciation de la monnaie, limitation des dépenses publiques… Bref, les mêmes recettes d’austérité monétaire et budgétaire que celles appliquées dans les années 1980 et dont les résultats avaient été dévastateurs pour plusieurs économies dont celle du Maroc, qui avait connu depuis une forte dégradation des services publics (éducation et santé) et un creusement des inégalités sociales et économiques.

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Mais face à cette nouvelle inflation post-Covid, qui ne ressemble en rien à celle connue par le passé - elle n’est pas liée simplement à la hausse de la demande, mais elle est multifactorielle et prend un caractère structurel -, le FMI comme la Banque mondiale ont, semble-t-il, revu leur doxa, ou l’ont du moins adaptée au nouveau contexte.

Les transferts monétaires : une solution d’urgence

Sans renier la nécessité de l’intervention des banques centrales par le biais du relèvement des taux ou l’adoption d’une certaine orthodoxie budgétaire, les institutions de Bretton Woods recommandent désormais à des Etats comme le Maroc d’instituer de nouvelles politiques sociales pour protéger leur capital humain. Car c’est de cela qu’il s’agit, et la Banque mondiale le dit clairement en abordant la problématique de l’inflation sous l’angle de l’impact sur les enfants de moins de cinq ans qui, en l'absence d'une nutrition correcte, peuvent souffrir d'un retard de croissance lequel impactera leurs résultats scolaires, leurs performances cognitives, et plus tard leur productivité. Une série d’impacts qui réduira de manière sensible la qualité du capital humain de demain, que la Banque mondiale considère depuis quelques années comme un facteur essentiel pour le développement des nations.

Face à l’incapacité des pouvoirs publics, des Etats, des banques centrales de juguler l’inflation, la solution proposée est donc de parer à l’urgence en instaurant de manière "immédiate" un bouclier anti-pauvreté via des transferts monétaires directs. Un système d’aides publiques ciblées, précisent-ils, qui irrigue de manière directe les populations dans le besoin pour éviter l’augmentation de la pauvreté, le déclassement des couches moyennes, l’insécurité alimentaire, les problèmes de malnutrition des enfants et des femmes enceintes, les risques de tensions sociales…

Les deux institutions véhiculent un message important : les Etats et les banques centrales sont incapables de maîtriser cette inflation d'un genre nouveau, structurelle et qui va durer dans le temps. Il faut donc en limiter les conséquences. La solution proposée : des transferts monétaires aux plus pauvres. C'est devenu une urgence. Car le coût de la pauvreté et de la baisse du pouvoir d'achat semble être plus élevé que le coût de l'inaction.

Cette phrase de Farid Belhaj, contenue dans le dernier bulletin de la Banque mondiale pour la région Mena résume bien l’enjeu : "Dans la conjoncture macroéconomique actuelle, la hausse des prix des denrées alimentaires fait qu’il est difficile pour les familles de joindre les deux bouts. L’inflation frappe beaucoup plus durement les pauvres que les riches, parce que les pauvres dépensent la majeure partie de leur budget pour la nourriture et l’énergie. C’est un schéma bien connu, qui s’applique à la région Mena comme ailleurs dans le monde. L’insécurité alimentaire, induite par les effets simultanés des prix élevés des denrées alimentaires et de la faible croissance économique, peut avoir des conséquences considérables. Alors que les effets immédiats de l'insécurité alimentaire peuvent se manifester par des pertes de vie dévastatrices lorsque les enfants sont malnutris, même in utero, leur destin peut être bouleversé à jamais, car ils se retrouvent sur la voie d’une prospérité limitée."

Et d’ajouter : "La région a une myriade de défis à relever pour satisfaire les aspirations des jeunes. Aujourd’hui, nous sommes en passe de décevoir les enfants de la région en mettant leur avenir en péril, à moins que nous n’agissions. Les gouvernements de la région doivent agir sans tarder, non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi pour des raisons économiques - les enfants sous-alimentés deviennent des travailleurs peu productifs. L’insécurité alimentaire pose un défi énorme."

Un remède coûteux mais qui est préférable à l’inaction

C’est de ce constat que découle le remède des aides directes, qui est certes coûteux, mais reste préférable à l’inaction qui peut avoir des coûts à long terme beaucoup plus importants, comme le soutiennent aussi bien la Banque mondiale que le FMI.

