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ECONOMIE

Stades, dettes et pertinence des investissements publics : le débat

Les investissements dans les infrastructures sportives et ceux lancés dans le sillage de l'organisation des compétitions internationales ont opposé ceux qui y voient un luxe inutile ou risqué à ceux qui les considèrent comme un investissement aux externalités positives. L’enjeu porte sur l'allocation budgétaire, le financement, la rentabilité et le risque budgétaire que l’État assume, directement ou indirectement. DÉBAT.

Stades, dettes et pertinence des investissements publics : le débat
B.E.
Le 19 octobre 2025 à 17h16 | Modifié 20 octobre 2025 à 9h32

Notre récent article "Pourquoi la réforme des secteurs sociaux doit aller de pair avec les grands chantiers" a suscité un vif débat parmi nos lecteurs et sur les réseaux sociaux.

L'article présentait une idée simple et précise, selon laquelle investir dans les grands chantiers, notamment sportifs, n’implique pas une réduction des budgets consacrés à la Santé ou à l’Éducation. Nous avons expliqué, dans ce cadre, qu'il n'est pas pertinent d'aller dans un débat qui appelle à un nivellement par le bas en demandant l'abandon de stratégies qui montrent une certaine efficacité car d'autres stratégies ou secteurs sont défaillants.

Nous avons également montré qu'à l'Éducation comme à la Santé, les budgets alloués qui sont en hausse ne sont que partiellement utilisés chaque année. Le budget actuel de la Santé est-il suffisant ? Absolument pas. Nous l'avons souligné à de nombreuses reprises. Il représente à peine 6% du budget général de 2025, alors que, selon les normes de l’OMS, il devrait se situer autour de 12%.

Stades, dettes et pertinence des investissements publics : le débat

Le problème n’est pas essentiellement budgétaire, il est surtout lié à la gouvernance. Le ministère de la Santé affiche l’un des taux d’exécution des investissements les plus faibles. Il tourne autour de 50%. Les crédits sont là, mais le ministère peine à les traduire en projets concrets sur le terrain.

Dans le rapport d'exécution budgétaire et de cadrage macroéconomique triennal qui fait un point sur l'exécution à mi-parcours de l’année budgétaire 2025, il est établi qu'au 30 juin 2025, le budget d'investissement de l'éducation (8,2 MMDH) n'est réalisé qu'à hauteur de 28%. Celui de la santé (9MMDH) affiche un taux de réalisation de 38%.

Les budgets de matériel et de dépenses diverses, respectivement de 32 MMDH et 7,7 MMDH, ont des taux de réalisation de 51,6 % et 40,3%.

Stades, dettes et pertinence des investissements publics : le débat

Ci-dessous, les chiffres relatifs aux années 2019 à 2023 sur la base des lois de règlement.

Stades, dettes et pertinence des investissements publics : le débat

 

Infrastructures sportives et services publics

Une phrase a toutefois concentré l'essentiel du débat provoqué par notre article : "Les stades coûtent zéro dirham au budget de l’État", apprend Médias24 de sources sûres.

Nous citons ici, textuellement, une source sûre à qui nous avons posé la question sur l'impact des investissements dans les stades sur le budget de l'État et l'effet d'éviction possible pour des secteurs prioritaires comme la Santé et l'Éducation.

Cela veut-il dire qu'il n'y a pas une ligne dans le budget général dédiée aux stades, comme certains l'ont interprété ? Pas nécessairement. L'idée défendue par notre source est que le budget général de l'État mobilise peu de ressources budgétaires pour ces projets, et certainement pas au détriment des secteurs sociaux. Peut-être manquait-elle de précision et d'explication dans notre précédent article.

Au-delà de cette explication de contexte, les questions relatives au financement des stades, à leur rentabilité et même à la pertinence de ces investissements méritent effectivement d’être précisées et débattues.

Médias24 contribue au débat.

Le budget de l'État contribue-t-il aux infrastructures du Mondial ?

Pour savoir s'il y a des financements du budget général de l'État consacrés aux infrastructures sportives, la meilleure source reste la morasse budgétaire. Ce document détaille tous les crédits ouverts au titre des dépenses du budget général de l'État. Nous avons consulté les morasses budgétaires de 2025, 2024 et 2023.

Sur les trois documents, une recherche "stades" met en lumière l'existence de lignes budgétaires. En 2024, 500 MDH ont été réservés à la "mise à niveau des stades". Pas de budget mentionné pour cette même désignation en 2023 et 2025.

On retrouve aussi des lignes budgétaires dédiées à la Société nationale de réalisation et de gestion des stades (Sonarges) au titre de contribution de l'État : 65,4 MDH en 2025, 96 MDH en 2024 et 50 millions en 2023.

