Grues, bulldozers, bétonnières... : pénurie et envolée des prix du matériel de chantier
À mesure que les chantiers d’envergure se multiplient en amont de la Coupe du monde 2030, les professionnels du BTP se heurtent à une pénurie croissante d’équipements et à une flambée des coûts. Prises en étau entre commande publique massive, dépendance aux importations et rareté du matériel neuf, les entreprises peinent à tenir la cadence. Entretien.
Depuis plusieurs mois, les professionnels du bâtiment et des travaux publics constatent une tension croissante sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Les grues, bulldozers, bétonnières et autres engins de levage se font plus rares, plus chers, et les délais d’approvisionnement s’allongent. Dans les dépôts, les pièces de rechange se négocient difficilement, tandis que les coûts de maintenance s’envolent. Une situation qui, loin d’être conjoncturelle, résulte d’un faisceau de facteurs lourds, à la fois locaux et globaux.
La commande publique occupe désormais une place centrale dans l’activité du secteur. Les grands chantiers engagés dans le cadre des stratégies nationales de développement et des préparatifs de la Coupe du monde mobilisent des volumes considérables de matériel et de main-d’œuvre, exerçant une pression sur les stocks, les délais, et les prix. Ce regain d’activité, bien que porteur pour l’économie, provoque un déséquilibre de marché, que certains professionnels qualifient d’effet d’éviction : les entreprises privées, notamment de taille moyenne, peinent à sécuriser les équipements nécessaires ou à suivre les hausses de coûts.
À cette dynamique s’ajoutent des fragilités structurelles : forte dépendance aux importations, prédominance du matériel d’occasion souvent dépassé et rareté de la main-d’œuvre qualifiée. Autant d’éléments qui freinent la capacité d’adaptation des acteurs du secteur à cette nouvelle donne.
Contacté par Médias24, Amine Lahrichi, président de l’Association des importateurs de matériels de bâtiment et de travaux publics (AIM BTP), met en lumière les déséquilibres croissants qui affectent le secteur et dresse un état des lieux précis des tensions à l’œuvre, en identifie les causes profondes et propose des pistes d’action pour y remédier.
Médias24 : Pourquoi les prix des grues et autres matériels de construction ont-ils autant augmenté ces derniers mois ?
Amine Lahrichi : Les hausses des prix des grues et autres matériels de construction au Maroc sont influencées par plusieurs facteurs, à la fois globaux et locaux :
- Augmentation des prix des matières premières : Le Maroc, comme de nombreux autres pays, dépend des importations pour des équipements et matériels essentiels. Par exemple, le prix de l'acier, un composant clé dans la fabrication des grues, a connu une hausse importante ces dernières années. D’après une analyse de la variation des prix réalisée entre 2019 et 2023, le prix des matériels de construction a augmenté de 41,97%, tandis que les pièces de rechange ont enregistré une augmentation de 60%. Cette hausse est en grande partie due à l'augmentation des prix des métaux et à la pression exercée sur les chaînes d'approvisionnement mondiales.
- Perturbations des chaînes d'approvisionnement : La crise sanitaire de la Covid-19, suivie de la guerre en Ukraine, a eu un impact considérable sur les chaînes logistiques mondiales. Les délais de livraison se sont allongés et les coûts de transport ont fortement augmenté, en particulier pour les équipements lourds et encombrants comme les grues justement. En outre, le coût du fret maritime a augmenté de manière significative, parfois jusqu’à 500% par rapport aux niveaux pré-pandémie, affectant directement les coûts d’importation des équipements.
- Fluctuation des taux de change : Le dirham marocain malgré sa surveillance a montré une certaine fluctuation à la baisse par rapport aux devises majeures, comme l’euro et le dollar, ce qui a également contribué à l’augmentation des coûts d’importation des grues et autres matériels de construction, car ces équipements sont souvent achetés en devises étrangères.
- La demande locale : Avec une demande croissante pour des projets d'infrastructure majeurs, notamment des autoroutes, des tramways, et des grands chantiers publics, la pression sur le marché des équipements de construction a également augmenté. Cette demande accrue a contribué à faire monter les prix des équipements.
- L’État accapare-t-il une grande partie du matériel de construction pour ses projets, rendant l’accès plus difficile aux entreprises privées ?
- L'État marocain, avec tous ses ministères représente le premier donneur d’ordres du pays ; en raison de ses projets d'infrastructure de bâtiments et de travaux publics de grande envergure, une demande significative pour certains types de matériel de construction, notamment les grues et les équipements lourds a été ressentie ces derniers mois. Cependant, bien que l'État soit un acteur majeur, il n’"accapare" pas directement l'ensemble des stocks disponibles. Ce sont de toute façon les entreprises de BTP privées qui gagnent les appels d’offres publics (et privés d’ailleurs), même si la concurrence peut être plus accrue pendant des périodes de forte demande. Il est important de souligner qu'en 2024, l'investissement public dans le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) a connu une augmentation significative de 56% par rapport à 2023, atteignant ainsi 64 milliards de dirhams (MMDH).
Ainsi, il est raisonnable de s'attendre à une poursuite de cette tendance à la hausse dans les années à venir. Toutefois, les acteurs du secteur, grâce à des relations établies, pour la plupart de longue date avec leur fournisseurs, sont généralement capables de négocier la disponibilité, les délais de livraisons des matériels nécessaires, garantissant ainsi que leurs entreprises puissent exécuter leurs marchés dans les règles de l’art.Environ 80% du matériel utilisé dans le secteur du BTP est importé
- Le Maroc dépend-il excessivement des importations pour les matériels de construction ? Y a-t-il des pénuries sur certains équipements ?
