Experts-comptables et IA : “Il faut s'y mettre sans attendre” (Ahmed Chahbi)
Au 10ᵉ congrès de l’Ordre des experts-comptables à Rabat, Ahmed Chahbi, vice-président du Conseil national, défend une idée simple : la technicité restera indispensable, mais elle ne suffira plus. L’expert-comptable devra devenir un stratège, un analyseur d’informations produites par l’IA, et non plus un exécutant de tâches répétitives.
Sorti de la première plénière consacrée aux talents et à l’avenir du métier dans le cadre du congrès de l'Ordre des experts-comptables, Ahmed Chahbi revient pour Médias24 sur un débat qui traverse toute la profession : que reste-t-il de la technicité à l’heure où l’intelligence artificielle automatise une large partie du traitement comptable ? Le vice-président du Conseil national estime que l’IA redistribue les rôles, impose une montée en compétences et oblige cabinets et écoles à revoir leurs modèles. Entretien.
Médias24 : M. Chahbi, vous sortez à l’instant de la plénière qui était consacrée au débat autour des talents. Vous avez posé une question que l’on peut considérer comme un peu provocatrice : "Est-ce que la technicité a encore un avenir ?". Qu’est-ce qui est ressorti après près d’une heure de débat ?
Ahmed Chahbi : En effet, aujourd'hui, on avait une plénière qui traitait la question de la technicité et de savoir si elle est toujours d’actualité avec l’avènement de l’intelligence artificielle. Par conséquent, nous avons souhaité parler de la notion de talent dans ce nouveau contexte.
Ce qu’il faut préciser, c’est qu’on ne pouvait pas parler de l’intelligence artificielle et de la durabilité sans parler de talent. Avec cette évolution, comme vous le savez, le changement est l’élément le plus important pour qu’on puisse s’adapter à notre nouvel environnement.
La première des choses à changer, ce sont les compétences. C’est pour cela que nous avons prévu ce panel, pour se poser la question : est-ce que la technicité sera toujours un atout, sera toujours une compétence importante pour un professionnel, notamment pour un expert-comptable ?
Nous avons invité des intervenants éminents du monde académique et du monde de la gestion des ressources humaines, qui ont partagé avec nous leur vision par rapport à cette notion de talent.
Nous avons notamment parlé des talents hybrides. C’est quoi, les talents hybrides ? Ce sont des personnes qui doivent maîtriser la technicité, mais également maîtriser tous les aspects de l’intelligence artificielle.
La technicité existera toujours, mais c’est le traitement nécessaire pour exercer une activité – notamment l’expertise comptable – avec l’ensemble des tâches qu’on faisait avant. L’IA va pouvoir nous aider à faire ces tâches-là et à exercer un certain nombre de fonctions, mais cela ne va pas enlever le savoir-faire de l’expert-comptable en termes techniques.
C’est très simple : pour que je puisse analyser, pour que je puisse savoir et évaluer une information, je dois la maîtriser en amont. Donc je dois maîtriser la technicité, mais je dois également maîtriser d’autres compétences qui vont me permettre d’avoir une capacité supérieure à exercer ma profession et ma mission.
- Justement, comme vous venez de le dire, l’IA va remplacer certaines tâches. Pour le métier d’expert-comptable, on peut imaginer que des tâches de traitement de données, de contrôle ou un certain nombre de tâches administratives ou répétitives vont être confiées à l’IA. Par conséquent, quelles vont être les compétences techniques que l’on doit maintenir au niveau de la compétence humaine ?
- Lorsqu’on parle des tâches qui sont faites par un professionnel de la comptabilité en général, et par un expert-comptable en particulier, j’attire l’attention sur une chose que disent les experts en IA : tout ce qui est lié à des documents ou à des informations peut être fait par l’intelligence artificielle. Et c’est déjà ce qu’on vit actuellement.
Quand on parle, par exemple, de traitement d’information, qu’on récupère des documents, il y a déjà l’OCR que nous utilisons aujourd’hui, c’est-à-dire la reconnaissance de l’information sur un document. Je donne un document scanné, ou que je scanne pour une intelligence artificielle, elle va reconnaître l’information, elle va même la traiter et faire une proposition de traitement, et, si on parle de comptabilité, une proposition d’écriture comptable. Cela va donner la possibilité à l’expert-comptable de valider ou de ne pas valider ce traitement qui a été fait.
