Après une stagnation en 2024, les exportations du textile et cuir ont progressé de 5% en janvier 2025. Ce rebond, bien que positif, nécessite une analyse approfondie pour en cerner les ressorts. Entre effets conjoncturels, dépendance de certains marchés et concurrence accrue, le secteur doit renforcer sa compétitivité et son intégration internationale afin d'assurer sa pérennité.
Le textile marocain démarre 2025 sur une note positive. En janvier, les exportations du secteur, cuir inclus, ont progressé de 5%, générant un surplus de 180 millions de dirhams par rapport à la même période en 2024. À lui seul, le segment des vêtements confectionnés, pilier de l’industrie, affiche une envolée de 7,9%. De quoi entrevoir une reprise du secteur ? Pas si vite, préviennent les experts.
Interrogé par Médias24, Abderrahmane Atfi, industriel et ex-président régional de l’Association marocaine des industries du textile (AMITH) pour Casablanca, tempère l’enthousiasme : "Un seul mois ne suffit pas à parler de reprise. Il faut au moins attendre la tendance du premier trimestre. Beaucoup d’usines ont connu un démarrage tardif, ce qui a simplement décalé des expéditions prévues fin 2024 vers janvier et février".
Un rebond conjoncturel ou un véritable frémissement de la demande ? L’industrie textile marocaine est suspendue aux chiffres des mois à venir pour trancher.
Une stagnation persistante en 2024
Malgré cette embellie en début d’année, les tendances de long terme montrent des fragilités. En 2024, les exportations du textile et cuir ont enregistré un recul de 0,5%, prolongeant une dynamique de stagnation observée ces dernières années. Ce repli est principalement attribuable à la diminution des exportations de chaussures.
"La contraction est liée au recul des exportations de chaussures. On devrait plutôt analyser le comportement des exportations des textiles-habillement, et c’est plutôt une stagnation. La persistance de l’inflation, et donc du recul du pouvoir d’achat des consommateurs, explique en partie l’atonie du marché. La persistance des guerres s’ajoute aux incertitudes", souligne Abderrahmane Atfi.
Par ailleurs, l’architecture actuelle des exportations textiles marocaines repose en grande partie sur des relations établies avec un nombre limité d’acteurs et de marchés. En particulier, la prédominance du groupe Inditex structure fortement l’écosystème du secteur.
Un seul mois ne suffit pas à parler de reprise. Il faut au moins attendre la tendance du premier trimestre
"La dynamique de l’écosystème avec le groupe Inditex explique largement la domination des articles confectionnés sur les volumes exportés. Les statistiques confirment plutôt une concentration encore plus forte de nos exportations sur l’Espagne", précise notre interlocuteur.
Ce positionnement, bien qu’il assure une certaine résilience à court terme, expose néanmoins le secteur à une dépendance accrue et limite sa capacité à créer davantage de valeur ajoutée.
Le textile marocain pris en étau entre l’Asie et la Turquie
Face aux géants asiatiques et turcs, le textile marocain joue sur un échiquier dominé par des acteurs intégrés, ultra-compétitifs et solidement implantés sur le marché européen.
"Avec 94% de parts de marché en Europe, ces acteurs exercent une véritable mainmise. Le Maroc, avec à peine 3,2%, peine à se frayer un chemin. Ce n’est pas une question de qualité, mais de puissance industrielle. Les concurrents asiatiques et turcs disposent d’un arsenal redoutable : approvisionnement direct en matières premières, textile en amont hyperdéveloppé, offre diversifiée en habillement et innovation technologique avancée. Ils s’appuient aussi sur un gigantesque marché intérieur immense, globalement de près de 3 milliards d’habitants, qui leur assure une flexibilité sans égale", explique Abderrahmane Atfi, industriel et ex-président régional de l’AMITH à Casablanca.
Le Maroc, avec à peine 3,2%, peine à se frayer un chemin. Ce n’est pas une question de qualité, mais de puissance industrielle
Pourtant, le Maroc ne manque pas d’atouts. Sa proximité avec l’Europe lui confère une agilité logistique précieuse dans l’univers de la fast fashion, où la réactivité est reine. Son savoir-faire, fruit de décennies d’expertise textile, reste un atout indéniable. Mais dans une bataille où l’adaptabilité et l’innovation dictent les règles, ces avantages ne suffisent plus.
"Nous avons longtemps capitalisé sur notre positionnement unique dans la chaîne d’approvisionnement européenne. Mais aujourd’hui, il ne suffit plus d’être bien placé sur la carte ou d’avoir une main-d’œuvre qualifiée. Il faut investir massivement dans l'amont textile, renforcer nos capacités industrielles et intégrer les technologies les plus avancées. Cela passe aussi par un effort majeur dans la formation aux nouveaux métiers du textile : innovation, mode, design, ingénierie textile… Si nous voulons jouer dans la cour des grands, nous devons muscler notre jeu", préconise Abderrahmane Atfi.
Au-delà de la simple rivalité commerciale, les règles du jeu elles-mêmes évoluent. L’Europe, en durcissant ses exigences en matière de traçabilité et de normes environnementales, redéfinit l’accès au marché. Mais ce qui ressemble à une contrainte pourrait se transformer en opportunité pour le Maroc, qui a déjà amorcé des démarches en faveur du textile durable.
D’ici 2030, nous ambitionnons de créer 100.000 nouveaux emplois. À nous de transformer cette ambition en réalité
Autre piste stratégique : briser la dépendance au marché européen en explorant de nouveaux débouchés, notamment en Afrique et sur d’autres marchés émergents.
"Nous avons les cartes en main. Nos centres de formation – CTTH, ESITH, Casa Académie – sont des piliers sur lesquels nous devons nous appuyer pour saisir ces opportunités. Mais cela exige un engagement plus fort des pouvoirs publics. Un accompagnement stratégique et des investissements ciblés seront déterminants pour assurer l’avenir du textile marocain, un secteur clé pour l’emploi. D’ici 2030, nous ambitionnons de créer 100.000 nouveaux emplois. À nous de transformer cette ambition en réalité", conclut Abderrahmane Atfi.
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