- Le Maroc dépend effectivement largement des importations pour les matériels servant au bâtiment et aux travaux publics, car il n’y a pas d’unité de montage de matériel BTP pour le moment. Il y a en particulier des équipements spécifiques dans plusieurs filières essentielles, telles que pour le terrassement et les travaux routiers, pour le bâtiment et le béton, pour les carrières, ainsi que pour la manutention et le levage. Environ 80% du matériel utilisé dans le secteur du BTP est importé, ce qui expose le pays aux fluctuations des marchés mondiaux. De plus, le Maroc fait face à des pénuries ponctuelles sur certains équipements spécifiques, principalement en raison des retards logistiques et de la crise des semi-conducteurs, qui continuent d’affecter particulièrement les équipements high-tech.
Il est important de souligner que le matériel de BTP d'occasion, qui représentait jusqu’à récemment près de 75% des importations en volume, est souvent vieux, dépassé, voire obsolète dans certains cas, et ne répond plus aux spécifications technologiques modernes. Cela limite la capacité du marché à s’adapter aux dernières innovations et aux besoins de performance accrue dans certains secteurs, comme le terrassement de haute précision par satellite ou les équipements de levage sophistiqués. Cette situation engendre des défis en termes de compétitivité et de sécurité, notamment lorsque des technologies récentes sont nécessaires.
La taille du marché marocain du matériel de BTP neuf, par rapport à l'importance du secteur au Maroc, reste bien en deçà des normes observées dans d'autres pays, même ceux en développement. Elle est près de trois fois inférieure à son potentiel théorique. La dépendance au matériel d'occasion et la faible diversification en matériel neuf créent des tensions sur la disponibilité des équipements, notamment pour ceux nécessitant des caractéristiques plus avancées.
- Existe-t-il des alternatives locales pour réduire la flambée des prix et la dépendance aux importations ?
- Il existe effectivement des initiatives visant à développer des offres alternatives locales pour certains types d'équipements de construction comme la location à durée déterminée ou location avec option d’achat, qui permet d’atténuer les investissements ponctuels pour les entrepreneurs, et leur permet de mobiliser des capitaux face à leur chantiers, mais cela n’agit pas sur la question de la dépendance aux importations.
La fabrication de matériel lourd, tel que les bulldozers ou les grues, reste un défi majeur en raison des investissements financiers et technologiques importants et des infrastructures non moins importantes nécessaires pour les fabriquer. Le marché marocain pourrait éventuellement dans l’avenir se tourner davantage vers des solutions locales, pour des matériels de petites et moyennes tailles, si toutefois des politiques publiques ciblées étaient mises en place pour encourager la production nationale, notamment à travers des incitations foncières, fiscales et des partenariats industriels avec des acteurs étrangers de renommée.
En parallèle, les importateurs des matériels de BTP, par les marques et machines qu’ils représentent peuvent avoir un rôle important à jouer dans la réduction des coûts de production de leurs clients entrepreneurs et indirectement dans la dépendance aux importations. L'amélioration des matériels, grâce à la R&D permet d’avoir des machines plus robustes, plus durables, plus économiques donc plus compétitives. Ces machines pourront effectuer leurs taches avec les meilleures prestations, dans les meilleurs délais. Grâce au services d’entretiens, elles pourront rester en bon état beaucoup plus longtemps, et avoir même plusieurs vies, à travers un marché de l’occasion locale cette fois ci ; cela aura pour conséquence de moins avoir besoin de matériels (notamment occasion) issus des importations.Certains promoteurs et entreprises sont contraints de revoir leurs budgets, de retarder, voire d’annuler leurs chantiers
- La hausse des prix ralentit-elle certains chantiers ou met-elle en péril des projets ?
- Oui, la hausse des prix des équipements et des matériaux de construction a un impact direct sur la rentabilité et les délais de certains projets. En conséquence, certains promoteurs et entreprises de construction sont contraints de revoir leurs budgets, de retarder, voire d’annuler leurs chantiers, car subissant des pertes importantes, prévisionnelles ou réelles. La volatilité des prix des intrants et la grande fluctuation qu’ils subissent peuvent mettre également en péril les projets à budget serrés, en particulier ceux de petite et de moyenne taille.
Rajouté à cela une lenteur administrative des donneurs d’ordres publics pour appliquer les révisions des prix sur leur bordereaux, révisions pourtant nécessaires pour tenir les délais et les chantiers, en acceptant de partager un tant soit peu les efforts des entrepreneurs détenteurs de marchés publics.
- L'association discute-t-elle avec le gouvernement pour trouver des solutions et limiter l’impact sur le secteur ?
- Oui, l’Association des importateurs de matériel BTP (AIM BTP) et la Fédération nationale des entrepreneurs du BTP (FNBTP) travaillent en étroite collaboration avec le gouvernement et d'autres parties prenantes pour trouver des solutions aux défis actuels, notamment la réévaluation des prix et la dépendance aux importations. Un des principaux axes de cette collaboration est l'actualisation de l'index Mc Matériel, qui permet de suivre l’évolution des prix des équipements. Cette initiative vise à présenter au ministère de l’Équipement une vue d'ensemble des niveaux de prix, permettant ainsi une meilleure prise de décision dans le lancement des cahiers de charges.
Les discussions incluent également la simplification des procédures douanières pour les matériels neufs, ainsi que la régulation des importations de matériels d'occasion, selon des critères définis conjointement par la FNBTP et l'AIM BTP. Par ailleurs, l’association œuvre à la mise en place d'incitations pour encourager la production locale et à l'optimisation des chaînes d'approvisionnement pour réduire les coûts. Elle milite aussi pour obtenir un soutien renforcé pour les entreprises du secteur, afin de les aider à surmonter les défis économiques actuels et à préserver la compétitivité du secteur de la construction dans notre pays.
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