L’archéologie de sauvetage délaissée au Maroc : cas de la mosquée Al Quaraouiyine (Ihssane Serrat)
En décembre dernier, l'Académie du Royaume du Maroc a consacré une journée scientifique exceptionnelle à l'archéologie de sauvetage sur Tinmel et autres monuments emblématiques du Royaume, à l'instar de la mosquée Al Quaraouiyine à Fès, dont seulement 5% du potentiel archéologique a été découvert depuis les dernières fouilles de 2006.
Le 19 novembre 2023, des experts de renom, relayés par Médias24, tiraient la sonnette d'alarme au sujet de la conduite du chantier de reconstruction de Tinmel où les matériaux issus de l'effondrement de la mosquée avaient été traités et déblayés comme de vulgaires gravats de chantier. Malgré les démentis apportés ici et là, il s'est avéré que les matériaux de petite taille avaient tous été déblayés, bien que ceux de grande taille aient été préservés et rangés. Un gâchis irrémédiable a donc été commis.
Après le séisme, une idée s'était rapidement imposée: restaurer et/ou reconstruire les monuments affectés ; et le faire rapidement. Or, dans ce domaine, l'archéologie doit précéder l'architecture.
"Il existe un processus appelé archéologie de sauvetage-archéologie préventive ; c'est-à-dire l'intervention urgente d'archéologues pour documenter ce qui s'est passé, récupérer les éléments qui doivent être récupérés, mais avec une documentation très précise du lieu. Il y a des éléments architecturaux qu'il est important de comprendre, quels sont les matériaux, quelles sont les épaisseurs, quelle est la stratigraphie; c'est-à-dire que la destruction est, malheureusement certes, la seule opportunité que nous avons de comprendre un monument impacté par une catastrophe naturelle", nous expliquait alors Abdellah Fili, docteur en histoire, médiéviste reconnu et spécialiste des sites du Haouz, dont Tinmel, Aghmat et ceux de Taroudant.
Mais comme dit le proverbe, l'erreur est didactique. Espérons donc que la notion d'architecture de sauvetage s'impose enfin dans les esprits dans cet espace riche en monuments et en histoire qu'est le Royaume.
Une riche journée d'étude de l'Académie du Royaume du Maroc
Le 16 décembre 2023, l'Académie du Royaume du Maroc organisait une journée d'étude sur l'après-séisme sur le thème : "L'archéologie de sauvetage : Tinmel et les patrimoniaux de la région d'Al Haouz". Il s'agit de la toute première réunion scientifique d'ampleur, spécifiquement et intégralement dédiée à l'archéologie préventive et de sauvetage au Maroc.
Un constat se dégage : les interventions de sauvetage et de prévention archéologique sont aujourd'hui prioritaires au Maroc à mesure que les travaux d'aménagement et d'infrastructures se multiplient.
Dans cet article, le focus sera mis sur les interventions réalisées au niveau de l'emblème de la ville de Fès, notamment la mosquée Al Quaraouiyine, à travers un exposé présenté lors de cette journée à l'Académie.
"La mosquée Al Quaraouiyine : une mine de découvertes archéologiques"
Les interventions archéologiques de sauvetage ont mis à jour une stratigraphie plus ancienne et contribué à la compréhension de l’histoire de la mosquée Al Quaraouiyine dont le noyau remonte au IXe siècle, mais aussi à l’histoire de la ville de Fès, explique à l'occasion de cette journée scientifique, Ihssane Serrat, docteure en archéologie islamique à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP).
"Au niveau des élévations, cette mosquée conserve des traces de la majorité des dynasties marocaines. En revanche, les interventions de sauvetage ont mis au jour une stratigraphie plus ancienne et ont contribué à la compréhension de l'histoire de la mosquée et à celle de Fès en général".
Dans son intervention, Mme Serrat expose donc "un exemple d'intervention urgente, au sein de la médina de Fès (sur la mosquée Quaraouiyine), et dans un monument vivant, illustrant la valeur de l'archéologie de sauvetage mais aussi les épreuves et les limites qu'elle rencontre encore au Maroc".
