Criquets pèlerins : pas de risque imminent d’invasion au Maroc (Avis d’expert)
L'apparition de criquets pèlerins dans les régions frontalières orientales du Maroc a suscité des craintes quant à une possible invasion qui pourrait ravager les cultures. Expert international en lutte antiacridienne, Dr Thami Ben Halima, nous explique ce qui se passe réellement dans la région.
Dans sa dernière mise à jour du 24 mars 2025, la surveillance acridienne de la FAO a émis une alerte concernant l'Algérie, la Libye et la Tunisie, appelant à des prospections et à des opérations de lutte dans toutes les zones à risque. Une mission de la FAO est en cours pour évaluer la situation et prévenir une aggravation dans ces trois pays.
Si le Maroc reste, pour l’instant, épargné par une invasion de criquets pèlerins, selon le dispositif de veille de la FAO, la présence de ces insectes près des frontières orientales a toutefois soulevé des craintes auprès de la population d’une propagation imminente vers le territoire marocain et plus particulièrement les terres agricoles, dans une période de croissance des cultures.
Après de timides apparitions dans plusieurs régions du sud-est de l'Atlas, de nouvelles vidéos, datées du vendredi 29 mars, ont resurgi sur les réseaux sociaux, montrant des criquets volant de nuit dans le centre d'Ighrem, relevant de la province de Taroudant.
Video montrant l'apparition d'un groupe dense de criquets dans le centre d'Ighrem (Source: réseaux sociaux)
Contacté par nos soins, le Dr Thami Ben Halima, expert en entomologie et lutte antiacridienne, nous éclaire sur la situation actuelle. Avec une expérience de plus de cinquante ans dans la lutte antiacridienne, il a notamment dirigé le centre national de lutte antiacridienne d'Agadir (1975-1994) et a occupé le poste de secrétaire executif de la commission de lutte contre le criquet pèlerin dans la région occidentale de la FAO (1999-2012).

La situation actuelle au Maroc
Dans un précédent article, nous avons dressé un état des lieux actualisé, basé sur les dernières données de la FAO en date du 24 mars. Celles-ci ne recensent que quelques sites abritant des criquets ailés solitaires, principalement dans la vallée de l'Oued Draa. Cette situation a également été confirmée par les autorités intervenant dans les zones signalées de la région de Draa Tafilalet.
Mais depuis, quelques groupes ont été observés dans la région du sud-est, conduisant les autorités à réactiver les centres de commandement locaux et mobiliser les moyens aériens.
De son côté, Thami Ben Halima est rassurant à ce stade. Il réaffirme le caractère normal de la situation acridienne. Les sites où la présence de criquets a été signalée correspondent en effet à des aires de reproduction connues du criquet pèlerin. Cette reproduction se produit naturellement après les précipitations et le développement de la végétation, généralement durant la période printanière dans l’Afrique de l’Ouest et la mer Rouge.
Un autre signe, relevé par l'entomologiste, concerne le type des criquets observés au Maroc. Jusqu'à présent, seules des formes ailées solitaires, de couleur brune, ont été recensées. Ces criquets solitaires adoptent une stratégie de discrétion pour éviter les prédateurs. Leur couleur et leur comportement leur permettent de se camoufler efficacement. Ils se déplacent lentement, privilégient les vols nocturnes, ont un régime alimentaire restreint et évitent tout contact avec leurs semblables.
Par contre, les formes grégaires (criquets vivant en groupes), identifiées en Libye, en Algérie et en Tunisie, présentent des caractéristiques différentes : leur couleur change, ils se déplacent plus vite et sont attirés par leurs sembables. Ils forment des bandes larvaires ou des essaims adultes d’une superficie kilométrique. C’est à ce stade qu’ils deviennent une menace dévastatrice, capables de ravager les cultures.

