Le Maroc face au risque d’une inflation alimentaire diffuse et composite
Alors que les instances internationales s'inquiètent d'un nouveau choc systémique mondial lié aux tensions géopolitiques, le Maroc navigue entre une campagne agricole prometteuse et des goulots d'étranglement logistiques nationaux. Si le blé tendre reste sous protection, les filières animale, sucrière et oléagineuse demeurent exposées à une inflation de second rang et à une saturation portuaire qui grignote les marges de manœuvre. Analyse.
Une petite musique de fond se fait entendre depuis quelques semaines dans les cercles financiers et diplomatiques internationaux. Aussi bien dans la presse que chez des responsables de premier ordre, on parle d'une inflation alimentaire qui s’installe, déclenchée par la guerre au Moyen-Orient. Ce conflit a non seulement détruit des capacités énergétiques et industrielles, mais il a surtout généré un goulot d'étranglement stratégique au niveau du détroit d'Ormuz.
Les alertes se multiplient. La FAO évoque désormais un "choc systémique" sur les systèmes agroalimentaires mondiaux. Le Programme alimentaire mondial alerte sur une "catastrophe pour des millions » de personnes, tandis qu'António Guterres constate des effets "en temps réel" sur les prix. Christine Lagarde a d'ailleurs rappelé qu’environ un tiers des engrais mondiaux transitent par ce détroit menacé. Le Financial Times n’hésite plus à titrer sur la "prochaine crise alimentaire mondiale", relayant l'inquiétude des traders face aux risques de rupture.
Dans ce concert d'inquiétudes, le Maroc, qui s’attend à l'une de ses meilleures campagnes agricoles depuis des années, est-il réellement à l’abri ?
Le détroit d’Ormuz, une menace indirecte pour le Royaume
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le risque immédiat pour l'approvisionnement alimentaire du Maroc ne se situe pas dans le Golfe, quoiqu’il y participe. Médias24 a interrogé les professionnels du secteur, et le diagnostic est nuancé.
Siham Fellaoui, directrice générale de la Fédération nationale des négociants en céréales et légumineuses (FNCL), se veut rassurante sur ce point. "Nous ne sommes pas directement concernés par la fermeture du détroit d'Ormuz. Nos principaux bassins d'achat sont en dehors de ce périmètre".
De fait, les céréales marocaines proviennent majoritairement d'Europe, d'Amérique du Nord et de la région de la mer Noire. Actuellement, les cargaisons circulent normalement, et les cours mondiaux sont même favorables.
Le blé s'achète autour de 194 euros la tonne, soit en dessous de sa moyenne historique de 202 euros.
Même constat pour le maïs, pilier de l'aviculture. Youssef Alaoui, président de la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole (FISA), précise qu'avec une production record en Argentine [un des principaux fournisseurs du Maroc, avec le Brésil et les USA, ndlr], les achats s'effectuent actuellement dans des conditions relativement bonnes, si ce n’est le coût du fret.
Siham Fellaoui précise que les coûts de transport ont augmenté de 15% à 20%, que les céréales proviennent d'Europe, des États-Unis ou d'Amérique latine. Ce renchérissement reflète une tension globale sur les capacités de transport maritime, nourrie par la hausse du pétrole, par les détournements de routes liés aux différentes crises en cours, et par la pression sur les assurances.
Par ailleurs, dans les zones de passage stratégiques comme le canal de Panama ou celui de Suez, les marchandises à plus forte valeur tels les hydrocarbures sont priorisées par rapport à celles ayant une valeur moindre, comme les céréales, créant embouteillages, rallongement des durées de livraison et surcoûts.
Cependant, si le flux de marchandises est préservé par la diversification des sources, la menace se déplace sur le terrain des intrants. L'urée a déjà progressé de 50% pour atteindre 700 dollars la tonne, et des acteurs clés comme la Russie ou la Chine restreignent leurs exportations. Le groupe OCP a, lui, annoncé une baisse de ses capacités de production de 30%. Selon les experts, ce choc sur les engrais mettra entre six et neuf mois avant de se refléter dans les prix à l'importation de la future récolte mondiale.
C’est ce que confirme d’ailleurs Siham Fellaoui : "Nous regardons de très près ce qui se passe dans le Golfe, car en cas de maintien du statu quo, ou pire, en cas de dégradation, la saison prochaine des exportations sera difficile et nous risquons vraiment une inflation due aux engrais".
Le nœud de l'inflation nationale
Toutefois, pour les opérateurs marocains, la véritable perturbation actuelle n’est pas géopolitique, elle est logistique et domestique. Depuis novembre dernier, à la suite des successions de conditions de mauvais temps, le port de Casablanca, qui traite 55% à 70% des importations céréalières annuellement, est en situation d'engorgement persistant. Ce vendredi matin encore, 19 navires céréaliers attendaient en rade.