En élargissant la recherche aux "infrastructures sportives", on constate que la présence de lignes budgétaires dans le cadre des programmes intitulés "sport de haut niveau" et "sport de masse", notamment une ligne avec une enveloppe assez conséquente (projet 34) relative à la "contribution de l’État à la réalisation des infrastructures sportives". Elle est dotée de 1,2 MMDH en 2025 et de 1,4 MMDH en 2024. Des enveloppes globales non détaillées.

En revanche, la Morasse 2023 détaillait ce projet 34 ligne par ligne. Il y figurait une dotation globale de 986 MDH ventilée comme suit : 

  • Contribution de l’État à la construction des stades : pas de budget ;
  • 375 MDH : versement de la contribution du ministère au programme de la mise à niveau des infrastructures sportives de football ;
  • 280 MDH : versement au compte d'affectation spéciale "Fonds National du Développement du Sport" pour la construction et la mise à niveau des infrastructures sportives ;
  • 46,6 MDH : versement à la société Agadir Souss-Massa Aménagement au titre du programme de développement urbain de la ville d’Agadir ;
  • 87,4 MDH : versement au compte d'affectation spéciale "Fonds National du Développement du Sport" pour la mise à niveau de l'athlétisme ;
  • 20 MDH : versement à l'Agence pour la Promotion et le Développement Economique et Social des provinces du Sud du Royaume pour la réalisation des installations sportives ;
  • 10 MDH : versement au compte d'affectation spéciale "Fonds National du Développement du Sport" pour la mise à niveau de l'Institut Royal de Formation des Cadres ;
  • 80 MDH : versement au compte d'affectation spéciale "Fonds National du Développement du Sport" pour la préparation des sportifs de haut niveau ;
  • 87 MDH : versement à l'Agence pour la promotion et le développement économique et social des préfectures et provinces du Nord.

La désignation "réalisation des infrastructures sportives" demeure générique et manque de précision, ce qui rend impossible d'affirmer ou d'infirmer que la totalité de ce montant est consacrée aux stades du mondial.

Voilà pour le constat.

Financement des infrastructures sportives : l’État s’engage-t-il plus qu’il ne le dit ?

Selon les informations publiques, le schéma de financement, dont tous les détails n’ont pas été publiés, repose sur un mécanisme où l’État charge la Sonarges de prendre en main la construction et la propriété des infrastructures. Et cette dernière contracterait avec un fonds d’investissement immobilier, probablement un OPCI souscrit et géré par le groupe CDG.

La convention signée dans ce sens en 2023 portait sur une enveloppe de 14,5 MMDH pour les 7 grands stades (mise à niveau de six stades existants et la construction du grand stade de Casablanca).

L'OPCI finance le chantier et devient propriétaire du stade. La Sonarges ne débourserait rien au départ, mais louerait ensuite le stade sur une période longue, 25 ans dans ce cas et selon nos sources, en versant des loyers censés être couverts par les recettes de billetterie, les événements ou le naming.

Lorsque tous les stades auront été construits, l’annuité annuelle à rembourser sera de 1 milliard de DH pour la Sonarges, selon les sources de Médias24.

Il convient de souligner que, selon le rapport annuel 2023-2024 de l’ANGSPE, la situation financière de la Sonarges reste structurellement fragile. Entre 2021 et 2023, le chiffre d’affaires a certes progressé de 11 à 46 MDH, avec une projection de 57 MDH en 2024, mais cette hausse demeure marginale au regard de l’ampleur des charges supportées. Le résultat net reste lourdement déficitaire, passant de -20 MDH en 2021 à une prévision de -47 MDH en 2024.

D'où les subventions de l’État à la Sonarges relevées plus haut dans les différentes lois de finances entre 2023 et 2025 et dont le niveau d’appui budgétaire confirme la dépendance de la Sonarges aux dotations issues du budget général de l’État.

La question à poser suivant ces constats est alors : si la Sonarges doit rembourser 1 MMDH par an au titre de ses engagements, combien devrait-elle générer comme recettes annuelles pour honorer ces paiements sans recourir à l’aide de l’État ?

Toute différence entre les recettes issues des nouvelles infrastructures sportives et cet engagement annuel serait inévitablement absorbée par le budget général, engageant ainsi directement les finances publiques.

Qu’en est-il de la question de la rentabilité ?

Les responsables affirment que les futurs stades s’inscriront dans un business model dépassant le cadre sportif. Cela peut inclure des pôles multifonctionnels capables d’accueillir, en plus des matchs, des concerts, des foires économiques, des congrès et d’autres événements culturels censés générer des revenus réguliers.

Sur le papier, cette approche intégrée vise à faire des stades des leviers économiques locaux, destinés à dynamiser les zones environnantes et à amortir progressivement l’investissement initial.

