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ECONOMIE

Viandes rouges et subventions : entre flou, surenchères politiques et soupçons de spéculation

DATA. Deux ministres ont pointé du doigt 18 acteurs du secteur de la viande qui auraient engrangé jusqu’à 130 MDH profitant d'un dispositif de subventions publiques. Mais au-delà des dénonciations floues et des déclarations politiques, une question demeure : qui est responsable ? Des opérateurs opportunistes ou un dispositif mal conçu ? Décryptage d’un secteur en pleine anarchie.

Viandes rouges et subventions : entre flou, surenchères politiques et soupçons de spéculation
Par et
Le 27 mars 2025 à 11h21 | Modifié 27 mars 2025 à 12h02

"Dix-huit acteurs du secteur de la viande rouge ont engrangé jusqu’à 13 milliards de centimes (130 MDH), profitant des subventions pour réaliser des marges excessives".  C’est, en substance, l’information relayée par les deux ministres, Nizar Baraka et Ryad Mezzour.

Lors de meetings politiques ou face aux médias, ils dénoncent "des spéculateurs" ayant tiré profit des mesures instaurées par l’État pour engranger "des marges excessives, jugées abusives et non éthiques".

Ryad Mezzour explique ces sorties par la nécessité d’agir rapidement sur un secteur qui affecte directement le pouvoir d’achat des Marocains. Interrogé par nos confrères de The Voice, il a affirmé qu’il s’agissait d’une stratégie de dissuasion fondée sur le principe du name and shame.

Autrement dit, une mise en garde aux spéculateurs : "Nous avons révélé votre nombre. Si ces pratiques persistent, nous révélerons vos noms". Faire pression par la voie politique en attendant que les voies administratives et législatives puissent être enclenchées, affirme le ministre de l'Industrie et du commerce.

La multiplication des déclarations à ce sujet fait enfler la polémique et suscite des questions. La confusion s'installe et les interrogations fusent.

Les dix-huit acteurs dont il est question sont-ils des importateurs ? Des distributeurs ? Des grossistes ? Et ces 130 MDH, s’agit-il du montant des aides publiques ? Des gains générés par les marges non éthiques ? Que représente exactement ce montant ?

Des déclarations politiques floues qui alimentent la confusion

Si l’on s’attelle à décrypter les propos publics, que faut-il retenir ? En résumé, de l’argent public investi pour soutenir le pouvoir d’achat des Marocains a été détourné de son objectif initial par des acteurs de la filière.

Soit les opérateurs en question n’ont pas respecté le cadre de l’opération. Il faudrait alors des enquêtes et des mesures strictes à leur encontre.

Soit le gouvernement a failli dans la conception de la mesure, laissant des failles dans le dispositif.

Dans les deux cas, l’opinion publique a le droit de savoir et d’avoir l’information en toute transparence. Cela commence par l'identité de ces 18 opérateurs accusés de "spéculation".

Nous avons interpellé des responsables gouvernementaux et des départements ministériels et institutions concernés par le sujet, dont le département de Ryad Mezzour, par qui le sujet a éclaté, et celui de l'Agriculture qui a piloté le dispositif d'aides.

Certains nous répondent brièvement : "cherchez du côté des chevillards". D'autres préfèrent garder le silence.

Ce que nous savons des mesures destinées au secteur et de leur impact

Médias24 a tenté de reconstituer les données relatives à ces opérations d'importations à partir de sources publiques.

Deux types de mesures ont été adoptées :

  • L’exonération des droits de douane et de la TVA, entrée en vigueur en mars 2023 et maintenue à ce jour. C'est une mesure dont bénéficient plusieurs autres secteurs.
  • Prime forfaitaire à l'importation des ovins à raison de 500 DH par tête importée. Celle-ci a été déployée en 2023 et en 2024.

En 2024, le dispositif en place visait l'importation de 300.000 têtes pour Aid Al-Adha. Ainsi, pour cette année-là, l'enveloppe de l'aide consentie par le gouvernement pouvait atteindre jusqu'à 150 MDH.

Plusieurs acteurs ont été impliqués dans ce dispositif :

  • Les ministères de l'Économie et des finances, de l'Agriculture, de l'Industrie et du commerce
  • L'ONICL.
  • L'ONSSA.
  • L'Administration des douanes.

La liste des importateurs éligibles à la subvention

Selon nos recherches, ils étaient plus d’une centaine d’importateurs éligibles à la subvention forfaitaire en 2024.  Une première liste de 67 opérateurs a été publiée sur le site de l'ONICL. Elle a été complétée par une liste additive de 33 opérateurs.

Nous n'avons pas pu reconstituer les listes pour 2023.

Nous ne sommes pas en mesure d'attester que tous les opérateurs figurant dans la liste de 2024 ont effectivement participé à l'opération.

