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ECONOMIE

Seuls trois ruraux vulnérables sur mille ont une chance d'accéder aux classes moyennes (IRES)

Un récent rapport de l'Institut royal des études stratégiques met en évidence des inégalités flagrantes entre les classes sociales dans le monde rural, et souligne les défis à relever pour élargir la classe moyenne, susceptible de jouer un rôle crucial dans le développement socio-économique des zones rurales. Analyse.

Seuls trois ruraux vulnérables sur mille ont une chance d'accéder aux classes moyennes (IRES)
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Le 13 mai 2024 à 13h13 | Modifié 13 mai 2024 à 15h31

D'après le rapport de l'Institut royal des études stratégiques (IRES) publié récemment, intitulé "Comment créer durablement une classe moyenne dans le monde rural", la classe moyenne rurale est définie par un revenu mensuel minimum de 10.400 DH par ménage en 2017. L'étude a été coordonnée par Larbi Zagdouni, agroéconomiste ruraliste (*).

L'idée qui consiste à créer une classe moyenne rurale a été exprimée par le Roi Mohammed VI en octobre 2018 à l'ouverture de la session parlementaire. Actuellement, la classe moyenne ne constitue qu'une fraction minime de la population rurale, soit moins de 3%.

Cette classe se distingue des autres par une prise de conscience, mettant en priorité la croissance économique, l'emploi et l'investissement dans le capital humain des jeunes générations. Comparativement aux autres ménages, les ruraux moyens gèrent mieux leur fécondité et accordent une grande importance à l'éducation de l'ensemble de leurs enfants, filles et garçons confondus.

En ce qui concerne les sources de revenus, 38% de la classe moyenne rurale se consacrent exclusivement à des activités agricoles, 37% à des activités non agricoles, tandis que 13% combinent les deux. Les 12% restants tirent leurs revenus de rentes ou de transferts.

En comparaison avec les classes moyennes urbaines, les ruraux ont un taux d'endettement nettement inférieur et sont moins portés à dépenser pour des biens de luxe tels que les loisirs et l'habillement. Ainsi, ils adoptent un mode de consommation prudent et économe, tirant profit des programmes sociaux dédiés aux ménages pauvres et vulnérables, tels l'INDH, le Ramed et Tayssir.

Cependant, le défi à relever est de créer une classe moyenne durable dans les zones rurales. Pour y parvenir, il est primordial d'agir à la fois sur la classe moyenne elle-même et sur les autres catégories sociales (flottante et pauvre), en mettant en avant les jeunes générations comme une priorité centrale.

Parmi les facteurs qui entravent cet objectif, citons les inégalités sociales et la faible mobilité ascendante.

En effet, en ce qui concerne la répartition démographique des classes sociales en milieu rural, en 2017 les classes aisées et moyennes représentent environ 3%, tandis que la classe flottante domine avec plus de 46%. Les classes vulnérables comptent pour environ 30%, et les pauvres pour environ 20%.

Les inégalités au sein du milieu rural entre les différentes classes sociales sont notables. En 2017, les classes moyennes rurales ne représentaient qu'environ 2,4% de la population rurale, mais elles contribuaient à hauteur de 10,5% à la demande en biens et services. En revanche, les ménages ruraux pauvres, qui constituaient près de 20% de la population rurale, ne contribuaient qu'à hauteur d'environ 10% à cette demande.

La mobilité sociale semble être plus fluide et significative (plus de 20%) parmi les catégories socioprofessionnelles (CSP) les plus aisées que parmi celles qui sont pauvres, vulnérables ou flottantes. Cette mobilité ne parvient pas, en raison de l’inégalité de l’ascension sociale qu’elle engendre, à élargir de manière significative les classes moyennes.

