Pr Deanfield : “Investir dans la réduction des risques en santé, c’est investir dans l’avenir” (interview)
Le Pr John Deanfield, cardiologue à l’University College London, plaide pour un changement de paradigme : faire de la réduction des risques et de la prévention des maladies chroniques une priorité des politiques publiques. L’Afrique, dit-il, a aujourd’hui une opportunité unique d’anticiper l’épidémie des maladies non transmissibles, et le Maroc pourrait jouer un rôle de pionnier régional.
"Investir dans sa santé, c’est comme investir dans son avenir financier", affirme le Dr John Deanfield, professeur de cardiologie à l’University College London (Royaume-Uni). Pour lui, la réduction des risques n’est pas seulement une approche médicale, mais un véritable changement de paradigme en santé publique : agir tôt, par de petits changements durables, afin d’éviter ou de retarder l’apparition de maladies chroniques.
En marge du Global Health Diplomacy Symposium, placé sous le thème "De la crise aux soins : ce que le manuel africain de santé publique peut enseigner au monde", Médias24 s'est entretenu avec le Dr Deanfield qui intervenait dans le panel "Réinventer la santé publique comme gouvernance : des cliniques aux cabinets, intégrer la réduction des risques dans l’ensemble des systèmes".
Il a partagé avec nous sa vision du rôle des gouvernements, des opportunités pour l’Afrique et de la place que peut occuper le Maroc comme acteur régional.
Pour le Dr John Deanfield, la réduction des risques incarne un nouveau modèle de gouvernance de la santé : prévenir plutôt que guérir, agir tôt plutôt que tard.
Comme il aime à le rappeler : "Santé et richesse ne diffèrent que d’une lettre (Health and Wealth). Investir dans sa santé, comme on investit dans son avenir financier, est le meilleur moyen de garantir un futur en bonne santé".
- Médias24 : comment une stratégie de réduction des risques pourrait-elle transformer les systèmes de santé publique, en particulier en Afrique ?
- La réduction des risques est au cœur de la transition vers la prévention et le maintien de la santé. Chaque effort, même minime, pour réduire l’exposition aux facteurs de risque contribue à prévenir de futures maladies.
En Afrique, l’enjeu est majeur. Le continent est au début de ce qui pourrait devenir une épidémie de maladies non transmissibles (maladies cardiovasculaires, diabète, cancers).
L’opportunité est donc unique : en mettant en place dès aujourd’hui des politiques de prévention, il serait possible de ralentir voire d’éviter cette vague de pathologies dans les prochaines décennies.
- Quel rôle devraient jouer les gouvernements dans la promotion de la réduction des risques ?
Dr John Deanfield : Les gouvernements doivent aujourd’hui repenser leur approche de la santé. Il ne s’agit plus seulement de soigner les maladies lorsqu’elles surviennent, mais de mettre l’accent sur la prévention. Cela suppose de s’attaquer à l’ensemble des facteurs liés au mode de vie : tabac, alimentation, sédentarité, obésité, hypertension, etc.
Au-delà de leur mission de soins, les autorités publiques doivent aussi influencer les comportements et créer un environnement qui facilite les choix de vie sains.
Dans ce cadre, la prévention des maladies liées au tabac devient un enjeu prioritaire.
- Si on prend l'exemple du tabac, en quoi consisterait selon vous une stratégie de réduction des maladies liées à cette addiction ?
- La réduction des risques appliquée au tabac consiste à proposer des produits moins nocifs que la cigarette combustible, même sans viser l’arrêt immédiat. Il s’agit d’un cheminement progressif vers moins de danger.
Ainsi, passer des cigarettes combustibles au vapotage ou à la nicotine orale peut réduire de façon significative les risques, notamment ceux liés au cancer.
Les études convergent : c’est la combustion qui cause les dommages les plus graves. Le vapotage n’est pas sans controverse, mais il reste une alternative plus sûre que la cigarette et peut jouer un rôle déterminant comme étape de transition vers une baisse des maladies liées au tabac.
- Comment la coopération Sud-Sud peut-elle aider les pays à adopter plus rapidement des stratégies de réduction des risques ?
La coopération Sud-Sud peut être un accélérateur puissant. Les politiques de réduction des risques doivent être pensées non seulement du point de vue sanitaire, mais aussi économique : une population en meilleure santé est une population plus productive, capable de contribuer davantage à la création de richesse.
C’est pourquoi l’implication doit dépasser les ministères de la Santé et mobiliser l’ensemble des institutions publiques. Prévenir les maladies chroniques chez les jeunes et les actifs permet de réduire les coûts de santé à long terme tout en renforçant le développement économique.
Les expériences réussies dans un pays peuvent ensuite être adaptées et partagées avec d’autres. La coopération Sud-Sud peut ainsi devenir un vecteur de diffusion rapide de ces stratégies, tout en tenant compte des réalités locales.
- Quelles initiatives pourraient permettre au Maroc de devenir un leader régional en matière de réduction des risques ?
Le principe de la réduction des risques est aujourd’hui largement reconnu, qu’il s’agisse de l’alimentation, du cholestérol, de la tension artérielle ou du tabac. Les données scientifiques sont claires : de petits changements maintenus dans le temps produisent des bénéfices cumulatifs considérables.
Dans le cas du tabac, l’exemple de la Suède est révélateur. Les hommes, qui ont adopté la nicotine orale, ont vu leur taux de maladies liées au tabac diminuer fortement, tandis que les femmes, qui ont continué à fumer des cigarettes combustibles, présentent encore des taux élevés. Cette expérience démontre que lorsque les comportements changent à l’échelle d’une population, l’impact en santé publique est majeur.
Le Maroc pourrait s’inspirer de telles politiques pour s’affirmer comme acteur régional en matière de réduction des risques, en intégrant cette logique dans ses stratégies de santé publique.
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