Donc, l’intelligence artificielle va nous permettre essentiellement de gagner en productivité. Cela a été dit lors des plénières, l’intelligence artificielle va nous permettre de gagner en productivité entre 25% et 50%, ce qui est énorme. Par conséquent, on aura plus de temps pour faire un travail avec plus de valeur ajoutée. C’est-à-dire qu’on ne va pas rester dans le détail, on ne va pas rester dans le traitement que l'on considère actuellement comme un traitement basique.
Il y a quelques années, il fallait être un vrai comptable, maîtrisant le plan comptable, la partie double, le débit-crédit, beaucoup de choses, pour pouvoir tenir une comptabilité. Maintenant, non : il suffit, dans un premier temps, de savoir scanner un document pour pouvoir traiter une comptabilité.
Par la suite, l’apport de l’expert-comptable va se situer au niveau de l’analyse, au niveau de l’utilisation de l’information qui sera traitée par l’IA. Et surtout, l’expert-comptable a toujours été considéré comme un tiers de confiance. Cette confiance fait qu’on aura toujours besoin de lui pour vérifier et valider une information qui est produite par une intelligence artificielle.
Donc l’expert-comptable de demain aura un apport sur des activités à plus forte valeur ajoutée.
- Justement, vous avez déjà affirmé, avant la tenue du congrès, dans une sortie médiatique, que l’IA ne remplacera pas l’expert-comptable, mais qu’elle en fera un stratège, ce qui résume plus ou moins ce que vous venez de dire à l’instant. On est donc sur plus de valeur ajoutée... Ma question est plutôt d’ordre interne pour les cabinets : comment peut-on mesurer cette valeur stratégique, cet apport stratégique, pour les talents que l’on recrute ?
- Comme vous l’avez bien précisé, l’apport de l’expert-comptable sera avec une plus forte valeur ajoutée au niveau de son travail. On ne parle pas uniquement de comptabilité : on fait également de l’audit, du conseil, du conseil financier. Établir un business plan, aujourd’hui, vous pouvez le faire avec l’IA. Mais comment compiler toutes ces informations pour pouvoir dire : c’est ce qu’on veut comme résultat, c’est le résultat souhaité, et c’est un résultat qui respecte un certain nombre de normes et de critères ? C’est là où l'on a besoin d’un expert-comptable.
Par contre, par rapport aux collaborateurs, tous ceux qui faisaient le travail de comptabilité, par exemple, si je reste sur ce secteur, bien sûr, ils ne le feront plus de la même manière, mais ils doivent monter en compétences, d’où la nécessité de la formation. C’est ce que nous avons traité tout à l’heure avec nos panélistes, et ils ont beaucoup insisté sur ce point.
Il faut revoir la formation de ces personnes-là, de ces profils-là, parce qu’ils n’ont plus besoin uniquement d’aspects techniques. Peut-être qu’on va faire des rappels, des mises à niveau pour qu’ils sachent de quoi il s’agit, mais ils ont besoin d’autres compétences pour pouvoir utiliser l’intelligence artificielle correctement et, par la suite, s’assurer que l’information a été bien traitée.
Je pense que la notion de formation est très importante, qu’il s’agisse de la formation de base, de la formation initiale, ou de la formation continue. Si nous avons sur le marché des personnes déjà formées en comptabilité, demain, elles devront compléter cette formation. Elles ne vont plus travailler uniquement avec ce qu’elles savaient auparavant, elles doivent compléter, d’où l’importance de la formation continue.
Le deuxième point, toujours par rapport aux compétences dans les cabinets, c’est que les écoles, notamment les écoles de commerce, doivent également revoir leurs programmes. On ne doit pas continuer à former les mêmes profils et les mêmes compétences, sachant que nous avons désormais un autre contexte économique et un autre business model que celui que nous avions auparavant.
- Dans ce cadre-là, l’Ordre des experts-comptables a-t-il des contacts avec les établissements de formation pour les inciter, les orienter par rapport aux besoins quotidiens et futurs ?
