Malgré les efforts engagés depuis deux décennies pour diversifier la base productive, moderniser l'agriculture, développer l'irrigation et soutenir l'essor de secteurs alternatifs, l'économie marocaine conserve une sensibilité marquée à la performance du secteur agricole.
La croissance annuelle du PIB réel reste influencée, parfois de manière significative, par les variations de la valeur ajoutée agricole. Cette situation soulève une interrogation de fond : le Maroc est-il engagé dans une transition réussie vers un modèle de croissance moins vulnérable aux chocs climatiques, ou demeure-t-il structurellement dépendant des fluctuations agricoles ?
Pour répondre à ces questions, Médias24 s’appuie sur 27 années de données macroéconomiques, de 1998 à 2024, afin d’analyser les dynamiques à l’œuvre entre agriculture et croissance économique. L’approche adoptée croise plusieurs variables clés : l’évolution de la valeur ajoutée agricole et du PIB hors agriculture, la trajectoire de la part de l’agriculture dans la richesse nationale, ainsi que la sensibilité de la valeur ajoutée agricole aux performances des campagnes céréalières.
Croissance continue du PIB non agricole, mais à un rythme moins soutenu
Sur le long terme, le PIB hors agriculture affiche une progression constante, révélatrice d’une transformation progressive du socle productif marocain. De 1998 à 2024*, sa valeur réelle a plus que doublé, traduisant la montée en puissance de secteurs structurellement plus stables : services marchands, industrie manufacturière, télécommunications, BTP ou encore finance. Ces moteurs, moins exposés aux aléas climatiques, ont permis de construire une trajectoire économique moins erratique que celle dictée par l’agriculture.
(*) Pour 2024: estimation de l'auteur à partir des données des quatre trimestres de l'année.
Cependant, cette dynamique ascendante masque une évolution plus nuancée dès lors qu’on passe d’une lecture en niveaux à une analyse en rythmes de croissance. Car si le PIB non agricole continue de croître en valeur, il le fait à une cadence de plus en plus modérée.
L’analyse par périodes quinquennales met en évidence une évolution contrastée de la croissance hors agriculture.
Entre 2004 et 2008, le taux moyen atteignait 5,4 %, dans un contexte d’ouverture économique, de montée en gamme industrielle et d’expansion de la demande intérieure.
Puis, entre 2009 et 2013, cette dynamique ralentit à 3,5 %.
Elle recule encore à 3,1 % sur la période 2014–2018.
Plus récemment, entre 2019 et 2024, la croissance moyenne chute à 2,4 %, en raison notamment du choc provoqué par la pandémie de Covid-19 en 2020 (-7,1 %) et du rebond mécanique qui a suivi en 2021 (+7 %).
En neutralisant l’effet de la conjoncture exceptionnelle en excluant les années 2020 et 2021 du calcul, la croissance moyenne tendancielle s’établit à 3,6 % sur la période 2019, 2022, 2023 et 2024. Ce rythme dépasse celui enregistré sur les périodes 2009-2013 (3,5 %) et 2014-2018 (3,1 %), témoignant d’une dynamique de croissance résiliente et soutenue. Néanmoins, cette performance demeure nettement en deçà du niveau atteint entre 2004 et 2008, où la croissance s’élevait à 5,4 %. Et nettement en deça des besoins et ambitions de l'économie marocaine.
La part de l’agriculture dans le PIB réel : stabilité apparente, instabilité sous-jacente
L’analyse des données relatives à la période 1998-2024 révèle que la part de la valeur ajoutée agricole dans le PIB réel oscille entre 7,5 % et 10,8 %, avec une moyenne avoisinant les 9 à 10 %. Cette stabilité apparente ne traduit pas pour autant la vigueur du secteur agricole, mais plutôt une inertie structurelle : malgré les efforts de diversification, l’agriculture conserve une place influente dans l’économie.
En théorie, pour réduire la part de l’agriculture dans le PIB, il faudrait que le PIB non agricole réalise des taux de croissance supérieurs à ceux de l’agriculture. Or, bien que ce dernier enregistre une croissance plus régulière, son rythme de progression demeure insuffisant pour compenser la volatilité élevée des résultats agricoles. Autrement dit, même si le PIB hors agriculture progresse de manière stable, il ne se développe pas assez rapidement pour faire baisser la proportion relative de l’agriculture dans la richesse nationale.
La volatilité du secteur agricole, avec des variations annuelles pouvant dépasser 20 %, est largement imputable aux aléas climatiques, notamment lors des mauvaises campagnes. Cette instabilité expose environ 10 % du PIB à des chocs imprévus, renforçant ainsi la fragilité de l’économie face aux perturbations externes.
Le paradoxe structurel : pourquoi 90 % ne suffisent pas à compenser 10 % ?
Bien que le PIB hors agriculture suive une trajectoire plus stable, cela ne signifie pas pour autant que l’économie marocaine s’est affranchie de sa dépendance aux cycles agricoles. Une analyse comparée de la croissance de la valeur ajoutée agricole et de celle du hors-agricole révèle une divergence structurelle nette : la première est hautement volatile, soumise aux aléas climatiques, tandis que la seconde évolue dans une bande de croissance plus étroite et régulière.
