Mezzour: le Maroc veut construire un nouvel étage de son développement industriel
Invité du centre de recherches Links, le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, a décortiqué ce vendredi 23 février une question d’actualité : "Quelle politique industrielle dans un monde de mutations ?".
Le Centre de recherches juridiques, économiques et sociales (LINKS), lieu de rencontre entre professionnels, universitaires et chercheurs rattaché à l’Université Hassan II, a reçu ce vendredi 23 février le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, pour débattre autour du thème : "Quelle politique industrielle et commerciale dans un monde en mutation"?
Mezzour a d’abord livré un aperçu de l’évolution de la politique industrielle et commerciale du Royaume. "Avènement du nouveau règne (1999) ; un Maroc qui sort d’un plan d’ajustement structurel, qui se redéfinit et essaie de revoir sa place dans l’économie mondiale, qui voit l’arrivée d’une déferlante démographique de jeunes qui ont besoin de jobs ; un Maroc qui a besoin de se repenser et de repenser son économie fermée auparavant, dont le niveau d’ouverture se situait entre 40 et 45% − nous en sommes aujourd’hui à 85%. Le taux de pénétration des échanges extérieurs était très faible... On produisait pour nous-mêmes et on importait très peu... Nos principales exportations, c’était la roche de phosphate", se souvient le ministre.
"Un nouveau règne arrive. On entre dans une ère de mondialisation. Le Maroc se dit : j’ai un positionnement géostratégique intéressant, j’ai une jeunesse qui arrive, qu’est-ce que je fais pour profiter de cet élan, puisque mon marché intérieur ne suffit pas à faire grandir un tissu productif ou à créer suffisamment de recherche? Il faut que je m’ouvre. La première des choses : il faut que j’aie accès à plus de marchés. On doit donc signer les accords de libre-échange pour avoir accès à ces marchés. On commence à signer avec l’Europe, les Etats-Unis, puis avec la Turquie et les pays arabes...", rappelle-t-il à grands traits.
En 2023, les exportations automobile ont atteint 141 MMDH
"Cette ouverture des marchés était freinée par une notre connectivité logistique faible. Notre port principal, qui était celui de Casablanca, était saturé. On n’arrivait pas à développer de potentiels logistiques. Le Maroc s’est dit : Tanger est le croisement des routes maritimes (20% du trafic maritime passe par la zone maritime de Tanger), je vais donc faire une capacité supplémentaire de classe mondiale pour pouvoir permettre au commerce mondial de souffler et de faire du transbordement dans cette partie de la région, d’où le lancement de Tanger Med", enchaîne Ryad Mezzour.
"Nous nous sommes par la suite penchés sur la question de la production. Nous n’avions pas suffisamment de capital ni suffisamment d’incitations à l’époque. Les années 2000 ont été caractérisées par un boom de l’immobilier au Maroc. Nos industriels étaient en plus traumatisés, depuis les années 1990, par une campagne d’assainissement assez lourde et par des rapports sociaux assez compliqués, ce qui fait qu’ils étaient assez découragés de revenir vers le secteur productif... Il a donc fallu chercher des opérateurs et des investisseurs. In fine, nous avons réussi à convaincre quelques opérateurs. Les premiers qui nous ont fait confiance, ce sont les Japonais. Ils avaient besoin de produire des câbles et le marché du câblage était en train de prendre de l’ampleur. Le Maroc a une main-d’œuvre intéressante et accessible. Aujourd’hui, les Japonais, qui sont les premiers employeurs dans notre pays, ont commencé à installer des usines", note-t-il.
"En 2007, Renault accepte d’installer une usine au Maroc. C’est bien, on a eu l’assembleur final et autour de lui on va faire quelque chose. C’est transformatif, l’industrie automobile dans l’histoire industrielle d’un pays. En 2008, c’est la crise. Plus d’argent, plus de financement, plus rien. C’est à ce moment que le Maroc a dit : l’argent, on s’en occupe, on va prendre 50% des participations. Faites votre usine. Non seulement on a gagné de l’argent, mais on a également pu créer le premier secteur exportateur du pays, avec plus de 250.000 emplois derrière à la clé. Le total des exportations des biens du Maroc en 1999 était de 72 MMDH. En 2023, les exportations automobiles se chiffraient à 141 MMDH, avec un taux d’intégration de 69%", souligne encore le ministre.
La souveraineté industrielle, enjeu stratégique pour le Maroc
Et Ryad Mezzour de poursuivre : "Investir est compliqué chez nous. La relation avec l’administration, même si elle s’est améliorée, reste très compliquée. Il a donc fallu, pour pouvoir attirer ces gens qui allaient nous apporter de la technologie et nous ouvrir les marchés parce que les nôtres étaient encore frileux pour le faire, créer un environnement pour les accueillir. Nous avons créé ce que nous appelons les zones d’accélération industrielle, où on a mis en place un espace, qui n’est pas seulement un espace d’avantages fiscaux mais qui s’annonce également comme un espace d’avantages administratifs ; c’est-à-dire que nous avons délégué le pouvoir régalien de l’Etat, même en termes d’autorisations de construire aux développeurs de la zone. Ce qui fait qu’aujourd’hui, quand en Allemagne il faut trois ans pour construire une usine, à Tanger on met cinq à sept mois."
"Les Marocains n’ont pas que des bras, ils ont également des cerveaux. De manière non engageante, on se fixe un objectif, celui d’intégrer 1.500 ingénieurs vers la fin de 2023. Nous avons fini, sur l’écosystème Stellantis, avec 4.500 ingénieurs en 2023, soit trois fois plus que ce qui était prévu. Dans l’écosystème automobile, on est presque à 10.000 ingénieurs qui font de la recherche et de l’innovation. Le Maroc commence désormais à être reconnu comme une destination de talents", ajoute le ministre.
"Reste la prime commerciale, c’est ça l’enjeu de la souveraineté. Pour l’instant, tout ce qu’on fait est vendu par d’autres, d’où l’enjeu de la souveraineté qui commence d’abord par amener au maximum de la souveraineté en termes de pouvoir de décision. On a amené de l’attractivité, on a amené des talents et de la compétitivité... Maintenant, il faut amener de la décision. Il faut commencer à produire sa propre décision et à conquérir ses propres marchés. C’est là que la politique commerciale commence à devenir quelque chose d’important. On doit donc aller chercher le troisième étage du développement industriel, qui est le développement commercial, connaître nos clients, pouvoir planifier nos propres réponses aux besoins de clients et planifier le processus de la production, qu’il soit chez nous ou ailleurs", conclut Ryad Mezzour.
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