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BUSINESS

Écosystème paiement électronique. Une transformation incomplète et des interrogations

Depuis mai 2025, le marché marocain du paiement électronique connaît une accélération inédite après la libéralisation du secteur qui a mis fin à deux décennies de domination quasi exclusive du Centre monétique interbancaire (CMI). Mais à l’heure où le CMI célèbre avec faste le lancement du Casablanca Payment Agreement, des interrogations persistent sur la neutralité du système et la transparence de la recomposition en cours, ainsi que sur le nouveau modèle d’affaires du CMI.

Écosystème du paiement électronique : Progrès et défis
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Le 23 septembre 2025 à 18h09 | Modifié 24 septembre 2025 à 8h44

Sur le thème "Casablanca Payment Agreement, une nouvelle étape pour l’écosystème monétique marocain", le Centre monétique interbancaire (CMI) a tenu une conférence à Casablanca, le jeudi 18 septembre 2025.

Cette conférence était attendue à l'approche du délai fixé par le Conseil de la concurrence. Il s'agit d'un délai pour transformer le CMI en plateforme technique de traitement au service de tous les établissements de paiement de la place. Une plateforme qui doit assurer la neutralité vis-à-vis de tous les acteurs, qu’ils soient actionnaires du Centre ou pas.

Un événement symbolique

Les petits plats ont ainsi été mis dans les grands pour cet événement qui laissait présager de grandes annonces à l’approche de l’échéance butoir du 31 octobre prévue par la régulation. Toutefois, ni informations nouvelles ni annonces particulières n’ont été présentées à la centaine de participants représentant, en plus de la presse, les régulateurs, les banques, les établissements de paiement, etc.

L’événement marque, selon le CMI, une "nouvelle étape" pour l’écosystème monétique marocain autour d’une vision commune : rendre les paiements plus modernes, inclusifs et innovants.

Durant la conférence, les intervenants se sont succédé pour insister sur la transformation du rôle du CMI, qui se présente désormais comme une plateforme technique neutre et interopérable, s’éloignant de sa fonction d’acquéreur historique. La présentation du directeur général du CMI, Rachid Saihi, s’est voulue résolument volontariste.

Sept acteurs – dont Al Filahi Cash, Attijari Payment, Damane Cash, Lanacash, M2T, Saham Paiements et CDM Pay – sont désormais opérationnels. Quatre autres sont en cours d’homologation, selon le CMI.

Dès la phase pilote, c’est-à-dire entre mai et septembre 2025, 2.000 commerçants ont été affiliés, avec une montée en charge progressive des volumes. Et rien qu’en 2024, 200 millions d’opérations ont été traitées par le CMI, 80.000 points de vente équipés, 75 % des transactions effectuées sans contact, et surtout, l’ouverture de la plateforme à de nouveaux acquéreurs.

Ces chiffres soulignent l’amorçage d’une dynamique. Mais suffisent-ils à garantir un véritable changement de paradigme ? D’autant plus que de l’aveu même d’un des intervenants, sur les 23 millions de cartes bancaires distribuées, moins de 4 millions sont réellement actives. Le nombre d’opérations par carte active ne dépasse pas 11 par an alors que, selon les benchmarks, le pays devrait être à une moyenne de 300 ou 400.

Paiements électroniques : une réalité nuancée

Parce que sur le terrain, les effets de cette mutation restent encore difficiles à mesurer. Plusieurs éléments clés évoqués dans les engagements pris par le CMI devant le Conseil de la concurrence restent entourés d’un flou qui persiste.

Il s’agit notamment de la cession effective des actifs du CMI à ses banques actionnaires (55.000 contrats commerçants environ), qui doit intervenir au plus tard le 31 octobre 2025. De plus, la recomposition de son tour de table, dominé par les 8 principales banques marocaines, est également un élément clé. Ces éléments clés n’ont fait l’objet d’aucune communication durant la conférence du 18 septembre, encore moins dans le communiqué de presse distribué à sa clôture.

Or, comme expliqué dans un article publié en juillet dernier, ces deux volets sont fondamentaux pour garantir la neutralité et l’ouverture du marché. Si les banques restent à la fois actionnaires du CMI, fournisseurs de comptes et opérateurs d’acquisition, la concurrence risque de rester largement théorique.

Comme le rappelait le directeur général du CMI dans des déclarations précédentes , "le tour de table doit être examiné, voire remodelé, avant le 31 octobre 2025".

Mais, depuis, aucune décision formelle ni orientation claire n’ont été rendues publiques. Au contraire, en marge de la conférence de septembre, Rachid Saihi est resté très évasif concernant ces deux points. Il a ainsi déclaré à Médias24 que "beaucoup d'engagements seront tenus. Nous sommes en contact permanent avec les autorités concernées, à qui nous faisons des rapports réguliers. Nous sommes mobilisés avec le conseil d’administration du CMI, avec nos avocats, nos banquiers d’affaires et les banques actionnaires pour pouvoir tenir l’ensemble des engagements".