Cette saturation transforme chaque cargaison en un gouffre financier. Les surestaries sont massives. L'immobilisation des navires, qui dure en moyenne un mois, coûte entre 18.000 et 20.000 dollars par jour, impactant directement les coûts du fret. Pour un navire transportant 6 millions d'euros de marchandise, le surcoût peut atteindre 6 millions de dirhams, soit un renchérissement de près de 10% de la valeur de la marchandise. Comme le souligne Youssef Alaoui, "l'augmentation des surestaries impacte nos coûts plus que la hausse des cours mondiaux".
Au-delà du coût financier, cette congestion érode les stocks tampons. Alors que la filière disposait habituellement d’un à deux mois de réserves, ces coussins de sécurité ont été rongés par les délais portuaires. En cas de choc d'offre réel, la transmission aux prix de vente serait désormais immédiate. "Nous vivons au jour le jour dans une incertitude totale", confie le président de la FISA.
Un bouclier étatique à périmètre limité
Face à cette situation, l'État marocain maintient son dispositif de soutien pour le blé tendre. En cas de hausse des prix, une compensation publique couvre la différence entre le prix de sortie de port plafonné à 2.700 dirhams la tonne et les cours internationaux. Cela permet de maintenir le prix du pain à 1,2 dirham quel que soit le cours international via le tampon du budget public.
En outre, la collecte nationale s'annonce excellente avec 90 millions de quintaux prévus. Toutefois, la répartition entre orge, blé tendre et blé dur reste à affiner.
Même si le Maroc consomme annuellement l’équivalent de 18 millions de tonnes, les frontières seront fermées à l'importation en juin et juillet pour privilégier la collecte de la production locale. Un mécanisme qui pourrait s’étendre au-delà si les stocks accumulés par les minotiers empêchent l’absorption de la production nationale. Siham Fellaoui assure ainsi que l'approvisionnement du marché national est garanti pour le blé tendre via la compensation de la variation des cours et la prime de stockage.
Toutefois, ces boucliers ne protègent pas le blé dur, dont les importateurs absorbent seuls la volatilité. Ils ignorent également le maïs et les tourteaux de soja nécessaires aux filières animales. La FNCL tout comme la FISA appellent aujourd'hui à élargir la logique du stock stratégique à ces intrants critiques.
L’inflation de second rang en cours ?
Cet état des choses n’a pas empêché la reprise de l’inflation. Le haut-commissariat au Plan (HCP) estime que l’inflation alimentaire a repris au Maroc en mars 2026, après plusieurs mois de déflation.
Selon lui, les viandes ont progressé de 2,4% sur le seul mois de mars, les légumes de 9,7%, les fruits de 2,6%. Cette inflation est ainsi diffuse et composite. Elle est essentiellement drivée par l’augmentation des coûts du transport à +10% en mars.
Cette courroie de transmission énergétique va aussi commencer à peser sur les prix des importations, et pas seulement à travers le transport. Lorsque le Brent franchit les 100 dollars (avec un pic à 126 dollars en mars 2026), l'impact est double. En amont, il augmente les coûts de production en Argentine ou en Ukraine, qui se répercutent sur les cotations mondiales. Tout comme il augmente le coût de production des agriculteurs nationaux : chaque tracteur consomme une moyenne de 25 à 30 litres de gasoil par hectare labouré ou moissonné.
En aval, il renchérit les films plastiques des serres du Souss (matériau pétrochimique importé, dont le prix suit directement les cours du brut), les semences hybrides des Pays-Bas ou d’Espagne, les emballages et le transport entre Agadir et les marchés de gros. Même les fruits ou légumes issus des écarts de tri voient leurs prix augmenter, car ils doivent intégrer les coûts de production plus élevés des exploitations tournées vers l'export.
L’autre niveau est celui des engrais, et il est le plus redoutable parce que ses effets sont différés. Quand un agriculteur réduit sa dose d'azote au semis, les conséquences n'apparaissent pas le lendemain dans les prix. Elles se matérialisent à la récolte, c'est-à-dire avec un décalage de six à neuf mois. Le gaz naturel détermine entre 70% et 90% du coût de production des engrais azotés. Depuis le déclenchement du conflit, la production de gaz dans la région du Golfe a reculé de 20%, entraînant des hausses de prix du gaz allant jusqu'à 70%. L'urée – engrais azoté de référence – a progressé d'environ 50% depuis le début de la guerre, passant de 400 à 490 dollars la tonne à environ 700 dollars FOB Égypte, cours de référence mondiale.