"La mosquée Al Quaraouiyine est une mine de découvertes archéologiques, surtout fortuites et successives", souligne-t-elle. Durant les années 1950, pendant les travaux de restauration de celle-ci, Henri Terrasse, à l'époque directeur d’études en archéologie et art musulman à l’Institut des hautes études marocaines, avait en effet été à l'origine d'une découverte exceptionnelle, notamment celle d'une inscription sur un linteau de cèdre qui était encastré au mihrab de la mosquée avant l’agrandissement zénète mené sous la dynastie des Almoravides. Cette découverte est connue sous le nom de "poutre de Daoud". D’autres découvertes ont été documentées, notamment des plâtres sculptés d’époque almoravide et camouflés juste avant l’arrivée des Almohades.
Des moyens humains "très réduits"
La première intervention de sauvetage de l’INSAP au niveau de la mosquée Al Quaraouiyine remonte à 1993. Elle n’a toutefois duré qu’une semaine en raison de la réouverture de la mosquée pendant le mois de Ramadan, sans pouvoir réaliser le planning initial.
L’intervention réalisée en 2006 a connu le même sort que la précédente, après le désistement du ministère de la Culture, l’archéologie de sauvetage n’étant pas dotée d’un budget spécial. La majorité des charges ont été financées par des fonds propres, notamment ceux du directeur de la mission de sauvetage qui a finalement duré plus de deux mois.
Par ailleurs, les moyens humains déployés étaient "très réduits". Il n’y avait pas plus de quatre archéologues pour couvrir une superficie de plus de 300 m2, se souvient Ihssane Serrat.
Les fouilles de 2006 ont cependant révélé les traces d’une occupation beaucoup plus ancienne, antérieure à la mise en place du noyau de la mosquée sous les Idrissides. A titre d’exemple, deux maisons construites dans une impasse ont été retrouvées dans un très bon état de conservation, permettant ainsi de découvrir la vie domestique sous les Almoravides. Une trouvaille "exceptionnelle" selon l'interlocutrice.
Et cette dernière d'ajouter : "Sur le plan chronologique, les céramiques et les enduits sont d'une valeur ajoutée pour les recherches archéologiques au Maroc médiéval, grâce au contexte stratigraphique scellé que propose la mosquée Al Quaraouiyine. Ils ont également permis les rapprochement culturels constituant un véritable atout, notamment dans le rapport entre le centre et son arrière pays, mais également sur une échelle plus large avec la Méditerranée occidentale".
"Un exemple concret de résistance aux défis majeurs de l’archéologie de sauvetage"
Toutefois, les restes des recherches archéologiques in situ ont été rapidement enterrés et remblayés à la fin de cette intervention urgente, alors qu’ils auraient pu faire l’objet d’un site visitable à partir du côté est de la mosquée représentant des traces emblématique du Maroc médiéval, regrette Ihssane Serrat.
"La mosquée Al Quaraouiyine représente un exemple concret de résistance aux défis majeurs de l’archéologie de sauvetage. Il est indispensable de considérer que la gestion de tous les sites et monuments historiques nécessite urgemment une prise de conscience de l’importance des fouilles préventives, et non pas seulement des fouilles de sauvetage".
C’est dans ce sens qu’Ihssane Serrat présente un certain nombre de conclusions :
- le nombre de découvertes sous le protectorat était beaucoup plus important qu’actuellement ;
- seulement 5% du potentiel archéologique a été découvert lors de ces fouilles de 2006 ; il en reste encore 95% à documenter ;
- beaucoup de travaux d’aménagement sont entretenus dans les monuments historiques fonctionnels sans accompagnement archéologique alors que les questions primordiales trouveront certainement une réponse sous les sols des médinas.
Urgence à Tinmel: des archéologues sonnent l'alarme sur la conduite du chantier de la Mosquée
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