La question reste : quand ? À quelques semaines de l’échéance butoir fixée par le régulateur, l’absence de visibilité quant à la tenue des délais laisse les observateurs perplexes. "La raison est liée aux arbitrages à prendre à la vue de la complexité de la situation. Ce que je peux vous dire aujourd’hui est que nous mobilisons tous les moyens possibles pour tenir les délais".

Pour les banques commerciales actionnaires du CMI, l'enjeu est de trancher : qui va acheter quoi et à quel prix ? Donc, quel critère de répartition du portefeuille et quelle est sa valorisation ?

Un casse-tête qui pourrait s’étendre pour un moment encore, laissant certains experts proches du dossier envisager la possibilité d’une demande d’un délai supplémentaire au Conseil de la concurrence au moins jusqu’à la fin de l’année en cours.

Les arbitrages sont aussi nécessaires pour définir la nouvelle configuration du tour de table du CMI, d’autant que le Conseil de la concurrence a imposé d’établir un firewall entre l’activité bancaire et celle d’établissement de paiement.

Un système encore sous contrôle bancaire

Cette situation soulève toujours des questions sur la place des banques dans cette nouvelle architecture. Parce que derrière les discours d’ouverture, le système reste dominé par des logiques d’intégration verticale. Les marges sur commissions bancaires ont représenté 14% du produit net bancaire en 2024.

Les commissions sur moyens de paiement ont représenté à elles seules 4,8 milliards de dirhams la même année, en hausse de 14%. Les établissements de paiement nouvellement créés sont, pour la plupart, des filiales des grandes banques, qui contrôlent simultanément la domiciliation des comptes (élément clé dans la chaîne des paiements) ; la détention des données (comportements d’achat, flux marchands) ; la gestion des tarifs (commissions d’interchange, frais d’acquisition, etc.).

Or, comme le souligne un expert du secteur, "ce sont les banques qui fixent toujours les règles du jeu. Le CMI, même neutre sur le papier, reste une infrastructure détenue par ses propres clients-actionnaires". Dans ces conditions, la neutralité promise reste fragile, et les marges de manœuvre des fintechs ou opérateurs indépendants très limitées.

À ce jour, aucun des nouveaux opérateurs de paiement n’a publiquement communiqué sur ses offres commerciales ou ses grilles tarifaires. La promesse initiale d’une baisse des coûts pour les commerçants reste donc suspendue. Plusieurs voix pointent d’ailleurs l’absence de baisse significative, malgré la baisse réglementaire de l’interchange à 0,65 %.

Ce silence stratégique – chacun attendant les premiers mouvements de ses concurrents – maintient le marché dans une forme de statu quo compétitif. Avec un opérateur historique comme le CMI et ses actionnaires disposant d’une infrastructure largement amortie et d’un portefeuille client colossal, la tentation est grande de continuer à dicter les règles.

Quel avenir pour l’activité du CMI ?

L’autre question ouverte est le futur modèle économique du CMI. Avec une commission d’interchange plafonnée par la Banque centrale, et la perte des revenus des autres services, en dehors de ceux de Fatouraty, la plateforme de paiement des services publics, les revenus et les investissements du CMI risquent de fondre.

Avec une quinzaine de représentations, le CMI, de par l’ancienne configuration, se devait d’être consolidé au niveau territorial aussi bien pour les fonctions support que commerciales. Si ces dernières ont aujourd’hui été interdites au CMI, les fonctions support devraient continuer d'être assurées par le CMI.

C'est ce qui fait dire à Rachid Saihi que l’ensemble des 15 représentations du CMI au niveau territorial devraient être maintenues. "Comment pouvez-vous rendre service à des entreprises basées à Guergarat si vous êtes installés à Casablanca ? Il est essentiel de maintenir ces représentations".

Côté business, le CMI devra aussi s’adapter. Pour son directeur général, il est vrai que le CMI accusera une baisse de son chiffre d’affaires, mais une nouvelle feuille de route stratégique est en train d’être élaborée avec des cabinets conseil depuis une année pour définir le nouveau positionnement.

"Nous ne pouvons pas communiquer pour le moment sur les nouveaux services que nous allons offrir. Ce que je peux dire, c’est que le potentiel au niveau national et ailleurs est important", laissant entrevoir une possibilité d’internationalisation sans pour autant la confirmer franchement.

Investissant jusqu’à 80 millions de dirhams en moyenne annuellement, le CMI se dit aussi prêt à maintenir ce trend de croissance, à condition de "présenter des options d’investissements rentables et durables pour nos actionnaires", nuance Saihi.

Le Casablanca Payment Agreement marque ainsi incontestablement une étape symbolique dans la libéralisation du secteur de la monétique et la transformation du CMI.

Cependant, de nombreuses questions restent en suspens en attendant le 31 octobre 2025.

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Le 23 septembre 2025 à 18h09

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