Ainsi, le nombre de personnes vulnérables accédant aux CSP des classes moyennes (employeur non agricole, cadre supérieur, profession libérale, cadre moyen) reste particulièrement limité (moins de 3%) parmi les CSP vulnérables et flottantes. Par conséquent, le milieu rural est confronté à une montée en puissance de la classe flottante, qui représente plus de 46% de la population et se trouve coincée entre les classes vulnérables et moyennes, exacerbant ainsi les inégalités sociales.

La mobilité sociale ascendante interclasse demeure faible en milieu rural :

- Un enfant issu d'un foyer de cadres moyens a 135,5 fois plus de chance de devenir lui-même cadre moyen qu'un enfant d’un exploitant agricole. Aussi, seuls trois pour mille des descendants d'exploitants agricoles ont des perspectives d'accès aux classes moyennes ; une probabilité qui reflète des inégalités de chances flagrantes.

- L’exclusion sociale touche particulièrement et durement les jeunes âgés de 15 à 24 ans appartenant aux classes flottantes que ceux des classes moyennes et riches (près de la moitié des jeunes ruraux sont des NEET).

- Une faible intégration sur le marché du travail, attribuée à la dépendance au secteur agricole. Dans le détail, 6 sur 10 des membres des classes pauvres ou vulnérables travaillent dans le secteur agricole, un ratio réduit à 5 sur 10 pour les classes flottantes, et à moins de 4 sur 10 pour les classes moyennes. Cette situation reflète une dépendance accrue des classes vulnérables et flottantes au secteur agricole. Les changements climatiques et les sécheresses récurrentes ont exacerbé ces problèmes, plongeant le secteur dans l'une de ses périodes les plus difficiles, avec un taux de chômage record et une perte continue d'emplois. Entre 2016 et 2023, le secteur a ainsi perdu plus d'un million d'emplois.

Pour favoriser durablement l'émergence des classes moyennes en milieu rural, le rapport propose plusieurs mesures clés :

  • Renforcer l'accès à l'éducation et à la formation : les ménages des classes moyennes ont en moyenne neuf années d'études, soit dix fois plus que les ménages pauvres. Cela souligne l'importance cruciale d'investir dans l'éducation pour permettre aux populations rurales de développer les compétences nécessaires.
  • Stimuler la croissance économique : une croissance de 1% des revenus des ménages entraîne une augmentation de 1,8% du poids démographique des classes moyennes. C'est pourquoi il est essentiel de soutenir des politiques qui favorisent la création d'emplois et l'augmentation des revenus dans les régions rurales.
  • Réduire les inégalités sociales et territoriales : en concentrant les investissements sur les populations et les zones défavorisées, il est possible de réduire les écarts socio-économiques et d'offrir des opportunités équitables à tous.
  • Encourager la diversification des sources de revenus : promouvoir les secteurs tertiaire et secondaire en milieu rural permet de créer de nouvelles opportunités d'emploi et de réduire la dépendance à l'agriculture, offrant ainsi aux habitants des voies variées vers la prospérité.

Pour que les politiques agricoles contribuent efficacement à l'émergence et l'élargissement des classes moyennes en milieu rural, il est impératif de lever les obstacles à la commercialisation et à la valorisation des produits agricoles, tout en assurant la durabilité des acquis et la préservation des ressources naturelles.

La mise en œuvre de ces mesures doit reposer sur des principes fondamentaux tels qu'une gouvernance participative, une adaptation aux réalités locales, une approche intégrée du développement rural et une attention particulière à la création d'emplois pour les jeunes ruraux.

(*) Étude coordonnée par Larbi Zagdouni, agroéconomiste ruraliste, ancien enseignant-chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II à Rabat.
L'équipe d’experts était constituée de :
- Mohamed Douidich, ingénieur statisticien ;
- Abdelhak Kamal, économiste, enseignant-chercheur à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de l’Université Hassan 1er à Settat ;
- Zakaria Kadiri, enseignant-chercheur à la Faculté des lettres et des sciences humaines Aïn Chock à Casablanca.

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