Zaghnoun: l'agence des participations de l'Etat n'a pas été créée pour privatiser 2/2
ENTRETIEN. Au-delà de la nouvelle gouvernance, l’ANGSPE se prépare à une étape décisive : le transfert progressif de la propriété des participations de l’État vers l’agence lorsqu’elle sera devenue société anonyme, tout en menant des réformes sectorielles (électricité, logistique, audiovisuel…). Abdellatif Zaghnoun précise également la doctrine suivante : la privatisation n’est ni une finalité ni une fatalité, et la performance devra se traduire, in fine, par un impact mesurable sur la vie des citoyens.
Dans la première partie de cet entretien, Abdellatif Zaghnoun, directeur général de l’ANGSPE, a exposé la philosophie de la réforme de l’État actionnaire : une doctrine désormais formalisée, une gouvernance professionnalisée et un pilotage de la performance appelé à devenir la norme pour les établissements et entreprises publics.
Cette deuxième partie entre dans le “comment”. Comment l’Agence s’organise-t-elle, en interne, pour suivre un portefeuille vaste et hétérogène ? Sur quelles réformes sectorielles s’appuie la clarification des missions — à l’image du nouveau schéma de l’électricité ? Et surtout, comment préparer l’étape décisive du transfert progressif de la propriété des participations vers l’ANGSPE, prélude à la future holding publique ?
Audiovisuel, logistique, finance, partenariat avec le secteur privé, financements innovants, consolidation IFRS… Le DG de l’Agence revient aussi sur un point sensible : l’ANGSPE n’a pas été créée pour privatiser, mais pour optimiser un portefeuille public dont certains modèles économiques atteignent leurs limites, dans le respect des impératifs de souveraineté et de neutralité concurrentielle.
Médias24: Est-ce qu'à l'intérieur de l’agence, des cadres se spécialisent dans telle ou telle entreprise ? Comment vous organisez-vous ?
Abdellatif Zaghnoun: Par secteur d'activité. Nous avons structuré le périmètre en cinq pôles métiers. Nous avons également créé des pôles transverses.
– Cette démarche de réforme est donc claire. Mais c'est très délicat à manier, quand même.
-Oui, c’est exactement ça. C’est une nouvelle culture à instaurer, et on avance pas à pas. Prenons l’exemple de l’électricité pour illustrer le changement entre hier et aujourd’hui.
Avant, l’ONEE était sur toutes les missions à la fois : production d’énergie, planification, transport et distribution. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La production est largement confiée au privé, avec des acteurs comme Taqa ou Nareva, qui assurent plus de 80% de l’énergie produite. La distribution est désormais gérée par les SRM – les Sociétés Régionales Multiservices. L’ONEE conserve la planification et le transport, tandis que le régulateur contrôle les tarifs.
C’est un modèle totalement différent. Les missions sont désormais claires, et chaque acteur sait exactement ce qu’il doit faire.
– La prochaine étape majeure sera le transfert de la propriété de ces entités vers l’Agence. Comment cela va-t-il se passer ?
-Nous sommes en train de travailler sur les différents schémas de transfert. Plusieurs questions se posent : comment transférer, quelle valorisation appliquer, par où commencer… Tous ces éléments doivent être étudiés avec précision pour garantir un transfert clair, sécurisé et conforme à la loi.
-Il y aura également les réformes sectorielles. Dans chaque secteur, étudier la situation, identifier les objectifs, la vision ; puis corriger les chevauchements et concevoir le schéma idéal…
-C’est pour cela que nous avons lancé différentes études, par exemple sur le pôle financier, sur la logistique ou sur l’audiovisuel.
Dans le secteur de l'audiovisuel, nous travaillons à la mise en place d'une holding audiovisuelle. Ce projet repose sur le regroupement progressif des principales sociétés audiovisuelles nationales – MEDI1 TV, Radio Méditerranée Internationale (RMI) et SOREAD-2M – autour de la Société Nationale de Radiodiffusion et de Télévision (SNRT), dans la perspective de constituer un pôle audiovisuel cohérent, viable et pérenne.
L'agence n'a pas été créée pour privatiser
- Il y a une question sur le périmètre. Garder, céder, privatiser. Est-ce qu'il y a des critères ? Quel est le rôle de l’Agence en matière de privatisation ?
-Il faut que ce soit clair : l’Agence n’a pas été créée pour privatiser. La politique actionnariale de l'État apporte une clarification essentielle à ce niveau. La privatisation n'est ni une finalité, ni une fatalité.