Face à la situation actuelle au Maroc et dans la région, l’action publique se limite à des opérations proactives de précaution préventive, sans entamer la phase de lutte. Par contre, tout est prêt pour la déclencher à tout moment, moyens aériens, stocks de pesticides, moyens humains, logistique…
En ce qui concerne la vidéo filmée dans le centre d’Ighrem, Ben Halima estime qu’il ne s’agit pas d'un groupe de criquets pèlerins, mais d’une espèce locale non nuisible.
« À Agadir, on observe souvent tel regroupement de criquets, près de lampadaires, ce qui peut faire penser à une invasion. En réalité, une véritable invasion se caractérise par des essaims massifs, parfois sur des dizaines de milliers d’hectares, formant un nuage noirâtre. En cette période printanière, les populations solitaires se trouvant au Maroc ont tendance à se concentrer et à se reproduire. Il serait important de les disperser rapidement, et je suis convaincu que les équipes du Centre national de lutte antiacridienne agiront avec efficacité. Même en cas d’inaction, si ces groupes parviennent à produire des larves et atteindre le stade adulte, ils s’envoleront vers le sud vers des conditions plus favorables », explique Thami Ben Halima.
Dans le contexte actuel, la prolifération de fausses informations a accompagné cette vague, notamment celles concernant la mobilisation des Canadair (qui ne sont pas adaptés à ce type d'intervention), la diffusion de photos anciennes ou provenant d'autres pays...
Ces fausses informations sèment la peur parmi les agriculteurs et les citoyens, alors qu'en réalité, seules des campagnes de précaution sont menées. Même en cas d'invasion et de lancement des opérations, les agriculteurs n'auraient rien à craindre, car les produits utilisés sont homologués et ne présentent aucun risque, ni pour les cultures, ni pour la santé humaine et animale, nous explique Thami Ben Halima.
« Les pesticides utilisés dans le cadre de la lutte antiacridienne sont homologués par l'ONSSA et appliqués de manière normative et précise par des équipes professionnelles. Ces équipes prennent toutes les précautions nécessaires pour que les pulvérisations aériennes n'aient aucun impact sur les zones humides, les zones écologiquement sensibles, la santé humaine ou la santé animale. Par mesure de sécurité supplémentaire et avant toute intervention, les autorités demandent toujours aux apiculteurs de déplacer les ruchers et aux éleveurs d'éloigner leurs troupeaux des zones de traitement », précise notre expert.
Quand faut-il craindre la présence des criquets pèlerins ?
En temps normal, le Criquet pèlerin vit en faible densité dans des zones arides ou semi-arides, loin des terres agricoles. Durant ces périodes dites de rémission, il ne cause pas de dommages significatifs aux cultures, et les essaims ou bandes larvaires sont rares, voire inexistants.
Une invasion ne survient pas brutalement : elle résulte de plusieurs mois de conditions favorables (reproduction réussie, humidité suffisante). Si rien n’est fait pour la contenir, une résurgence locale peut évoluer en recrudescence, puis en invasion généralisée.
Les criquets grégaires, plus petits (4,5 à 6 cm) que les solitaires (jusqu’à 9 cm), changent de couleur (rose immatures, jaune et noir à maturité) et adoptent un comportement grégaire. Ce phénomène se produit lorsque la végétation commence à se dessécher, incitant les individus ailés solitaires à se rassembler et à former des groupes. Ce regroupement peut survenir pendant qu'ils se réchauffent au soleil, se nourrissent, se perchent ou volent.


Le passage d'une phase solitaire (peu nuisible) à une phase grégaire (comportement ravageur), ou l'inverse, se fait par des stades intermédiaires appelés transiens. Parmi ces phases transitoires, la transiens congregans (passage vers la grégarisation) est particulièrement cruciale, car elle représente le moment opportun pour une intervention préventive efficace.
Cette transformation Transiens dépend de la densité : dès 250 à 500 adultes/ha ou 0,5 à 5 larves/m², la grégarisation peut s’enclencher, favorisée par des facteurs environnementaux comme les vents convergents, les pluies localisées et la réduction des zones végétales favorables.
Ils forment des bandes larvaires puis des essaims d’ailés, consommant jusqu’à 2,5 g de nourriture par jour (leur poids). Bien qu’ils pondent moins d’œufs que les solitaires, leur reproduction rapide, leur métabolisme accéléré et leur concentration en masse les rendent extrêmement destructeurs.

