Comment “Moul l’hanout” joue le rôle d'amortisseur social (étude)
La crise du Covid a révélé l’importance souvent sous-estimée ou méconnue de Moul l’hanout ou l’épicier du quartier. Une étude réalisée par le géographe et chercheur David Goeury montre le rôle joué par l’épicier et analyse le coût social du basculement vers un secteur totalement dominé par les grandes surfaces.
Moul l'hanout, ou l’épicier du quartier, peut être vu comme un élément de folklore urbain ou comme une simple unité de l’informel, alors que sa fonction sociale dépasse largement ces représentations.
Une étude réalisée par David Goeury, géographe et chercheur à La Sorbonne, s'interroge sur la survie des ménages vulnérables pendant la crise du Covid. Son analyse montre comment l’épicier du quartier marocain est un acteur économique et social stratégique, dont le rôle s’est révélé déterminant, notamment au moment où la crise sanitaire menaçait l’équilibre social.
Le confinement a représenté un test à cette hypothèse. La dépendance d’un vaste segment de la population au travail informel et au revenu quotidien a instantanément fragilisé des centaines de milliers de ménages.
Le choc Covid et le rôle de Moul l'hanout
L'étude de David Goeury a pour point de départ des chiffres du haut-commissariat au Plan (HCP). La chute de revenus a été brutale, selon les données du HCP, les plus pauvres ont perdu jusqu’à 67% de leurs revenus, et le taux de pauvreté absolue en milieu urbain a explosé, passant de 0,5% à 7,1% en l’espace d’un mois.
Toujours selon le HCP, parmi les ménages ayant une dette auprès des épiciers de quartier, il est ressorti que 20% n’ont pas pu honorer leurs dettes, 21,4% en milieu urbain et 16,8 % en milieu rural, attestant de la précarité alimentaire plus forte des urbains. Seuls 24% des ménages ont payé leur dette auprès de leur épicier sans difficulté, 22,3% avec difficulté, tandis que 33,9% ont pu négocier des facilités de paiement.
"L’épicier de quartier apparaît ainsi comme l’interlocuteur privilégié de la négociation des délais de paiement. Les ménages ont négocié des crédits auprès de leur épicier bien plus facilement qu’auprès d’autres créanciers, tels les propriétaires pour les locataires (21,3%) ou les écoles privées pour les parents d’élèves (21,3%)", explique David Goeury dans son étude.
"Ce crédit est par ailleurs construit dans la durée : seulement 46,4% des ménages envisageaient de payer leurs dettes auprès des épiciers durant le confinement, et seulement 61,7% dans les trois mois après le confinement", poursuit-il.
Au regard de ces données statistiques, les épiciers ont donc joué un rôle d'amortisseur social en permettant la survie de nombreux ménages.
Dans la ville étudiée par Goeury, Tiznit, on dénombre environ 455 épiceries pour 80.000 habitants, soit une densité exceptionnelle, avec une épicerie pour 175 habitants.
Répartition des épiceries par quartier dans la ville de Tiznit en mars 2021
Là où les supermarchés ne peuvent fonctionner que dans une logique d’achat comptant et d’approvisionnement planifié, Moul l'hanout propose un dispositif très particulier, le crédit sur carnet, sans intérêt, négocié de manière informelle, souvent consenti à la semaine ou au mois.
Ce petit mécanisme, empirique et non institutionnalisé, a été l’un des ressorts essentiels ayant permis aux familles vulnérables et pauvres de tenir durant la crise.
Le coût social du basculement vers les grandes surfaces
En imaginant un Maroc exclusivement structuré autour des supermarchés et des circuits longs de distribution, on mesure mieux ce qui aurait manqué : la confiance, le crédit informel, la négociation, la présence humaine, la connaissance intime des familles et la capacité à tendre la main quand tout vacille.
L’épicier de quartier, souvent banalisé, apparaît comme un pilier territorial et socio-économiqueSollicité par Médias24, David Goeury indique que la prise en compte de la vulnérabilité des ménages urbains est souvent abordée selon le principe de l’aide sociale et non du tissu social.
Or, les ménages les plus vulnérables sont souvent ceux qui ont très peu de relations sociales de voisinage.
"Aujourd’hui, bien souvent, seul l’épicier de quartier connaît les ménages les plus vulnérables, mais cela reste un point aveugle des politiques publiques. La volonté de bancariser et de digitaliser les transactions fait disparaître cette solidarité. Si durant la crise Covid, les ménages les plus fragilisés ont pu survivre, c’est grâce à ce principe de la confiance du carnet. Or beaucoup d’experts considèrent le système comme archaïque sans comprendre sa robustesse et sans comprendre la réalité de ce que signifie la vulnérabilité urbaine ", analyse-t-il.
Par ailleurs, selon David Goeury, la transformation rapide du commerce vers les grandes surfaces pourrait affaiblir la capacité des quartiers populaires à absorber les chocs économiques et sanitaires.
"Dans les pays à hauts revenus et notamment en France, le développement des grandes surfaces a eu des effets désastreux dans de nombreux quartiers populaires en fragilisant profondément les ménages. Premièrement, parce que les grandes surfaces, du fait de leurs gains de productivité, présentent très peu d’opportunités d’emploi, au regard de leur chiffre d’affaires, et surtout elles amènent à la disparition du commerçant indépendant qui joue un rôle que ne peut pas assurer un salarié d’une franchise. Durant la pandémie, elles ont été des lieux de contamination et de propagation, du fait des logiques de brassage des clients et de libre-service", précise-t-il.
"En termes de développement économique durable, les pouvoirs publics doivent privilégier les commerces de proximité pour maintenir des quartiers urbains dynamiques, mais cela suppose aussi de privilégier la mixité sociale", préconise le géographe.
"Malheureusement, aujourd’hui dans de nombreuses parties du monde, les pouvoirs publics privilégient les grandes zones commerciales qui accompagnent un processus de segmentation socio-spatiale entre quartiers riches fermés et quartiers populaires sous-équipés. Les grandes surfaces deviennent alors des points de tension où se cristallisent les frustrations entre deux parties de la population qui désormais s’ignorent", conclut David Goeury.
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