La question centrale demeure : est-ce que cela suffit à rentabiliser, par exemple, une infrastructure dont le coût d’investissement est de 6 MMDH, sans compter les intérêts de la dette et les charges de fonctionnement (entretien, personnel, énergie, etc.) ?

Rien ne permet aujourd’hui d’évaluer objectivement la rentabilité des infrastructures sportives. En l’absence de données suffisamment détaillées sur le modèle d’exploitation et de gestion de ces infrastructures, il est impossible d’évaluer la viabilité et la soutenabilité de ce modèle, ainsi que la rentabilité directe de ces dépenses d’investissement. Cela inclut notamment une projection claire de la fréquentation, des prix des tickets, des autres recettes et des différentes charges d’exploitation et de capital. Pour l’heure, il ne reste qu’à attendre et à observer si les promesses de recettes se matérialisent.

Mais les expériences internationales invitent à la prudence. Dans des économies émergentes comme le Brésil ou l’Afrique du Sud, les grands stades construits pour accueillir des compétitions mondiales se sont révélés déficitaires une fois l’événement terminé. La rentabilité des infrastructures sportives reste donc, dans la plupart des cas, difficile à concrétiser.

Tout ce débat sur le financement et la rentabilité serait plus simple et plus clair si une communication cohérente et transparente avait été assurée à ce sujet.

L’État exerce-t-il un effet d’éviction ?

Un autre point important soulevé lors du débat concerne l’effet d’éviction que l’État pourrait exercer sur le secteur privé en raison de son recours accru à l’endettement.

Dans le langage des économistes, l’effet d’éviction renvoie au modèle IS-LM. Une expansion budgétaire financée par l’emprunt déplace la courbe IS vers la droite, ce qui accroît la demande de capitaux et fait monter les taux d’intérêt. Cette hausse renchérit le coût du crédit et freine l’investissement privé.

Ce mécanisme, purement financier, ne se vérifie pas aujourd’hui au Maroc. La liquidité bancaire est excédentaire, la courbe LM est quasi horizontale, les réserves obligatoires sont fixées à 0% et Bank Al-Maghrib maintient des taux stables. La création monétaire est endogène, les banques ne prêtent pas sur la base d’un stock fixe d’épargne, mais selon la demande solvable et leurs anticipations de risque. Dans ce cadre, aucune tension sur les taux ne signale une éviction du privé par la dette publique.

En revanche, une forme d’éviction réelle peut exister, non pas sur le marché du crédit, mais sur celui des ressources physiques. Quand l’État mobilise massivement les capacités du secteur du BTP, par exemple, pour des chantiers publics, il accapare une partie de la main-d’œuvre qualifiée, des machines et des matériaux disponibles.

Ces ressources deviennent plus rares et leurs prix augmentent. Cela renchérit les coûts de construction pour le reste de l’économie, qu’il s’agisse du logement, des infrastructures locales ou du secteur privé. Cet effet d’éviction n’est donc pas financier, mais sectoriel. Il traduit une contrainte de capacité productive dans un contexte où l’offre de biens et de travail qualifié est limitée.

Autrement dit, l’État ne prive pas les entreprises de financement, mais il peut temporairement leur retirer des facteurs de production. Ce phénomène, bien que conjoncturel, a un coût. Il fait grimper les prix dans le BTP, retarde certains projets privés et réduit l’efficacité globale de l’investissement.

Le débat est plus large et ne se limite pas à savoir si l'État finance la construction des stades à travers le budget général ou si ses infrastructures seront rentables.

Certains vont plus loin et questionnent la pertinence même de tels investissements, quelle que soit la source des fonds, qui restent en fin de compte publics.  D’autres s’interrogent sur l’ampleur des montants engagés. Faut-il investir des dizaines de milliards de dirhams dans des infrastructures conçues pour un événement ponctuel ? Une enveloppe qui aurait pu, en tout ou partie, être dirigée vers d’autres priorités nationales ?

À l’inverse, d’autres estiment que ces investissements ne sont pas excessifs, car l’organisation du Mondial génère d’importantes externalités positives et agit comme un catalyseur pour de nombreux chantiers connexes : mobilité, connectivité, infrastructures routières, développement urbain… Autant de projets qui auraient avancé plus lentement sans cette échéance.

Entre ceux qui questionnent le modèle économique des stades pris isolément et ceux qui défendent une vision holistique de l’événement et de ses impacts, le débat oppose des arguments fondés sur des approches et doctrines différentes. Le facteur politique n’est d’ailleurs pas étranger à la grille de lecture économique.

Le débat reste ouvert, nous continuerons à y contribuer.

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B.E.
Le 19 octobre 2025 à 17h16

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