Relancer l’élevage par l’intelligence collective : Al Moutmir mise sur la communauté de pratique
Face au déclin de la production animale au Maroc, Al Moutmir, le dispositif lancé par OCP en 2018, déploie un nouvel outil puissant : une communauté de pratique dédiée à l’élevage. Cette approche participative vise à mobiliser les savoirs du terrain, les innovations scientifiques et les expériences individuelles pour reconstruire une filière à bout de souffle. Reportage sur un pari audacieux.
Et si l’avenir de l’élevage marocain se jouait autour d’un cercle d’échange ? C’est le pari qu’a fait Al Moutmir en lançant, le jeudi 10 avril 2025, une nouvelle communauté de pratique (CoP) entièrement dédiée à la production animale. Après avoir investi dans plusieurs filières agricoles – agriculture de conservation, femmes rurales, olivier, céréales et eau –, le programme s’attaque à un secteur crucial mais fragilisé, celui de l’élevage.
Le constat est alarmant. Grâce au Plan Maroc vert, la filière avait connu un essor notable. Mais six années consécutives de sécheresse ont tout bouleversé. Dans la province de Rehamna, la situation est emblématique : le cheptel fond, et avec lui, les éleveurs.
Abdelaziz El Mellouki, directeur provincial de l’Agriculture, tire la sonnette d’alarme : "Le nombre d’éleveurs est passé de 18.000 à 9.000. Les jeunes désertent les campagnes pour les villes". Pour lui, la véritable urgence ne réside pas dans la reconstitution du cheptel, encore possible avec l’appui de l’État, mais dans la revalorisation du métier d’éleveur. "L’élément humain est la clé. Il faut créer de la valeur, des perspectives, pour donner envie aux jeunes de rester".
Al Moutmir a organisé le jeudi 10 avril 2025 à Marrakech un événement de lancement officiel de la première communauté de pratique sur l'élevage, sur le thème "Productions animales : comment allier durabilité, innovation et intégration au service de l’écosystème". Cette initiative a rassemblé plus de 60 participants du secteur de l'élevage (agriculteurs, ingénieurs agronomes, professionnels, académiques...) pour partager leurs expériences, discuter des défis et des opportunités du secteur et explorer les voies d'une production animale durable et innovante.
Un levier de transformation collective
Dans ce contexte critique, la création de la CoP dédiée à l’élevage n’est pas un simple ajout au programme Al Moutmir : c’est une réponse structurelle à une crise systémique. Inspirée de pratiques bien établies dans le secteur de la santé, la communauté de pratique repose sur un principe simple : apprendre ensemble, par l’échange, l’expérience et la confrontation des points de vue.
À la différence d’un groupe d’apprentissage ponctuel, la CoP s’inscrit dans le temps. Elle favorise la socialisation entre professionnels, accélère l’adoption de nouvelles pratiques, et permet la transmission intergénérationnelle des savoirs, y compris les plus tacites.
Le modèle repose sur trois piliers :
- un noyau stable, ici Al Moutmir ;
- des acteurs très actifs, souvent des techniciens, chercheurs, vétérinaires ;
- une base large et diversifiée, composée d’éleveurs de terrain.
Pour que la mayonnaise prenne, il faut une forte implication des participants, un sentiment d’appartenance et, surtout, un langage commun capable de traduire les savoirs partagés en actions concrètes.
Un écosystème vertueux en gestation
Pourquoi une telle initiative est-elle stratégique, aujourd’hui, pour le secteur de l’élevage ? Parce qu’elle intervient à un moment où il faut tout à la fois reconstruire, moderniser et redonner du sens. Et parce qu’elle articule trois dimensions complémentaires :
Sur le plan technique, la CoP permet de diffuser rapidement les bonnes pratiques et d’optimiser les performances. L’apprentissage entre pairs, par l’expérimentation directe, raccourcit la courbe d’apprentissage, notamment pour les nouveaux entrants.
Sur le plan économique, elle renforce la souveraineté alimentaire nationale en sécurisant les investissements et en réduisant les échecs.
Sur le plan social, elle revalorise le métier d’éleveur, souvent marginalisé, en le réintégrant dans un réseau vivant, stimulant et valorisant.
Une première séance riche en enseignements
La première rencontre l’a prouvé : la CoP n’est pas un simple espace de théorie. Lors de la séance d’inauguration, un éleveur a raconté comment il avait sauvé une vache en pleine mise bas à deux heures du matin, en lui administrant du sucre pour contrer une hypoglycémie. Un geste simple, appris dans une précédente session, qui s’est révélé décisif.
Cet épisode, tel qu'il a été relaté, a ouvert la voie à un échange riche avec Brahim Yassine, de l’ONCA de Berrechid. L’expert a confirmé la pertinence de la pratique, tout en l’élargissant : l’alimentation en période de tarissement, la durée idéale de repos, les soins post-partum... autant de sujets techniques discutés en toute fluidité entre pairs.
D’autres thèmes ont émergé : méthodes de reproduction, rationalisation de l’alimentation pour les vaches laitières, protection des étables contre l’ensoleillement, ou encore installation optimale des mangeoires. Preuve que la CoP peut servir de catalyseur de savoirs pluriels, entre science et empirisme.
Vers une agriculture de demain, plus collaborative et résiliente
Au-delà des outils et des techniques, la communauté de pratique ouvre un nouvel horizon : celui d’une intelligence collective au service d’une filière en détresse. En misant sur la co-construction, Al Moutmir crée les conditions d’un renouveau fondé sur le lien, la transmission et l’innovation.
L’élevage marocain peut-il retrouver son souffle ? Rien n’est encore joué. Mais cette fois, ce n’est plus un acteur isolé qui porte la relance. C’est tout un collectif qui se met en mouvement grâce à l'initiative d'OCP.
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