Lorsqu’ils deviennent grégaires, les criquets pèlerins forment d’immenses essaims qui peuvent représenter des densités impressionnantes : au sol, on compte en moyenne 50 criquets par mètre carré (soit 50 millions par kilomètre carré), avec des extrêmes variant de 20 à 150 millions d'individus au kilomètre carré. En vol, leur superficie déployée est deux à trois fois plus importante qu'au repos, tout en maintenant une densité maximale d'environ 10 criquets par mètre cube.
Le cycle journalier des criquets suit un rythme bien établi. À l'aube, ils quittent leurs perchoirs nocturnes et se rassemblent au sol pour absorber la chaleur du soleil avant d'entamer des vols courts et intermittents. Vers midi, lorsque la température dépasse 20°C (ou 23°C par temps couvert), commence leur vol soutenu. Se déplaçant principalement dans le sens du vent, ils avancent à une vitesse légèrement inférieure à celle du vent (environ 3-4 m/s par temps calme), parcourant ainsi jusqu'à 100 kilomètres en une journée après 9 à 10 heures de vol continu.
En fin de journée, environ une heure avant le coucher du soleil, les essaims se posent lorsque les courants thermiques faiblissent, passant la nuit accrochés à la végétation.
L’expérience marocaine dans la lutte antiacridienne
Depuis 2006, la commission de lutte contre le criquet pèlerin de la FAO a mis en place une stratégie préventive pour contrôler les populations de criquets pèlerins. Elle repose sur trois piliers fondamentaux, permettant d'anticiper et de contenir les pullulations avant qu'elles n'atteignent le stade d'invasion :
- Une surveillance continue des conditions écologiques dans les zones à risque potentiel ;
- La réalisation de prospections intensives suite aux épisodes pluvieux favorables ;
- Une intervention rapide et ciblée lorsque les densités de population excèdent les seuils critiques.
Grâce à cette stratégie préventive de de la FAO, plus de 20 résurgences de criquets pèlerins ont été maîtrisées, évitant ainsi le développement d'invasions majeures dans toute la région. Auparavant, dans les pays abritant les zones de reproduction les plus importantes en nombre et en superficie, les prospections étaient trop limitées pour agir efficacement et à temps.

En temps normal, le Centre national de lutte antiacridienne (CNLAA), basé à Ait Melloul, coordonne exclusivement les actions de surveillance et de traitement préventif. Il suit l'évolution des populations de criquets, mène des prospections dans les zones de reproduction, gère les stocks de pesticides et évalue l'impact environnemental des opérations. Il collabore également avec les instances internationales comme la FAO qui publie un bulletin mensuel sur la situation acridienne.
En temps de crise (recrudescence ou invasion), la coordination passe à un poste de coordination central (PCC) interministériel situé à Rabat, appuyé par 13 postes de coordination régionaux (PCR) répartis le long de trois lignes de défense :
- Première ligne de défense : 7 postes de coordination régionaux situés à la frontière sud et sud-est du pays ;
- Deuxième ligne de défense : 3 postes de coordination régionaux situés le long des chaînes de l’Atlas ;
- Troisième ligne de défense : 3 postes de coordination régionaux situés à l’intérieur du pays.

« Dans le cadre du fonctionnement des postes de commandement régionaux et du poste de commandement central, le ministère de l'Agriculture joue un rôle important. Tous les organismes du ministère situés le long des frontières, d'Oujda à Lagouira, apportent un soutien essentiel aux opérations de lutte antiacridienne, que ce soit pour les prospections ou les interventions. Ce soutien est rendu possible grâce au personnel et aux équipements des Directions provinciales de l'Agriculture (DPA) et des Offices régionaux de mise en valeur agricole (ORMVA) implantés dans ces zones frontalières », précise notre expert.
Rappellons que la dernière invasion de criquets pèlerins au Maroc, survenue entre 2003 et 2005, a été marquée par l'arrivée d'essaims en provenance de la Mauritanie et du Sénégal. Le manque de pluie a empêché la reproduction de ces criquets qui sont arrivés immatures, une phase particulièrement dangereuse. La crise a été maîtrisée grâce à une intervention aérienne décisive, impliquant des avions gros porteurs, des Turbotrush et des hélicoptères, qui a empêché une reproduction printanière la deuxième année. Au total, 5 millions d'hectares ont été traités lors de cette campagne de lutte, qui a pris fin en mars 2005.
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