Ce qui est certain, c'est que le nombre des opérateurs éligibles au dispositif d'aide et probablement ayant participé à l'importation est supérieur à 18.

 

Les effectifs importés en 2023 et 2024 selon l'office des changes

Qu'en est-il alors des chiffres d'importations et des montants des aides ?

Pour ce volet et à défaut d'avoir des chiffres précis auprès des institutions concernées, nous nous sommes tournées vers les données publiques de l'office des changes.

Il nous donne une indication sur les effectifs importés en 2023 et 2024 :

  • 2023 : 427.701 têtes d'ovins.
  • 2024* : 689.382 têtes d'ovins.

*Les données de l’année 2024 sont provisoires et arrêtées à fin septembre 2024. 

Viandes rouges et subventions : entre flou, surenchères politiques et soupçons de spéculation

Nous savons, sur la base des circulaires consultées, que l'opération d'aide à l'importation en 2024 était autorisée entre le 15 mars et le 15 juin.

Pendant cette période d'importation éligible à la subvention de 500 DH/tête, 519.930 têtes d'ovins ont été importées.

À supposer que toutes les importations faites entre mars et juin 2024 répondaient aux différentes conditions et exigences, on peut estimer la valeur de la subvention en 2024 à 259,9 MDH.

Pour l'année 2023, aucune période spécifique n'était mentionnée dans les documents relatifs à cette opération et consultés par Médias24. Il nous est donc impossible de procéder à une estimation crédible.

L'impact des mesures

L'un des points soulevés par Baraka et Mezzour, ce sont les marges "non éthiques".

"18 spéculateurs réalisent des marges excessives, atteignant le double des marges pratiquées sur le marché, soit 40 DH/kg au lieu de 20 DH/ kg, et ce n’est pas normal", a  déploré Ryad Mezzour.

À Nizar Baraka de renchérir : "Ce n’est pas normal parce que l’objectif de cette subvention était de réduire le prix pour le consommateur final, alors que ces importateurs ont préféré en profiter pour améliorer leurs bénéfices. L’ovin importé à 2.000 DH a été vendu à 4.000 DH".

Quand on analyse les prix de la viande ovine, on remarque que l'impact des mesures est peu perceptible et que les prix restent volatils, oscillant entre hausse et baisse, sans logique apparente.

La vraie baisse des prix est survenue après la décision de l'annulation du rituel du sacrifice pour l'année 2025. Cela dit, une hausse a été remarquée récemment, après les fortes pluies qui ont amélioré les parcours.

Medias24
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En tous les cas, tout porte à croire que les déclarations des ministres concernent le circuit de distribution et de commercialisation. Un circuit complexe, désorganisé et même anarchique.

Ci-dessous, une reconstitution de la chaine de valeur de la filière des viandes rouges publiée par le ministère de l'Agriculture sur son site web.

Elle ne comprend pas l'importation, car le Maroc n'y recourt massivement que ces deux dernières années. Par ailleurs, on y voit que, sur le volet de la commercialisation, il y a environ 700 marchés à bestiaux. C'est à ce stade que se forment les prix. Un projet de mise en place de 12 marchés à bestiaux régionaux a été lancé, sans voir le jour.

Le commerce des animaux vivants au Maroc se fait dans des conditions déplorables dans les souks hebdomadaires ruraux qui ne sont pas équipés, souvent très tôt le matin. De nombreux intermédiaires informels interviennent dans la chaine de commercialisation et exercent une pression sur les prix.

L'étape d'après est celle de l'abattage, qui se déroule dans plus de 180 abattoirs municipaux et près de 700 tueries rurales.

L'État a un programme ambitieux pour moderniser les abattoirs qui est en cours de déploiement. Il a commencé par la région de Rabat qui a été dotée d'un abattoir régional nouvelle génération.

Viandes rouges et subventions : entre flou, surenchères politiques et soupçons de spéculation

Un secteur en proie à l'anarchie

Il reste donc la grande question : cette subvention publique que le gouvernement a pensée pour soutenir le pouvoir d'achat des Marocains et détendre les prix des moutons et de la viande rouge a-t-elle été détournée par des spéculateurs ?

Si oui, qui sont-ils ? Que compte faire le gouvernement ? Une telle dérive ne peut avoir eu lieu sans une entente préalable entre les opérateurs, puisque les marchés sont censés être des lieux de "formation des prix".

M. Ryad Mezzour laisse entendre qu'il connait l'identité des 18 "spéculateurs".

S'il rechigne à la communiquer à l'opinion publique, l'a-t-il transmise aux autorités compétentes pour qu'elles engagent les procédures qui s'imposent et tiennent informée cette opinion publique ?

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Le 27 mars 2025 à 11h21

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