Face à ces coûts, les agriculteurs européens ou américains font des arbitrages qui se répercutent sur les marchés mondiaux, dont le Maroc dépend. La conséquence directe est une probable réduction des superficies emblavées en maïs en 2026, dont les rendements sont attendus en baisse également en Inde et au Brésil, selon la FAO.
Des filières exposées
Cette infusion de l’inflation agricole risque ainsi de toucher le coût des aliments que l’on va consommer demain. La filière oléagineuse illustre peut-être mieux que toute autre la profondeur de cette vulnérabilité. Dans une interview, Faïçal Merzouk, directeur adjoint en charge de l'amont agricole chez Lesieur Cristal, confirmait à Médias24 que le taux de dépendance aux importations atteint encore près de 98%. Cette année, portée par de meilleures précipitations, la filière espère atteindre 30.000 tonnes collectées pour les industriels, mais pratiquement toutes les semences utilisées pour produire le tournesol et le colza nationaux sont elles-mêmes importées.
"Aujourd'hui, pratiquement toute la semence utilisée est importée", indiquait Merzouk. Ce sont des hybrides européens, dont le coût de production intègre lui aussi les hausses énergétiques en cours. Tout comme les importations futures de sucre brut importé.
Les filières de protéines animales sont encore plus exposées, et leur vulnérabilité est structurelle, car plus granulaires que quelques industriels intégrés. Quatre-vingts pour cent du coût de revient d'un poulet de chair marocain dépend du maïs et des tourteaux de soja achetés sur les marchés mondiaux, en cas de renchérissement dû aux cours du pétrole ou des engrais. D’autres intrants comme les vitamines pour l'alimentation animale, toutes importées d'Asie ont déjà vu leurs prix grimper en flèche selon les professionnels.
Pour les viandes rouges, les signaux du SIAM 2026 sont certes encourageants. Abderrahman Mejdoubi, président de l'ANOC, a affirmé au micro de médias24 que la reconstitution du cheptel est "bien engagée". Le Maroc disposerait de 33 millions de têtes, avec entre 6 et 7 millions d'ovins prêts pour Aïd al-Adha. Les professionnels parlent d'une offre abondante, d'une qualité au rendez-vous, et de prix accessibles.
Ce redressement est réel dans les discours, mais pas encore dans les prix. Et ce, malgré plusieurs années de mesures d'urgence (aides directes aux éleveurs, appui aux femelles reproductrices, interdiction de l'abattage des reproductrices, annulation de l’Aïd, etc.) et la reprise des précipitations qui a reconstitué les parcours naturels. Le recensement de 2025 avait établi que le Maroc avait perdu 38% de ses effectifs bovins et ovins depuis 2016. La reconstitution, aussi bienvenue soit-elle, demeure fragile. Elle reste exposée à la même mécanique : si les aliments composés renchérissent sous l'effet du choc mondial en cours, les éleveurs qui ne peuvent plus nourrir leurs bêtes les vendront à l'abattage, y compris les femelles reproductrices, compromettant les naissances futures et réenclenchant l'inflation différée à l'année suivante.
La récolte ne fait pas tout
La prévision d'une récolte nationale de 90 millions de quintaux pour la campagne 2026 (9 millions de tonnes) est une excellente nouvelle qui soulage le monde rural. Pourtant, cette abondance céréalière ne doit pas masquer la réalité : la sécurité alimentaire marocaine se joue désormais sur des facteurs de plus en plus complexes. La vulnérabilité ne se situe plus seulement dans le ciel ou dans les champs, mais dans les surestaries du port de Casablanca, dans la faiblesse des dispositifs de stocks stratégiques, dans la dépendance aux intrants étrangers ou aux cours du pétrole.
L'inflation alimentaire est en train de muter d'une crise de volume en une crise de coûts logistiques et de composants intermédiaires. Si les récoltes locales en atténuent l'amplitude, elles n'en modifient pas la direction fondamentale : une pression persistante sur le pouvoir d'achat, alimentée par des facteurs structurels internes et une géopolitique des intrants en pleine mutation.
Avec une année pluvieuse record, ayant reconstitué les réserves d’eau des périmètre irrigués, plusieurs voix se lèvent pour appeler à revoir le modèle agricole plus souverain, notamment en relançant la production irriguée de céréales à même de réduire notre dépendance.
D’autres appellent aussi à des systèmes d’informations et de suivi des prix des produits importés, en vue de donner de la visibilité aussi bien à l’État qu’aux consommateurs finaux à même de juguler l’inflation des marges.
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