Dès lors que les coûts humains et économiques de l’inflation augmentent avec le temps, la logique veut que la mise en œuvre de politiques de prévention et d’adaptation soit préférable à l’inaction, à savoir laisser les conséquences de l’insécurité alimentaire s’aggraver avec le temps, avait clairement expliqué Roberta Gatti, économiste en chef de la Banque mondiale pour la région Mena, lors d’une table ronde organisée le jeudi 6 avril, plaidant pour l’instauration, "sans attendre", d’une politique de transferts monétaires vers les plus pauvres.

Une solution qui, selon Roberta Gatti, est la plus efficace dans le contexte actuel et semble donc préférable aux réflexes naturels des pouvoirs publics dont l’action tend généralement à élargir le budget des subventions aux produits de première nécessité, plafonner les prix de certaines matières ou intervenir de manière directe sur les marchés…

Des mesures, explique l’économiste, de nature à créer des distorsions qui engendrent des déséquilibres sur les marchés de produits, et peuvent avoir des répercussions négatives à long terme sur les résultats macroéconomiques, contrairement aux aides directes.

"Le contrôle des prix peut freiner l’investissement et la croissance et aggraver la pauvreté, tandis que les subventions peuvent mettre à mal les secteurs non subventionnés et entraîner une répartition inefficace de la main-d’œuvre entre secteurs. Inversement, les transferts monétaires sont largement considérés comme générant moins de distorsions que les interventions spécifiques à certains marchés, comme les subventions et le contrôle des prix. Cela dit, ils sont plus efficaces, car concentrant l’aide sur les bénéficiaires les plus nécessiteux. S’ils peuvent aider les ménages à résister aux effets de l’inflation, ils n’aident pas à faire baisser les prix. Cependant, l’association des transferts à des outils plus traditionnels de maîtrise de l’inflation, telle une politique monétaire rigoureuse, peut contribuer à protéger les plus vulnérables contre les hausses de prix à court terme, tout en ancrant l’inflation anticipée à moyen et long terme sans pour autant fausser profondément l’activité économique", plaide Roberta Gatti.

Le Maroc a anticipé la tendance, mais doit accélérer la mise en œuvre de son programme social

Si l’on veut appliquer cette recette au cas marocain, cela revient à démanteler sans attendre la Caisse de compensation qui continue de subventionner de manière aveugle la farine, le sucre et le gaz butane, de consolider tous les programmes d’aides sociales pour construire un bouclier social bien doté financièrement, qui cible les plus pauvres.

Et cela semble justement être la politique que promeut l’Etat marocain et que le gouvernement a annoncée à plusieurs reprises. Le Maroc avait même anticipé cette tendance dès la survenance de la pandémie, en instaurant un hélicoptère monétaire de trois mois en 2020, et en annonçant dans la foulée, par la voix de la plus haute autorité du pays, la mise en place d’un système de protection sociale généralisée, avec l’accélération du projet du Registre social unifié (RSU). Ce dernier vise à identifier les populations dans le besoin pour les cibler directement par des transferts monétaires réguliers et durables.

Un programme qui a commencé à prendre forme, avec la première étape de la généralisation de l’assurance maladie, et qui se poursuivra selon le calendrier gouvernemental par la généralisation, entre 2023 et 2026, des allocations familiales, des pensions minimales de retraite, d’une assurance contre la perte d’emploi… avec la mise en place du RSU dès la fin de l’année pour lancer au plus vite le système des aides directes et, en parallèle, le démantèlement de la Caisse de compensation en 2024, comme annoncé en 2022 par l’exécutif et par Bank Al-Maghrib dans le dernier communiqué de son Conseil.

Toute une politique qui jette les bases d’un État social nouveau, qui se révèle ne plus être un choix si l'on se réfère aux alertes lancées par la Banque mondiale et le FMI, mais une nécessité absolue. Reste à en assurer la bonne exécution et surtout la rapidité de déploiement. Car plus le temps passe, plus les risques augmentent et plus le prix (économique et social) à payer sera élevé…

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Le 10 avril 2023 à 13h19

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