Pourtant, cette décorrélation apparente ne suffit pas à isoler la croissance globale des chocs agricoles. L’observation fine des données montre que les années de recul important de la valeur ajoutée agricole — même en présence d’une croissance hors agriculture soutenue — coïncident systématiquement avec des ralentissements du PIB réel. En 2007, 2016 ou encore 2022, la valeur ajoutée agricole s’est contractée de manière brutale (jusqu’à -21,7 %), tandis que le non-agricole maintenait une croissance comprise entre 3 % et 6,6 %. Pourtant, dans ces mêmes années, la croissance globale du PIB s’est nettement affaiblie. En d’autres termes, la stabilité du hors-agricole ne suffit évidemment pas à neutraliser l’impact des chocs agricoles sur le PIB total.
Ces cas illustrent une réalité comptable fondamentale qu’il convient de souligner avec clarté : si l’on considère que le PIB est constitué à 90 % de composantes non agricoles et à 10 % de valeur ajoutée agricole, alors une baisse de 25 % de la composante agricole entraîne une perte de 2,5 points dans le PIB total. Pour compenser intégralement cette perte, le hors-agricole doit croître de 2,78 % supplémentaires (2,5 ÷ 90). En d'autres termes, le non-agricole ne croît pas assez vite, ni assez fort pour compenser la volatilité et la baisse tendancielle agricoles.
Cette mécanique révèle ainsi une lecture plus nuancée : même avec une contraction sévère de la valeur ajoutée agricole de 25 %, il suffit que le PIB non agricole progresse de 6 % – ce qui correspond à une croissance relativement soutenue mais historiquement possible– pour générer une croissance globale d’environ 2,9 %.
[6 % × 90 %] + [–25 % × 10 %] = 5,4 – 2,5 = 2,9 %.
L'année 2016 en témoigne, avec une baisse de la croissance de la valeur ajoutée agricole de 19,7 %, le PIB hors agriculture a enregistré une croissance modérée de 3 %, ce qui fait que le PIB réel n'a augmenté que de 0,5 %.
Autrement dit, un bon comportement du non-agricole peut, non seulement compenser un choc agricole, mais également maintenir une croissance positive du PIB réel. Or, dans la pratique, ce scénario se produit rarement. Le rythme moyen de progression du hors-agricole s’est établi autour de 2,7 % au cours de la dernière décennie (2014-2024), bien en deçà du seuil requis pour jouer pleinement un rôle d’amortisseur conjoncturel.
En neutralisant les effets exceptionnels liés à la pandémie et au rebond mécanique de 2021, cette moyenne s’élève légèrement à 3,4 %, ce qui reste modéré au regard des besoins de résilience structurelle de l’économie.
Une croissance agricole toujours sensible à la campagne céréalière
Les données confirment que la production céréalière demeure un facteur déterminant de la performance agricole au Maroc. La valeur ajoutée agricole suit, dans une large mesure, l’évolution de la campagne céréalière : les pics de production (comme en 2009, 2015 ou 2021) coïncident avec des niveaux élevés de la V.A. agricole, tandis que les faibles récoltes (2000, 2007, 2016, 2022 ou 2024) se traduisent par une chute notable de l’activité dans le secteur.
L'analyse statistique, fondée sur la corrélation et la régression linéaire, confirme la forte dépendance de la valeur ajoutée agricole à la production céréalière. Le coefficient de corrélation atteint 0,75 (corrélation forte), traduisant un lien structurel significatif entre les deux variables. Ainsi, un million de quintaux de céréales supplémentaires est associé, en moyenne, à une hausse de 0,39 point de pourcentage de la valeur ajoutée agricole. Autrement dit, un choc positif de dix millions de quintaux se traduirait par un gain potentiel de 3,9 points de croissance pour le secteur agricole. Cette élasticité souligne à quel point la performance agricole reste tributaire des aléas climatiques et, plus particulièrement, des résultats des campagnes céréalières.
Ces résultats mettent en lumière la centralité persistante des céréales dans le modèle agricole marocain, malgré les efforts de modernisation et de diversification engagés depuis plusieurs années : développement de l’irrigation, montée en puissance des cultures à haute valeur ajoutée, structuration de nouvelles filières. Ils rappellent aussi la vulnérabilité intrinsèque du secteur aux aléas climatiques, dans la mesure où la récolte céréalière reste largement dépendante de la pluviométrie. En l’absence d’un amortisseur structurel, qu’il s’agisse de pratiques agricoles plus résilientes ou d’une transformation de l’assise productive, l’activité agricole demeure exposée à des chocs exogènes brutaux et difficilement prévisibles.
Cette dépendance aux céréales n’est pas sans effet sur le cycle économique dans son ensemble. Lorsqu’une campagne céréalière est favorable, la contribution de l’agriculture à la croissance nationale peut s’avérer déterminante. À l’inverse, un épisode de sécheresse ou une forte baisse de rendement se traduit rapidement par un repli de la valeur ajoutée agricole, avec un impact direct sur le PIB réel.
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NB : Les estimations du PIB réel 2024, du PIB non agricole et de la valeur ajoutée agricole ont été établies à partir d’une moyenne arithmétique des taux de croissance trimestriels. Cette méthode permet d’approcher, avec une fiabilité raisonnable, les taux annuels communiqués par le HCP.
Il est important de souligner que, pour la période 1998 à 2023, toutes les données utilisées dans l’analyse sont exprimées en volumes chaînés, conformément à la méthodologie nationale standard. En revanche, pour l’année 2024, il n’a pas été possible de produire des variables en volume chaîné, en raison de l’indisponibilité des prix de l’année précédente ou des déflatants sectoriels nécessaires.