- D’abord, pour la formation d’expert-comptable, comme vous le savez, actuellement, pour le diplôme marocain, il y a l’ISCAE qui forme les experts-comptables. Nous avons eu la chance d’avoir, au niveau de notre panel, M. Malki, directeur général du groupe ISCAE, et nous l’avons interpellé par rapport à cela.
L’objectif est de revoir déjà la formation des experts-comptables, pour qu’ils puissent intégrer, au niveau des programmes, des modules qui répondent à ce besoin spécifique, et qui est d’actualité.
Je pense que ce sont des choses qui vont prendre un peu de temps, malheureusement, parce que ce sont des programmes à mettre en place, des validations à obtenir, parce que c’est une école publique. Par conséquent, il y a des procédures à suivre. Mais nous sommes très conscients de l’importance de la formation et de la nécessité de revoir cette formation.
Ce qu’il faut noter aussi, et cela a été dit par un de nos panélistes, notamment M. Jamal Bharj, c’est la question de l’accessibilité de l’information au niveau international. Nous avons des écoles qui forment un certain nombre de technicités et de compétences. Actuellement, vous allez trouver des universités internationales qui offrent des formations certifiantes gratuites sur internet, et qui vont vous permettre d’améliorer et de monter en compétence en tant que professionnel de la comptabilité.
Comme je l’ai dit lors d’un précédent entretien, la problématique que nous avons actuellement, c’est la question du temps. Et c’est très important, parce qu’avant, lorsqu’on parlait de digitalisation et de technologie, tout cela venait doucement. Lorsqu’on voulait développer un logiciel, pour rester dans cet exemple, cela prenait quelques années. Le mettre en place prenait également une année ou deux. On avait le temps d’implémenter le logiciel avant d’avoir une nouvelle version.
Maintenant, avec l’intelligence artificielle, on n’a plus ce temps-là. Vous demandez à quelqu’un de vous préparer quelque chose en intelligence artificielle, il va le faire en une ou deux semaines. Et même si vous faites ce travail, trois ou quatre semaines après, il va revenir vous dire : la technologie que j’ai utilisée est obsolète.
Nous sommes donc sur une vitesse très élevée de changement technologique, qui va forcément nous influencer. Mais, comme disait l’autre, lorsqu’on a un changement extérieur supérieur au changement intérieur, il faut s’attendre à la fin. Et c’est justement ce que nous voulons éviter pour nos confrères et consœurs experts-comptables.
- Du coup, si vous deviez donner un conseil aux professionnels en exercice ou aux jeunes talents qui veulent exercer ce métier à l’avenir, quel serait ce conseil ?
- Premièrement, il faut s’y mettre le plus tôt possible. Il ne faut pas attendre que les choses changent et évoluent en restant dans une position d’observateur, à surveiller ce qui se passe autour de nous.
Il faut s’y mettre tout de suite. Tout ce qui est technologie est devenu accessible, même en termes de coût, pas comme avant. Par conséquent, tous les cabinets peuvent s’y mettre. Il faut absolument mettre en place les dispositifs nécessaires pour qu’il y ait un changement technologique au niveau de nos cabinets. Ça, c’est très important.
Deuxième chose : il faut investir dans les talents et les profils hybrides, c’est-à-dire ceux qui ont une double formation. Je peux partager avec vous une petite expérience personnelle au niveau de mon cabinet : j’ai déjà eu recours à un profil en intelligence artificielle que j’ai recruté. Lorsque je lui ai demandé de me développer des agents d’intelligence artificielle pour réaliser des petites tâches rapides, nous avons été agréablement surpris par les résultats, ne serait-ce que pour des petites choses : rédiger un rapport, une lettre, un mail spécifique à notre métier.
Il fallait le faire, parce qu’on ne peut pas travailler avec des solutions grand public ; ce sont des agents spécifiques. Cela nous permet de gagner énormément en productivité, au niveau des collaborateurs et du cabinet en général.
Donc, les talents et les profils hybrides, c’est quelque chose qu’on doit chercher. Si on ne les trouve pas, il faut essayer de les développer en interne. Formez vos collaborateurs à l’intelligence artificielle : ils en auront besoin et ils vont vous aider à améliorer votre productivité.
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