L'objectif de la réforme, c'est de prendre en main le portefeuille, de le structurer, de l'analyser, de le caractériser, de mettre en exergue les points forts qu'il faut consolider et les points qui nécessitent des plans d'action d'amélioration.
L’idée est d’optimiser l’efficacité de ce portefeuille qui a toujours joué un rôle capital dans le développement économique et social de notre pays depuis l'Indépendance, et qui a contribué de manière fondamentale avec des investissements massifs à la modernisation du pays, au développement des infrastructures… Le chemin de fer, les autoroutes, les ports, les aéroports sont des réalisations de l'État. Sans oublier l'énergie, l'électrification rurale, l'adduction en eau potable. Tout ceci, c'est le secteur public qui l’a concrétisé. Et il s’agit bien sûr d’investissements lourds.

Le modèle économique de certaines entités publiques a atteint ses limites
Aujourd'hui, le modèle économique de certaines entités publiques a atteint ses limites. Elles sont dans des situations financières difficiles, et malgré cela, elles continuent à porter ces missions d’intérêt général pour le développement socio-économique du pays.
Donc, parmi les objectifs de la réforme, il y a le questionnement de ce modèle économique afin d’opérer des choix, de nouveaux choix stratégiques, alignés sur les grands enjeux économiques et sociaux de notre pays : transition énergétique, transition numérique, amélioration de la croissance, développement territorial, etc. Et c’est à ce moment-là, et uniquement à ce moment-là, que l’on pourra savoir si l’on garde, ou si éventuellement l’on privatise, totalement ou partiellement, telle ou telle autre entité...
Dans cette caractérisation du portefeuille public, il faut que la réforme soit en ligne avec d'autres objectifs de l'État. Il ne faut pas oublier la Charte de l’Investissement qui a été votée par le Parlement. Et qui prévoit qu'à l'horizon 2035, le secteur privé contribue aux deux tiers de l'investissement global ; alors qu’il ne contribue qu’à un tiers ou un peu plus actuellement.
Les nouveaux choix stratégiques seront alignés sur les grands enjeux: transition énergétique, transition numérique, amélioration de la croissance, développement territorial ...
La réforme devra encourager le secteur privé à être impliqué davantage dans l'investissement et dans le financement de ces grands projets. L'État ne peut pas et ne doit pas continuer seul à porter ces grands projets. Et donc, pour cela, il faut créer un cadre qui va favoriser ce partenariat public-privé. Un cadre qui permette d'observer la neutralité concurrentielle, pour donner confiance, pour rassurer.
- En parlant de ce cadre, à quoi pensez-vous ?
-D’abord, à la stratégie de sortie de l'État des activités qui ne sont plus additionnelles, qui n’apportent pas un plus.
On doit identifier les domaines d'activité dans lesquels l'État a accompli sa mission. Et pour lesquelles il serait donc temps de passer le relais au secteur privé, qui dispose des moyens.
Mais point important : dans le cadre de la politique actionnariale de l'État, il ne faut pas oublier que la première orientation stratégique, c'est la souveraineté dans un certain nombre de domaines : l'énergie, l'eau, l'alimentation, etc. L'État ne peut pas se désengager de ces domaines, donc la question de la privatisation ne se pose pas à ce niveau.
Le privé peut prendre le relais de l'État dans la logistique, l'immobilier, le tourisme
Dans d’autres cas, l'État a accompli sa mission et le privé est prêt à prendre le relais, comme la logistique, l'immobilier, le tourisme. C’est peut-être là que nous aurons des actions de privatisation totale ou partielle. Mais je tiens à souligner qu’aucune décision n’est prise à ce stade.
J’aimerais aussi préciser que pour chaque création de filiale ou prise de participation par l'État ou éventuelle fusion, nous saisirons le Conseil de la concurrence.
-Vous avez signé un accord avec l’AMMC pour encourager les EEP à aller vers le marché de capitaux. Y a-t-il des candidats potentiels à une entrée en bourse ?
-Nous n’en sommes pas là.
L’accord n’était pas un signal en faveur d'un recours plus prononcé au marché de capitaux. C'est l'un des moyens de la mise en œuvre de la politique actionnariale de l'État, en encourageant, par exemple, les financements innovants. Cela peut se faire à travers la titrisation, la mise en place des OPCI, l'introduction en bourse, les PPP, etc.
