Le piège du dirham fort, un frein pour le développement
Dans un Maroc traversé par des positions idéologiques, politiques et économiques multiples, une idée semble faire l’unanimité. À gauche comme à droite, tout le monde appelle au maintien d’un dirham fort et rigide. Pourtant, l’histoire économique est tranchante : aucun pays ne s’est industrialisé avec une monnaie chère.
Cet article ambitionne de mettre en lumière les effets dévastateurs de la surévaluation du dirham sur l’industrie nationale et de manière générale sur les perspectives d’émergence économique au Maroc. L’occasion serait également propice de poser une question, aussi dérangeante que nécessaire : assistons-nous à l’émergence d’un lobby importateur, guidé par des intérêts étroits, et agissant à rebours de l’intérêt général ?

Au cours des 80 dernières années, tous les pays qui ont amorcé un processus d’industrialisation ont eu recours à la dévaluation de leur monnaie. La Chine de Deng Xiaoping, la Corée du Sud, L’Allemagne d’après-guerre, le Japon d’après 1950. Et plus récemment, le Vietnam, la Turquie ou encore, dans une moindre mesure l’Égypte, tous ont suivi la même voie.
Aucune nation ne déroge à cette règle à l’exception des économies avancées ou fortement intégrées comme les pays de l’Union européenne, l’Amérique, la Suisse ou Singapour.
Une monnaie forte décourage la production locale
Pour un entrepreneur du textile, il sera souvent plus rentable d’importer des habits en provenance de Turquie – avec laquelle le Maroc est lié par un accord de libre-échange – que de produire localement des jeans ou des tee-shirts à des prix que personne ne voudra acheter. La conséquence est terrible et sans appel : la perte d'emplois à Casablanca et la création d'emplois à Istanbul.
Il en va de même pour le secteur du tourisme, dans lequel la ministre FZ Ammor déploie, certes, des efforts significatifs, traduits par une croissance exceptionnelle des arrivées touristiques. Mais cette euphorie s’estompe rapidement lorsqu’on la traduit en devises. L’Égypte, qui pourtant accueille moins de touristes, réussit à générer 20 milliards de dollars contre seulement 11 milliards pour le Maroc. La deuxième conséquence d’un dirham fort agit comme un signal implicite intercepté par les touristes : dépenser peu et ne rester que brièvement. Un taux de change élevé agit donc comme un désincitatif à la consommation touristique.
A l’opposé, un taux de change bas constitue une protection indirecte contre les importations et tant que le Maroc n’osera pas utiliser son taux de change comme levier de la politique industrielle, il continuera à importer ce qu’il aurait pu produire.
Cette situation nous conduit vers une troisième conséquence : un marché de l’emploi fonctionnant à la moitié de son régime. Il n’est pas anodin que le taux d’emploi de la population en âge de travailler ne dépasse pas les 50%. Un chiffre en parfaite corrélation avec la part des importations dans la production nationale : le Maroc importe environ 760 milliards de DH, soit près de la moitié de sa production locale estimée à 1.600 milliards et presque le double de ses exportations.
Mais les raisons derrière une telle politique monétaire à la fois conservatrice et coûteuse vont au-delà des justifications répétitives liées à la protection du pouvoir d’achat notamment des populations urbaines, ou au contrôle de l’inflation. Or, cette dernière n’est pas systématiquement synonyme d’appauvrissement : il existe ce que l’on appelle une « bonne inflation », celle qui accompagne une montée en gamme de la production nationale, une hausse des salaires, ou encore une dynamique d’investissement.
En réalité, un Dirham fort et surévalué profite avant tout à un lobby importateur présent dans plusieurs secteurs tant dans le textile que dans les combustibles, qui tire avantage de la faiblesse des prix à l’international au détriment du tissu productif national, et qui serait le premier perdant si le dirham reflétait sa juste valeur.
Qui dit juste valeur, dit forcément dévaluation. Un taux de change bas devrait sans doute amortir la hausse vertigineuse de la facture importatrice qui est passée d’environ 400 milliards de DH en 2015 à plus de 760 en 2024. Soit une hausse de presque 90%, au moment où le PIB, indice de calcul de la production nationale, n’a cru que de 30%. Ce choix de taux de change n’est donc pas neutre : il reflète un rapport de force économique où l’intérêt d’une minorité— le lobby importateur—l’emporte sur les impératifs de développement industriel, de souveraineté productive et de création d’emplois.
A force de vouloir se montrer stable et « crédible » aux yeux des marchés et partenaires extérieurs nous sacrifions l’essentiel : nos entreprises, nos travailleurs notre tissu productif.
Le régime de change actuellement adopté par le Maroc, toujours maintenu dans une fourchette de 9 à 11 DH pour un dollar, a forcément un coût. Sinon, comment expliquer que des économies plus en avance que nous comme le Mexique ou la Turquie présentent un taux de change bien plus faible, parfois 3 fois inférieur ? Car pour maintenir cette supériorité artificielle, il nous faut en permanence faire appel à des lignes de crédit qui servent non pas à investir l’argent emprunté mais à le stocker auprès de Bank Al Maghrib.
Le montant de ces réserves a atteint plus de 400 milliards DH en juin 2025, couvrant 6 mois d’importations. Et en l’absence d’une véritable politique monétaire de substitution des importations, ce montant est appelé à doubler tous les 10 ans. De quoi enchanter nos importateurs.
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