La main tendue du Roi à l’Algérie, dans la foulée de la résolution onusienne sur le Sahara marocain, rouvre la question du coût économique du non-Maghreb. Ce bloc régional fragmenté se prive depuis des décennies de plusieurs points de croissance et d’un véritable levier de souveraineté économique partagée.
Par
Badr Elhamzaoui
Le 4 novembre 2025 à 11h41
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Modifié 4 novembre 2025 à
12h33
Le non-Maghreb est un luxe économique que la région ne peut plus supporter. A cause du dossier du Sahara, cette région est l'une des moins intégrées au monde.
Cette évidence revient au premier plan après la résolution du 31 octobre adoptée par le Conseil de sécurité et qui ouvre la voie à une possible réconciliation maroco-algérienne.
Les économies de la région supportent des manques à gagner liés à l’absence d’un véritable espace intégré. La constitution d’un bloc maghrébin réunissant le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie ouvrirait la voie à des échanges plus fluides, à des investissements mieux orientés et à des gains de productivité durables au bénéfice de l’ensemble de la région.
Dans son discours prononcé à la suite de la résolution onusienne du 31 octobre 2025 qui conforte la position du Royaume dans le dossier du Sahara marocain, le Roi a de nouveau tendu la main à l’Algérie.
Dans ce contexte, la main tendue de Rabat à Alger retrouve une rationalité économique que la littérature quantifie déjà depuis deux décennies. Le coût du non-Maghreb n’est pas d’abord tarifaire, il est frictionnel (logistique, normes, services de réseau, paiements, etc).
Le coût du non-Maghreb
Les estimations institutionnelles et académiques convergent vers une pénalité de croissance annuelle liée à la non-intégration. Selon la Banque africaine de développement, le non-Maghreb engendre un manque à gagner de 1 à 3 points de croissance par an. Parallèlement, des scénarios de la Banque mondiale montrent qu’une intégration "profonde", adossée à des réformes des services et du climat d’investissement, peut se traduire par un gain de niveau de PIB supérieur à 30% à l’horizon de dix ans.
Le Maghreb reste l’une des régions les moins intégrées au monde, avec un commerce intrarégional inférieur à 5% des échanges totaux selon le Département Afrique du FMI, très en-deçà des blocs comparables. Cette sous-intégration ne vient pas d’un défaut de taille de marché mais d’un empilement de coûts à la frontière et derrière la frontière.
Selon la série de scénarios de la Banque mondiale conduite par Paloma Anós Casero et Ganesh Seshan, calibrée sur la période 2005-2015, l’approfondissement des échanges avec l’Union européenne élève le PIB réel par habitant d’environ 15% en Algérie, 16% au Maroc et 14% en Tunisie par rapport au statu quo. L’ajout d’une libéralisation complète des services et d’une amélioration du climat d’investissement porte les gains à 34% en Algérie, 27% au Maroc et 24% en Tunisie.
Le scénario combiné d'un bloc Maghreb arrimé à l’Union européenne avec réformes des services et du climat d’investissement atteint des gains PIB réel par habitant d’environ 57% en Algérie, 51% au Maroc et 38% en Tunisie par rapport au scénario de référence. La non-intégration prive ainsi les pays d’un gain potentiel important en termes de PIB.
Par ailleurs, selon l’étude signée Bchir, Ben Hammouda, Oulmane et Sadni Jallab, intitulée "The Cost of Non-Maghreb: Achieving the Gains from Economic Integration", publiée en 2006 dans le Journal of Economic Integration, les gains d'une intégration régionale entre les pays du Maghreb seraient considérables, à la fois en termes de croissance économique et de productivité. Les résultats montrent que la mise en place d’une zone de libre-échange entraînerait une augmentation de la production d'environ 350 millions de dollars.
Le Grand Maghreb : un bloc régional aux opportunités immenses
Au-delà des résultats issus des études empiriques et des rapports institutionnels, il est clair qu’une intégration complète des pays du Maghreb ouvrirait la voie à des retombées économiques substantielles, compte tenu des fortes complémentarités entre leurs structures productives.
Les échanges commerciaux gagneraient en fluidité, les mouvements de capitaux et d’investissements s’intensifieraient, et rien n’interdit, à long terme, d’envisager une convergence monétaire régionale.
Contacté par Médias24, un économiste chevronné confirme bien sûr qu’une intégration maghrébine serait bénéfique pour l’ensemble des pays de la région.
"Au-delà du gaz et du pétrole algériens qui ne sont pas d’un intérêt stratégique central comme c’est souvent considéré par le pays fournisseur, l’intérêt économique du rapprochement repose sur la complémentarité structurelle des pays du Maghreb. L’Algérie et la Libye disposent d’un pouvoir d’achat et d’une demande potentielle supérieurs, capables d’absorber des biens et services marchands, tandis que le Maroc offre des capacités d’offre potentielles compétitives prêtes à servir cette demande à l’export ou localement en y investissant", explique-t-il.
"Le Maroc est positionné pour capter les flux touristiques régionaux, à condition d’assouplir les frictions de mobilité et de paiements, car le multiplicateur du tourisme sur l’emploi et les devises est immédiat. Les entreprises marocaines d’ingénierie et de construction peuvent livrer des infrastructures dans la région à coût compétitif. Les services financiers marocains peuvent devenir un moteur d’intégration. La base de marché agrégée devient plus large et l’attractivité de l’IDE s’améliore pour l’ensemble, avec un effet d’entraînement qui part des plateformes logistiques et industrielles marocaines et s’étend à la région", poursuit notre source.
La réduction des dépenses militaires aurait aussi un impact significatif sur l’affectation optimale des ressources.
"Les atouts sont nombreux et le potentiel élevé. Une désescalade budgétaire progressive sur les dépenses militaires créerait de l’épargne et des marges de manœuvre fiscales réorientables vers des investissements plus productifs et à meilleur rendement en faveur d’une intégration économique régionale bénéfique pour tous", conclut-il.
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Il est important de souligner que certaines des études mentionnées ici datent de plusieurs années, étant donné que des travaux de cette envergure nécessitent du temps, des ressources financières et l'accès à des bases de données granulaires pour leur réalisation. Toutefois, les perspectives et les résultats issus de ces recherches restent toujours pertinents et significatifs.
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