En d'autres termes, il y a un marché important où il y a beaucoup de marge, il ne faut pas hésiter à aller le prospecter. D’ailleurs, nous avons accompagné un certain nombre d'entreprises publiques et d'établissements publics, pour mettre en place des mécanismes de financement innovants, soit à travers la titrisation des redevances, soit à travers la mise en place des OPCI, ce qui a permis de mobiliser des montants importants pour lancer des projets structurants. C’est le cas de l’ONDA avec la titrisation des redevances d’occupation temporaire du domaine public. Nous avons également élaboré des solutions dans le même registre avec l’ONCF et ADM.
- Est-ce qu’on s'achemine durablement vers un bilan consolidé du portefeuille ?
-La consolidation est dans la loi. On a lancé le chantier structurant de la consolidation des comptes de l'État en normes IFRS en janvier 2024. Nous avons consolidé l’exercice 2022 en premier lieu. Puis 2023 et 2024. Dans ces bilans consolidés, nous avons agi en toute transparence. Leur certification aboutira d’ici quelques mois.
- Si vous deviez résumer la promesse de l'Agence en 20 secondes pour les Marocain(e)s, ce serait laquelle ?
-La promesse de l'Agence, c'est qu’absolument tous les leviers de la réforme seront activés, pour que chaque dirham d'investissement public ait pour conséquence d'améliorer concrètement la vie des citoyens.
Et d’ailleurs, l’ANGSPE a mis en exergue dans le Rapport sur l’État actionnaire, l'impact sur les investissements, sur les résultats, sur la création d'emplois, etc. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la finalité de cette réforme c’est avant tout l’amélioration des services aux citoyens et la création d’opportunités économiques dans toutes les régions du pays. Sur ce dernier point, n’oublions pas que l'une des orientations stratégiques de la politique actionnariale de l’État, c'est de faire du secteur des EEP un acteur important dans le développement régional et territorial, aux côtés d'autres acteurs, les régions dont la contribution est un point essentiel. Le tout, avec et à travers un portefeuille composé d’EEP mieux gouvernés, plus performants, plus transparents et plus durables.
L'ANGSPE sera transformée en société anonyme d’ici juin 2026 (A. Zaghnoun)
À découvrir
à lire aussi
Article : Échanges extérieurs : hausse des importations des biens d’équipement de 10,2 MMDH à fin mars 2026 par rapport à 2025
À fin mars 2026, les échanges extérieurs du Maroc ont été marqués par une hausse des importations de biens d’équipement de 10,2 milliards de DH par rapport à fin mars 2025, tandis que les exportations du secteur automobile ont progressé de 12,1%. Détails.
Article : IDE : les recettes reculent de 13,1% par rapport à fin mars 2025
DATA. À fin mars 2026, les recettes IDE se sont établies à 12,12 MMDH, en baisse de 13,1% par rapport à fin mars 2025.
Article : Mondial 2026 : Youssef Amrani visite les stades où jouera le Maroc
L’ambassadeur du Maroc aux États-Unis, Youssef Amrani, a effectué une tournée diplomatique en Géorgie et dans le Massachusetts. Entre préparatifs de la Coupe du monde de football 2026 et renforcement des alliances économiques, cette visite marque une nouvelle étape dans la "diplomatie de proximité" entre Rabat et les grandes métropoles américaines.
Article : Sahara marocain : l’Allemagne réaffirme son soutien à l’initiative d’autonomie et la juge “sérieuse et crédible”
À l’issue du dialogue stratégique Maroc-Allemagne tenu à Rabat, Berlin a réaffirmé son soutien à l’Initiative marocaine d’autonomie, jugée "sérieuse et crédible" pour le règlement du dossier du Sahara, estimant qu’une "véritable autonomie sous souveraineté marocaine" constitue l’option la plus réaliste, tout en annonçant son engagement à agir en cohérence sur les plans diplomatique et économique.
Article : Hydrogène vert : l'écart entre ambition et exécution des projets en débat à Fès
À l'Université Euromed de Fès, le cluster marocain de l'hydrogène vert (Green H2) a réuni experts, industriels et académiques autour des enjeux et défis de la filière, avec un focus sur ses deux produits stratégiques que sont le méthanol et l'ammoniac verts.
Article : Recettes voyages : hausse de 23,5% à fin mars 2026
Les recettes voyages ont atteint 31 MMDH à fin mars 2026, en hausse de 23,5% sur un an, selon les données provisoires de l’Office des changes.
